XI. FRANCE
880. — Deux mains ont fondé la France, deux mains Tont agrandie et maintenue dans ses splendeurs, deux mains l'ont toujours rele^^ée dans ses défaillances : la main du prêtre et la main du soldat. Voyez les temps bâtards, les jours malheureux : elles sont divisées. Dieu les rapproche quand il veut que la France fasse quelque chose d'illustre et de bon. (35, p. 357.)
881. — La France est ainsi faite, que toute chimère peut la séduire et toute folie l'enflammer ; mais avant tout elle a le sens profond et passionné de la grandeur. Qui sait bien la provoquer à ce qui est grand , la détourne aisément de ce qui lui est cher. Elle n'a jamais su mauvais gré à ses souverains de lui demander de nobles actions, quel qu'en fût le prix, et rien ne serait plus facile que de la gouverner, si rien n'était plus difficile que d'aimer et de vouloir la justice. (14, p. 137.)
882. — La France conserve pleinement le privilège de mener les idées ; et pour le bien comme pour le mal nous sommes à la tête de toutes les nations. On lit, on traduit partout nos écrivains bons et mauvais. Aucune voix ne s'élève parmi nous avec un peu d'autorité ou de succès qui n'ait pour auditoire l'Europe entière. La France est le cerveau de l'humanité; toute opinion qui s'y forme trouve de nombreux disciples et fait promptement son chemin funeste ou glorieux, selon la vertu qui est en elle. (6, p. 341.)
883. — La France n'a qu'un rôle véritablement grand. C'est son rôle providentiel, son rôle historique; la révolution le lui a fait abandonner, elle ne l'a pas renié, parce que la nature même l'a toujours avertie qu'elle ne
le pouvait renier sans descendre. La France doit être le cœur et le bras de la civilisation latine, le bouclier qui couvre Rome, la main qui assiste , qui relève, qui soutient toutes les nations catholiques, qui les pousse à la conquête du monde, non pour le dévorer, mais pour y répandre cette vraie et sainte liberté, cette vraie et sainte lumière qui ne rayonnent que de la croix souveraine de Jésus-Christ. (15, p. 396.)
884. — Quand Clovis entendait lire la Passion, Tépée de la France frémissait à son flanc. « Que n'étais-je là ! » Qui n'a point cette parole, je ne le crois pas Français. Il vient d'ailleurs.
Le bon Pépin , accourant au secours du Saint-Siège contre les Lombards , avait chassé ces voleurs des provinces dont ils s'étaient emparés; aussitôt les Grecs, chargés de présents, vinrent le solliciter de leur donner R avenue et la Pentapole. Il les renvoya. « Je n'ai pas fait cette guerre pour m'enrichir, mais par amour de saint Pierre et afin d'obtenir le pardon de mes péchés. Pour tout l'or du monde, je ne voudrais retirer à saint Pierre ce qu'il a reçu par l'épée des Francs. » Qui ne ferait pas comme Pépin n'appartient pas à la noble France. Il est venu d'ailleurs. (20, p. 261.)
885. — La France est une nation croyante et fière ; elle enfantera toujours des prêtres et toujours des soldats; elle les enfante de semblable nature, hardis, entreprenants, se portant du même cœur aux grandes et rudes entreprises, aux missions et aux croisades, pour l'amour de Dieu, pour l'amour de la justice, pour l'amour de la gloire. Nul peuple n'a donné autant de sang aux idées : la pensée humaine vogue à travers le monde sur un large fleuve de sang français. (35 , p. 360.)
886. — La France est le pays du monde qui donne le plus de prêtres et de religieuses, qui fournit le plus de missionnaires, 11 n'y a aucun corps en France, ni si
respecté , ni si uni , ni si éclairé , ni , sauf l'armée , si nombreux que ce corps sacerdotal incomparable. Par le peuple, d'où il sort, le clergé fait des œuvres gigantesques , bâtit partout des églises , des couvents , des hospices, des écoles, et nourrit, pauvre lui-même, plus de la moitié des pauvres du pays. Il prêche, il écrit, il enseigne; la nation elle-même, après une lutte des plus longues, lui a fait place dans l'enseignement. Tout ce qu'il possède, le clergé l'a conquis sur l'opinion; la force publique ne le lui a pas donné. (14, p. 334.)
887. — Le niveau de la moralité publique a baissé , non celui de l'intelligence. La France périt peut-être par l'effet d'une richesse dont elle ne sait plus , dont elle ne peut plus faire un utile emploi. Elle est pleine de gens capables en toutes choses. Mais n'ayant pour but que les misérables joies de la terre, c'est à les acquérir que ces esprits dévoyés consacrent uniquement leurs talents et leur énergie. Force de taureau sauvage et d'animal féroce. Le génie devient ruse ou crime, pour arracher et dévorer brutalement sa proie. (39, p. 419.)
