V. LOIS DE l'église
147. — Nous descendîmes pour dîner. Il n'y avait point de maigre sur la table. L'aubergiste avait des idées arrêtées sur les commandements de l'Église. Il les abrogeait. « Messieurs, dit-il, je suis désolé; il n'y a pas de maigre. » Nous répondîmes : « Faites-en , Monsieur. — Ce sera long, et la diligence n'attend pas. — Alors donnez-nous du pain et du fromage. — Je crois qu'on peut manger ce que l'on trouve , et que l'on n'est pas damné pour ça. — Pendant que vous raisonnez, vous auriez déjà fait une omelette, et pendant que nous répondrions, nous ne dînerions pas. »
Au même instant une voix de basse fit frémir les vitres comme le son d'un tambour: « Donnez du maigre ! »
C'était le couipé qui entrait, représenté par un colosse de la plus lière et de la plus martiale figure. Moustache grise, rosette d'officier, col d'ordonnance, balafre sur le front, un colonel pour le moins! Une dame d'un aspect
plus doux et non moins respectable l'accompagnait. Derrière eux se tenait , fière et timide , une fille de seize ans.
Voyant ces trois personnages, l'aubergiste perdit sa philosophie; il nous annonça du maigre. Il tint parole, et même avec un certain luxe. Il était improvisateur.
Ah! général (car c'en était un), quel bien vous faites partout où vous passez, rien qu'en vous montrant si simplement et si vraiment chrétien! La vanité de nos petits bourgeois et les hauts sentiments qu'ils ont d'euxmêmes ne leur permettent pas pourtant tout à fait de se comparer à vous, et leurs journaux n'ont pu leur persuader, c'est bien étonnant, qu'il faut plus de génie pour vendre des bas ou débiter un fromage que pour prendre une ville d'assaut. Ils respectent encore l'homme qu'ils voient passer sur un cheval de guerre, l'arme au côté, des croix sur la poitrine, des blessures sur le visage , le commandement dans les yeux. Cet homme, c'est le dévouement , c'est la gloire, c'est l'autorité, surtout c'est la force. Si cet homme était chrétien comme vous l'êtes, général, et respectait Dieu publiquement, le bourgeois serait moins esprit fort; et par suite il y aurait moins de ces misérables qui , au moment donné, s'embusquent au coin des rues, à l'angle des fenêtres, sur les toits, derrière les cheminées, et de là, invisibles, féroces et lâches, font couler dans les ruisseaux le meilleur sang de la patrie. (19, p. 97.)
148. — Coquelet s'écrie : « C'est trop fort! c'est trop fort! Ua malheureux employé romain a été dénoncé par son curé, affiché pour n'avoir pas fait ses pâques, et destitué! Voilà une famille sans pain... Dites-moi ce que vous pensez de cela.
— Moi , je le trouve très-bien, pour une bonne raison. Cette raison est celle qui partout fait agir de même les gouvernements et les particuliers dans des cas semblables ou moins importants.
« Chez nous, on affiche les noms des condamnés.
des contumaces , des négociants en faillite ; on révoque les fonctionnaires qui se séparent du gouvernement; on fusille les déserteurs.
« Osez dire, Coquelet, que vous n'avez jamais révoqué et que vous ne révoquerez jamais aucun agent de votre gouvernement, tels que cuisinières, chambrières, commis, etc.
« Vous avez ôté leur emploi à des pères de famille^ vous les avez ruinés, et pourquoi ? Pour des dissidences d'opinion...
« Pour avoir un emploi public en France, la condition première c'est d'êlre Français. On demande ensuite la capacité et l'honnêteté..., une honnêteté quelconque sous forme de cautionnement.
« A Rome, le certificat nécessaire de nationalité et la garantie nécessaire de probité , c'est la pratique de la religion catholique, seule religion vraie, seule religion du pays.
« Vous direz qu'il avait besoin de sa place. Et si un serviteur que vous voudriez casser pour cause de scandale vous disait qu'il a besoin de rester chez vous?... Vous répondriez que votre devoir est de ne pas garder chez vous l'immoralité.
(( Je ne vois pas pourquoi le pape devrait insulter son peuple en le faisant insulter par des mécréants. » (21, p. 337.)