XII. IMPRIMERIE
891. — Sur une place de Strasbourg on voit une statue de Gutenberg , inventeur de l'imprimerie. Le sculpteur David lui a mis à la main une presse sur laquelle on lit : Et la lumière fut !
Plus j'y pense, plus je suis disposé à croire que l'imprimerie a été funeste , non - seulement à la moralité , mais à l'intelligence humaine.
Elle a été le véhicule du doute ; c'est elle qui a créé l'espèce horrible des demi-savants.
Elle a doté Terreur d'un apostolat facile ; elle n'a rien ajouté à l'apostolat de la vérité, elle l'a plutôt affaibh.
Devant les multitudes, l'apôtre de la vérité est irréfutable; devant ces mêmes multitudes, l'apôtre de l'erreur ne peut pas même être combattu. Il suffit de quelques livres pour corrompre le peuple, mais d'autres livres ne le convertiront jamais. ^
Notre - Seigneur n'a point choisi des écrivains pour répandre sa doctrine ; il a voulu des cœurs simples , droits et croyants. Ils ont été éloquents par leur foi, par leurs pieds nus, par leurs habits déchirés, par leur invincible courage. Qui pouvait leur résister en face? et encore aujourd'hui qui résiste à ceux qui savent les imiter ?
Le mensonge a ses missionnaires sans doute ; mais il n'en a point de pareils, qui fassent de tels sacrifices ni de tels miracles. L'imprimerie y supplée. Un infernal coquin fait un livre contre Dieu, contre la vérité de de Dieu, contre les hommes de Dieu. Il le compose à
loisir, avec art, avec talent. Ses paroles, son silence, ses preuves ont su mentir. Il jette cela dans la rue ; l'imprimerie s'en empare, le monde en est plein; voilà ce coquin qui prêche à toute la terre sans sortir de chez soi.
Quel moyen de le combattre? Nous le réfutons dans un livre. Qu'importe notre livre à ceux qui n'ont lu que le sien? et qui leur prouve que notre livre a raison, et que le sien a tort ? Il a mille complices qui le louent et qui nous calomnient. On ne connaît pas ses pratiques, on ne voit pas sa basse mine ; on ne sait pas que , mis face à face avec les défenseurs de la vérité , il serait ignominieusement convaincu d'ignorance ou de scélératesse. (19, p. 271.)
892. — Ce que la science humaine a gagné depuis l'invention de l'imprimerie, ce n'est pas à l'imprimerie qu'il est dû. On bâtissait, on chantait, on peignait, on faisait des lois, on faisait des livres, aussi bien, pour ne pas dire mieux ; tout cela n'aurait pas péri. On a perdu la foi et la sagesse politique.
Avant l'imprimerie, il y avait dans la république chrétienne le grand et fécond mouvement des croisades contre l'ennemi commun de la chrétienté. Depuis l'imprimerie, il y a eu la Réforme et la Révolution , deux effroyables guerres civiles de la chrétienté contre ellemême, et des nations entre elles; guerres qui ont détruit beaucoup de monuments, fait mourir beaucoup d'hommes et qui ne sont pas terminées. L'Europe a été couverte de ruines et de sang, elle se voit encore à deux doigts de sa perle. Si elle tombe dans l'abîme, un abîme de barbarie , l'imprimerie n'aura pas contribué médiocrement pour l'y pousser. Qui oserait dire que l'imprimerie l'en tirera? Ce qui est certain, c'est que les livres dont la civilisation abattue pourra s'aider pour se reconstruire , étaient tous faits et tous connus , mieux connus qu'à présent, avant l'invention de l'imprimerie. Ceux qu'on a faits ne seront bons la plupart
qu'à nous ruiner de nouveau. Nous avons assez de livres pour perdre deux littératures et deux civilisations.
C'est depuis l'imprimerie , et grâce à l'imprimerie, que l'histoire est devenue une conspiration permanente contre la vérité. (19, p. 281.)