888. — Les allures de la France , à Paris , sont d'une fille perdue, prête à se donner à qui veut la prendre. Ces théâtres, ces rues où la licence déborde ; ces places publiques ornées de statues qui feraient rougir des païens ; ces noms célèbres auxquels s'attachent tant d'histoires honteuses; ces caquets de la grande ville , où l'on échange tous lesjours tant d'étranges récits; ces marchés de consciences, qui se font, plus qu'ailleurs, là où l'on dit le moins qu'ils se font ; ces incorruptibles, qui sont de tant de manières , par tant de moyens et si vite corrompus; ces railleries de toutes choses, et ce cynique langage des coulisses de l'opinion ; ces femmes d'affaires , ces littérateurs qui vivent de leurs scandales, qui en veulent vivre, et qui sont contents d'en vivre; ce mépris de la réputation et cette soif de la célébrité ,
mère de tant d'ignominies ; ce trafic des louanges ; ces mains impures qui achètent l'honneur, et ces voix plus impures qui le distribuent; ces forfaits de la vie privée , ces trahisons de la vie politique dont on s'amuse, ce bruit dont on s'enivre , cette boue dans laquelle on se complaît : c'est le triste spectacle de toutes les heures , durant ces journées de Paris ; et quelles promesses ne semble-t-il pas faire à l'audace , à l'intrigue , au désir d'arriver? (25, p. 44.)
889. — Nous , citoyens français , catholiques par la grâce de Dieu , par le droit de notre naissance , par la volonté sainte de nos pères et par notre propre volonté , nous croyons avoir encore le droit de désirer à la France catholique des alliances catholiques. Une alliance généreuse avec l'Autriche , dans laquelle entreraient les autres nations catholiques, y compris l'Italie reconstituée, nous semblait devoir dominer promptement l'Europe , arracher le monde au joug anglais , le préserver du joug russe , le donner tout entier à la civilisation , à la liberté et à l'unité de l'Évangile. Bien loin d'anéantir les nationalités existantes pour créer sur leurs débris un de ces monstrueux empires dont le Christianisme a délivré la race humaine , nous rêvions que cette alliance affranchirait , ressusciterait , exalterait toutes les nationalités ; et que la France, initiatrice de ce grand mouvement, deviendrait ainsi la patronne des peuples, conviant les uns à la plus saine activité, portant aux autres la plus pure et la plus féconde lumière. Il n'y avait plus de nation mutilée, ni mourante, ni morte, ni de division irrémédiable et éternelle entre les fils d'Adam. La Pologne, vivante et entière , surgissait à la fois de ses trois sépulcres ; la liberté réchauffait les membres nus de l'Irlande et fécondait son sein désolé ; le Portugal déchirait enfin son ignoble linceuil de cotonade anglaise ; l'Espagne sortant de sa léthargie , s'agrandissait sur le Maroc , nous aidait à donner au Christ toute l'Afrique encore endormie dans le néant; l'Orient voyait revenir le jour
jusque dans ses extrémités les plus reculées ; des monarchies européennes et chrétiennes détruisaient l'esclavage et la barbarie. Si des remaniements devenaient nécessaires en Europe , ils devenaient faciles par l'abondance des compensations qu'offrait ce vaste Orient à partager, et sur lequel toutes les nations pouvaient avoir des sorties. La France aurait obtenu des peuples reconnaissants plus que son ambition ne peut désirer : une marine et des colonies pour l'Allemagne seraient-elles un prix indigne des provinces du Rhin. (24 , p. 17.)
890. — La France n'a point ses alliés naturels. L'aînée et la première des nations catholiques, elle devrait former avec ses sœurs un faisceau indissoluble , dont la force, prépondérante en Europe, contre-balancerait dans le monde celle de l'Angleterre et de la Russie,» fussent-elles associées, et les contraindrait dès à présent à ne s'établir dans l'extrême Asie qu'en donnant au monde latin des garanties pour sa sécurité à venir.
Sincèrement alliée de l'Autriche , la France pacifierait l'Italie, affermirait la Belgique, purgerait la Suisse et s'attacherait toute l'Allemagne en la conviant généreusement, par l'Autriche et par les villes hanséatiques, à prendre sa part du domaine des mers. La Hollande et la Prusse , quoique protestantes , devraient entrer dans cette confédération du salut pubhc européen, contre l'Angleterre et la Russie , devenues puissances asiatiques.
