‹ Pensées de M. Louis VeuillotChapitre 29 sur 216 · Jésus a dit à ses apôtres : « Les princes des · texte numérisé non relu

Jésus a dit à ses apôtres : « Les princes des

nations les dominent en maîtres; il n'en sera pas ainsi de vous, et vous ne serez que leurs serviteurs. » La liberté civile découle de là. L'autorité séculière, si dure lorsque cette parole fut prononcée, a été dès lors ellemême ramenée à sa notion primitive. Elle était la domination sur les corps, elle est devenue un service au profit des âmes. Et pour empêcher les princes de s'écarter de cette condition nouvelle du pouvoir, Jésus- Christ leur en a laissé le type permanent et perpétuellement visible dans l'autorité du souverain Pontife, autorité spirituelle en son essence, temporelle par accident, comme la puissance accordée à l'humanité du Sauveur. (15, p. -436.)

95. — L'Église, dépositaire et interprète d'une foi destinée à fonder et à maintenir sur la terre une législation vraiment fraternelle, a étendu les devoirs de la puissance et les droits de l'infériorité. Elle a prescrit au grand, non - seulement d'assister le petit en lui faisant une part de ses biens , mais encore et surtout d'user de son pouvoir pour que tout homme, à quelque bas degré que Dieu l'eût fait naître, connût ses privilèges et pratiquât ses devoirs d'enfant de Dieu; pour qu'il fût protégé, aimé, respecté; pour qu'instruit de son origine auguste et de sa fin divine il se respectât lui-même. (8, p. 301.)

96. — « Voyons, disais-je à un jeune chirurgien de l'armée en Afrique, est-ce Dieu qui a fait l'homme? — J'incline à le croire, me répondit-il. — Pensez -vous que l'homme ait été créé seulement pour la vie misérable que nous le voyons mener ici -bas? — Il serait un peu hardi de l'affirmer, et la preuve en est difficile. Naître, faire ses dents, recevoir des férules à l'école, être battu et prisonnier au collège, porter la chaîne dans une caserne , et finalement venir mourir dans un hôpital d'Afrique, c'est une pauvre destinée pour un être fabriqué avec tant de soin, et qui semble être

appelé à de si grandes œuvres. Il est donc probable que quelque chose commence, quand tout paraît être fini..., mais je n'en sais rien. — Vous savez du moins que ce que nous appelons Vertu est utile et même indispensable à la durée, à la solidité, à l'activité de la machine corporelle? —Pour cela j'en suis sûr. Lorsque la machine fonctionne sans vertu, ce n'est qu'une exception. — Eh bien, pourquoi les conditions de la bonne vie future ne seraient -elles pas les mêmes que celles de la bonne vie présente? Pourquoi l'âme n'aurait-elle pas besoin d'un régime comme le corps? Dieu, qui a fait le corps et l'âme , et qui marque toutes ses œuvres du visible cachet d'une puissante unité, ne vous met-il pas là dans la voie de comprendre que ces excès, dont vous voyez les funestes résultais sur la matière , sont encore plus funestes à l'âme qui lui est momentanément unie. N'en faut-il pas conclure que, réciproquement, ce qui est un bien pour Tâme est un bien pour le corps ; que la prière est un véritable remède, souvent plus efficace que tous les vôtres; que la pensée qui domine l'âme fait sur les corps des cures que vous ne sauriez jamais opérer? — Je ne conteste rien, je n'affirme rien, je cherche, je doute, j'attends... mais j'attends comme un homme qui, sans savoir si la rehgion est divine, sait du moins qu'elle est utile et consolante, et sent dans sa conscience une obligation pressante de la respecter. Oui, la religion, par l'action qu'elle exerce sur l'âme, est plus puissante que tous nos remèdes. Nous ne pouvons rien contre les passions, elle peut tout. Ni dans la trousse du chirurgien, ni dans les fioles de l'apothicaire, ni dans le savoir du médecin en chef, il n'y a la moindre ressource contre l'amour effréné du vin, contre la débauche, contre la nostalgie, trois causes de destruction plus puissantes que le feu de l'Arabe et la dévorante ardeur du climat. Quiconque a un peu vécu avec le soldat, sait que le moral d'ua homme religieux est plus soHde qu'un autre. Je l'ai observé cent fois, et je ne suis pas de

