‹ Pensées de M. Louis VeuillotChapitre 207 sur 216 · XXVI. LES SAINTS, SEULS VRAIS GRANDS HOMMES · texte numérisé non relu

XXVI. LES SAINTS, SEULS VRAIS GRANDS HOMMES

939. — Les sectaires, les indifférents, les libres-penseurs ont leurs saints, qu'ils appellent grands hommes; ils les exposent à la vénération publique dans les rues et dans les carrefours. Point de bourgade qui ne possède son grand homme , au moins en buste. On prend ce que Ton trouve, il faut un grand homme à tout prix. Faute de mieux , à défaut d'écrivain , de physicien , de militaire, on va jusqu'à décerner la statue à quelque saint véritable, qui n'avait pas été reconnu grand homme jusque-là , et qui le devient par décret municipal. C'est, dit-on, pour honorer le mérite, le talent, la gloire ; on a raison de ne pas dire la vertu.

Mais attendez cinquante ans, cent ans au plus ; sortez du petit groupe qui est la société lettrée , et du petit espace qui est la localité : plus rien ne retentit, plus rien ne brille; le grand homme , en dépit de sa statue, est comme s'il n'avait jamais été. Les peuples ignorent ce qu'il a fait, ne savent pas même son nom. S'ils le savent, ils n'en font nul cas. Qu'importe au peuple que ce personnage ait inventé une mécanique, écrit un livre , gagné une bataille? Voilà bien de quoi toucher les âmes et enflammer les cœurs !

L'Eglise demande d'autres titres à ses grands hommes; elle ne vénère pas brutalement un don de l'esprit, une trouvaille dans les sciences, un succès dans les arts ou dans les affaires ; et toutefois, en se préoccupant uni-

quement de glorifier Dieu , c'est elle qui glorifie vraiment l'humanité. Elle couronne la force et la beauté de l'âme , et comme la cause de ses récompenses est plus légitime^ l'éclat en est incomparablement plus beau. Les noms de ses saints franchissent toutes les frontières de l'espace et du temps; elle leur fait une popularité qui n'a point d'égale.

Pour la presque totalité des hommes , deux ou trois noms surnagent de toute l'antiquité. Dans le peuple, on parle d'Alexandre et de César, symboles de la force. Qui jamais y connut, de nom seulement, Platon, Socrate, Aristote, Cicéron, Virgile, Auguste? Il n'y a pas un paysan catholique qui ne sache très -bien ce que furent saint Pierre, saint Paul, saint Augustin, saint Louis, saint Vincent de Paul, et tant d'autres. Le paysan breton fait la fête de sainte Rose de Lima et de sainte Thérèse; il donne à ses filles les noms de ces vierges, qui ne sont ni de sa contrée, ni de sa race; et l'Indien des Andes, et le sauvage baptisé d'hier dans les eaux de la mer Glaciale adressent en même temps leur prière à sainte Geneviève et à saint Louis. Le Souverain-Pontife vient d'inscrire au catalogue des héros de l'Évangile le nom d'une autre Geneviève, d'une pauvre petite bergère infirme, Germaine Cousin , qui vécut il y a deux siècles dans un hameau près de Toulouse , et qui mourut à dix-huit ans, n'ayant fait autre chose que garder les brebis, souffrir et prier Dieu. Son nom ira plus loin sur la terre, durera plus longtemps que le nom des glorieux de la terre. (16 , p. 43.)

940. — La conscience de M. *** s'embarrasse beaucoup de l'hommage rendu aux saints. Il se persuade que les catholiques font tort au Créateur; « qu'un paganisme s'est introduit dans TÉglise et masque aujourd'hui le culte de Dieu derrière des idoles de bois et de plâtre. On n'adore plus, dit-il, le Créateur, on se prosterne devant le tibia d'un diacre, ou la fausse côte d'un martyr japonais. »

Quand nous avons vu M. *** en larmes, tête nue, prosterné à sa manière devant la statue d'Alcibiade, se plaignant que cette grande mémoire ne fût pas suffisamment honorée, nous n'avons nullement dit et nullement cru qu'il adorât Alcibiade et lui transportât un culte qui ne serait dû qu'à Périclès, ou à Alexandre, ou aux dieux. Nous avons simplement dit et cru qu'il célébrait les vertus et vénérait la mémoire d'Alcibiade , canonisé civilement par lui et par une vingtaine d'autres.

Il n'a aucune raison de croire que nous fassions davantage pour les saints.

Proportion gardée, et suivant nos rites un peu différents , nous ne faisons pas davantage en effet. Nous célébrons les vertus et les services des saints , nous les honorons, nous les vénérons, nous leur dressons des statues; sachant qu'ils vivent devant Dieu, nous leur demandons de prier pour nous; nous n'adorons que le Dieu qui les a faits et qui les a donnés au monde.

Que la statue soit de plâtre, ou de bois, ou de bronze, qu'importe? Que la relique honorée soit un tibia, une fausse côte ou une épine dorsale; que le saint ait été diacre, ou roi, ou mendiant; que le martyr soit Japonais ou Picard , qu'il ait été tué par Dioclétien ou par Mirm-Meng, il y a dix- huit siècles ou il y a dix -huit mois, qu'importe? Il est un ami de Dieu, un témoin de Dieu, un héros de la vérité; il est pour nous un frère, un protecteur, un modèle. Nous le vénérons : est-ce ridicule et difficile à comprendre?

XXVIT. SCIENCE.

941. — Suivant saint Jean Damascène, la science est la connaissance vraie de ce qui est. Notre esprit ne l'ayant pas en lui-même, non plus que l'œil la lumière, jl lui faut un maître. Ce maître est la Vérité et la Sa-^

gesse mêmes, le Christ, en qui tous les trésors de la science sont enfermés. Le travail et l'application peuvent tout apprendre , mais moyennant la grâce avant tout et après tout. (12 , p. 195.)