Il y aurait une marine allemande, la marine italienne renaîtrait, l'Adriatique ranimée bénirait l'Autriche, qui lui aurait rendu sa splendeur, et les pavillons de Sicile et de Sardaigne, mêlés à ceux de Rome, de Venise et de Trieste , fraterniseraient dans les eaux libres du canal de Suez, construit, s'il le fallait, avec les blocs arrachés au rocher de Périm.
Par ces nobles entreprises , par ces autres croisades , demi - commerciales , demi - conquérantes , TEurope , donnant un cours au trop plein d'ardeurs qui menace
en elle non plus la paix , mais la civilisation , se délivrerait des discordes multipliées où périt partout le patriotisme, et du pacificateur armé qu'appelleront un jour ces déchirements impies.
En même temps, l'extrême Orient, par ce mouvement général, recevrait du monde chrétien non plus des exploitateurs, mais des législateurs. Tant de nations à la fois ne s'accorderaient pas dans l'iniquité. L'Europe catholique fournirait assez de prêtres, élèverait assez d'écoles et de temples pour que les germes anciennement plantés par les martyrs, librement arrosés désormais de la sueur des apôtres , donnassent bientôt d'abondantes moissons.
Quelle voie de régénération , quel nouvel avenir de gloire pour l'Espagne et pour le Portugal , jadis si grands dans ces mers de l'Inde qu'ils ont ouvertes à l'Europe , et que l'Europe leur rouvrirait !
L'Espagne, qui se ronge sur elle-même , menacée de perdre ses dernières et florissantes colonies, se délivrerait de la Révolution comme elle s'est délivrée de l'Islamisme : faite par la croix et par l'épée , elle verrait tomber la fièvre qui la tue , à l'air vivifiant des batailles où l'épée est tirée pour la croix. La France lui tendrait la main et lui rendrait au centuple dans le Maroc le secours qu'elle lui demande dans î'Indo-Chine. Pourquoi le fertile Maroc resterait-il plus longtemps barbare , à côté de l'Algérie et aux portes de l'Espagne chrétienne? C'est à l'Espagne qu'appartient cette terre d'où les califes ont précipité sur elle tant de torrents et d'où leur décrépitude l'insulte encore. 0 jours brillants de la lumière et du progrès ! La nation du Gid , la nation de saint Ferdinand , d'Isabelle la Catholique , de Ximenès et de Charles-Quint , voit tout les jours les bandits sauvages du Riff insulter son drapeau , et sans étonnement s'entend proposer de dresser une statue à un juif de finances nommé Mendizabal ! Ou il n'y a plus d'Espagne, et une nation encore est morte , ou cette terre de héros n'a besoin que d'un appui fraternel pour sortir de
ces hontes , lion captif dans d'indignes filets ! Que la France dise à l'Espagne : « Ma sœur, laissez la statue de M. Mendizabal, et allez bâtir des cathédrales à Fez, à Ouassen, à Maroc!
Et le Portugal, a-t-il aussi fini ses destinées? Ne pourrait-on le tirer de cette fosse du schisme, près de laquelle veillent d'un zèle égal un personnage de tribune et un soldat anglais? La politique d'une alliance catholique voudrait revoir des navires de guerre dans les eaux du Tage , d'où sont partis Albuquerque et saint François Xavier. Elle dirait au Portugal : « Redevenez pleinement le peuple très-fidèle, et reprenez le surcroît qui vous fut donné, quand vous cherchiez premièrement le royaume de Dieu. 11 y a encore des Indes et une Afrique! »
Cette politique , dont la grandeur ferait tomber à l'intérieur des États catholiques tant d'écrasantes difficultés, permettrait de mettre un terme aux inextricables misères où se débattent, où périssent les populations catholiques du Nouveau -Monde, et de prévenir de ce côté encore d'immenses périls. Les prétendues Républiques de l'Amérique méridionale ont besoin de devenir des royaumes , pour n'être pas absorbées par les Etats-Unis, lesquels seront alors investis d'une prépondérance non moins redoutable pour l'Europe que celle de la Russie et de l'Angleterre.
Sans doute, en présence de la triste réalité , ces vues peuvent paraître chimériques. Il faut pourtant se souvenir que les combinaisons du congrès de Vienne ont été surtout dirigées dans la pensée d'isoler les nations catholiques , et d'empêcher entre elles une alliance qui , tôt ou tard, eût réglé les alfaires de l'Europe et placé la France à une hauteur plus sûre que celle où les victoires de Napoléon l'avaient soudainement élevée. (14,
Osons le dire , le principal obstacle à cet avenir de gloire n'est pas en Angleterre, encore moins en Russie. Il est en France dans l'esprit révolutionnaire ;
l'Angleterre le sait bien , et ceux qui ne voient pas que c'est là son Périm et son Gibraltar au cœur même de la France, ferment volontairement ; les yeux. (14, p. 192.)