ceux qui voient avec horreur autour de nos malades des prêtres et des sœurs de charité. S'il dépendait de moi que toute l'armée fût chrétienne , et que tous les hôpitaux fussent desservis par des infirmiers voués à Dieu, je n'hésiterais guère; je suis persuadé que la France y gagnerait deux à trois milliers d'hommes tous les ans sur la seule armée d'Afrique. Nous aurions infiniment moins de malades, et ces malades seraient infiniment mieux traités. Le plus grand service que Ton pût rendre à nos malheureux soldats serait, je crois , de chasser de nos hôpitaux la race hideuse des infirmiers. Je ne sais pas si l'on en trouverait trois sur cent qui , pour dix sous , ne consentissent à tuer un homme, en lui vendant du vin, des liqueurs fortes, des comestibles infects, dont ils font, en dépit de nos défenses et de notre surveillance, un commerce assassin. Quel dévouement attendre d'ailleurs de ces grossiers mercenaires? Ils voient avec plaisir expirer le malade sous le chevet duquel ils espèrent trouver quelques pièces de monnaie, et leur avidité le dépouille souvent sans même attendre que l'infortuné ait rendu le dernier soupir! » (3, p. 257.)

97. — Pauvre, où vas-tu? Je vais donner un vote, et en votant pour la rehgion, pour la famille, pour la propriété, je vais voter pour moi-même. La religion m'apprend que Dieu, du haut du ciel, jette des regards de miséricorde sur moi, et que de la poussière où je languis je m'envolerai un jour pour jouir d'une paix éternelle dans la société des saints. La famille est l'asile des douces vertus qui me nourrissent. C'est au foyer domestique, à l'ombre du crucifix, que les petits enfants apprennent de leur mère à secourir les pauvres pour l'amour de Dieu. — Mais pourquoi veux -tu défendre la propriété , toi qui ne possèdes rien ? — Que puis -je posséder? Aucune loi ne me donnera des bras qui me fassent vivre de mon travail. Quand le pays est tranquille, je possède ma part des biens de tous. Dans

les temps de trouble, je perds l'assistance de tous ceux qui deviennent alors aussi pauvres que moi. — Si la nation t'assurait un droit au secours, tu ne craindrais jamais les refus. — Ce droit, Dieu me l'a donné. Dieu menace de sa colère ceux qui pouvant venir à mon aide , ne le font pas ; il promet le ciel à quiconque me donnera pour l'amour de lui un verre d'eau. Et cependant beaucoup me refusent. Ceux qui résistent à la loi de Dieu , sauront bien résister à la loi des hommes. Comment ferais -je respecter mon droit, lorsque Dieu sera partout méconnu?

— On craindra les punitions. — J'aime mieux être assisté par amour que par crainte; j'aime mieux qu'on me reçoive comme ami que comme créancier.

— Ainsi tu ne murmures pas contre les rigueurs de ta condition ?

— Quel avantage tirerais -je de mes murmures? Si c'est Dieu qui veut que je sois pauvre, sa puissance et sa volonté n'en seront pas affaiblies. Le monde entier n'a pas de quoi exempter un seul homme des chagrins et des peines de l'existence. J'ai vu des riches pleurer quand j'avais le cœur plein de joie. Nous ne pouvons pas être tous dans un égal degré de force et de richesse. Il faut des chênes, il faut aussi des roseaux et des brins d'herbe. Que la politique nous donne la paix : la charité nous donnera la vie et même le bonheur. — 0 pauvre résigné, tu seras riche et grand dans le ciel. (8, p. 188.)

98. — Si le christianisme était enfin étouffé, si cette lumière pouvait disparaître, la brute n'aurait plus de conscience de sa bassesse et de sa laideur. Elle serait tranquille dans sa fange, car il n'y aurait plus d'êtres sans tache; tout le genre humain serait plus près du niveau de la brute.

Comment se rendre autrement compte de la fureur de la brute? Le christianisme ne lui fait aucun mal personnellement. Elle est libre de s'écarter de lui, de

vivre en dehors de ses maximes, de croire ce qu'elle veut, d'adorer ce qu'elle veut. Mais le christianisme entretient dans le monde une certaine moyenne de décence, une certaine estime de probité qui chagrine la brute. Il crée des préjugés contre le vice; il élève des remparts contre l'absurde et contre l'infâme ; il fait tort à la brute. (22, p. 133.)

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