942. — Nos catéchismes, dans leur parcimonieuse réduction, dominent encore toute philosophie, et le moindre commentaire qu'on nous en fait^ nous porte plus haut que le plus haut vol de l'esprit humain livré à lui-même. (21, p. 302.)

943. — Les sciences purement humaines sont les servantes de la vérité, des armes et des instruments pour la défendre. C'est ainsi qu'il faut philosopher. (12, p. 196.)

944. — Chez les pauvres gens, il n'y a point de fausse science qui les rende obstinés ; entre leur âme et le ciel , il n'y a point de nuage d'orgueil qui leur cache Dieu. (36, p. 225.)

945. — Quelle est la valeur de la science qui s'éloigne de la foi, qui se préfère à la foi , qui méprise la foi ? Que savent ces savants de si certain et de si précieux, et qui doive tant nous humilier? Le pied sur le brin d'herbe, dont ils ont analysé la composition chimique, ils regardent fièrement les astres, dont ils ont évalué le nombre et mesuré la course; mais la main qui a formé le brin d'herbe et créé l'étoile, ou ils ne la voient pas, ou ils ne l'adorent pas. Ils ne savent pas que Dieu a fait un ouvrage plus beau que ce monde et qu'il nous a donné son Fils unique ; ils ne savent pas que leur âme ne sera sauvée et qu'ils ne verront Dieu que par Jésus-Christ; ils ignorent Dieu et ce qu'ils doivent à Dieu, et la voie qui mène à Dieu; ils ne se connaissent pas eux-mêmes. D'où sont -ils? Que font -ils? Où vont -ils? cela même ne les occupe pas. Ils vivent làdessus dans un abrutissement véritable. Et ce sont des

amants de la science , des gens qui vivent pour savoir ! Quels sont les organes où se forme le venin de la vipère, et quels sont les articles organiques du Concordat, combien une araignée a de pattes et combien tel livre a eu d'éditions, comment se fait le travail de la digestion dans l'estomac du ver, et à quel endroit précis Alexandre a passé le Granique, ils le savent. Gomment l'âme de l'homme se souille ou se régénère, comment elle descend dans l'abîme et comment elle remonte vers Dieu, ils ne le savent pas ; et si Thomme a une âme, ils en doutent ou ils le nient. Voilà ces maîtres de la science qui ne sont pas les humbles disciples de la foi! Plus haute, plus sûre et plus nécessaire au monde est la science de Dieu. Les saintes Écritures nous disent que « celui qui la possède et qui la médite jour et nuit, sera comme l'arbre planté près du courant des eaux et qui donnera son fruit en son temps. » ( 13, p. 22.)

946. — La grande ignorance n'est pas d'ignorer les m.erveilles de l'électricité , mais d'ignorer et de vouloir absolument ignorer les merveilles de Dieu. (13, p. 74.)

947. — Tout le monde est d'accord pour rendre hommage à la science, et les plaisanteries que peuvent s'attirer les savants n'empêchent pas qu'on ne les estime. Mais il y a deux grands dangers dans l'étude des sciences : c'est de les apprendre bassement , ce qui mène à les posséder orgueilleusement; et la science orgueilleuse, vaine par là même comme science, est de toutes les maladies morales la plus dangereuse et la plus difficile à guérir. Tel est le sentiment de tous les grands moralistes chrétiens , lesquels sont tout à la fois de grands savants et de grands médecins des âmes. Ils prouvent invinciblement que la science qui se dresse contre Dieu, ou qui seulement fait abstraction de Dieu, est l'ignorance, mais la pire ignorance, celle qui fait perdre le salut.

Bossuet applique tout son génie à montrer combien la science de l'homme est petite devant Dieu , combien elle est bornée au milieu du monde; il méprise de toute la hauteur de ses pensées l'inutile savant, le fatras vivant qui se targue des frivoles acquêts de sa mémoire; il le compare à une femme qui se glorifie de son fard et de ses rubans. Que savez-vous, si vous ne connaissez pas Dieu; où allez -vous, si vous ne voulez pas aller à Dieu; qu'enseignez -vous aux hommes, si vous ne lear enseignez pas Dieu , et quel cas prétendez-vous alors que les chrétiens fassent de votre science ? ( 13 , p. 223.)

948. — Les sciences ressemblent à ces salons où l'on a recueilli sous verre beaucoup d'objets curieux qui ne servent à rien. (36, p. 28.)

949. — Il y a une vieille chanson , du temps de nos grands poètes , qui dit :

Pégase est un cheval qui porte Les grands hommes à l'hôpital.

Dans l'intérêt de la poésie , nous avons regretté que Pégase ne connût plus assez ce chemin-là. Où serait le mal? Écrire cesserait d'être un négoce, et deviendrait une vocation. Il faudrait avoir un don quelconque, ou d'imagination , ou de style , ou d'étude : on serait auteur à ses risques et périls, pour la joie de l'être, pour savourer le plaisir de dire de belles choses et de les dire bien.

S'il en était ainsi, la littérature jetterait un autre éclat, et le gain public n'y serait pas mince. Le flot des inepties imprimées diminuerait des trois quarts. Oh! oh! diraient ces Messieurs, le métier se gâte.

Pégase est un cheval qui porte Les grands hommes à l'hôpital.

Vidons les étriers !

Et au lieu d'écrire sottement etmalljonnêtement, ils s'exerceraient à vivre de quelque autre industrie.

Encore une fois, où serait le dommage , même pour eux? Car, que Pégase , puisque Pégase il y a, les mène à l'hôpital ou ailleurs, il ne les mènera jamais à rien de bien illustre. (11, p. 136.)

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