IX. LIBERTÉ DE l' ÉGLISE
181. — L'Église a toujours su, quand l'heure était arrivée, se mettre à la tête des grands mouvements de l'esprit humain pour les diriger, les redresser, les consacrer et les rendre invincibles.
Une chose grande entre toutes signalera le siècle dont nous allons atteindre la moitié. Ce n'est pas le merveilleux éclat des batailles, ni le nombre des révolutions, ni les progrès des sciences, ni la disparition de l'islamisme, ni l'introduction d'une partie du monde barbare dans la sphère envahissante de l'activité chrétienne : c'est ce mouvement des consciences et des esprits, encore à peine remarquée de nos politiques aveugles, qui se résume en deux mots : Liberté de V Église.
Ce mouvement est l'effort suprême qui sauvera la civilisation, menacée de mort dans la splendeur de ses œuvres. S'il réussit, il consolidera toutes les conquêtes de la politique, de la science et des armes de l'Europe; s'il échoue, l'Europe civile, corrompue jusqu'au fond de ses entrailles par la sensualité , jusqu'au fond de son esprit par Torgueil, sera la proie des barbares qu'elle engendre elle-même et de ceux vers qui elle s'ouvre de nouveaux chemins.
La liberté de l'Église introduira partout cet arôme qui empêche les esprits et les âmes de se corrompre ; elle apaisera la haine, chaque jour plus irritée, du prolétaire européen , en guérissant le riche de sa dureté
et de son orgueil ; elle amollira, par l'eau du baptême, l'âme d'airain du barbare ; elle fera entrer le prolétaire et le barbare, comme des enfants dociles, dans la famille civilisée, d'où l'avidité des trafiquants les rejette, ne leur laissant que le rôle d'une bète de somme, qui se révolte parce qu'on l'accable, et que l'on tue parce qu'elle s'est révoltée.
L'oppression de l'Église consacrera toutes les oppressions; elle introduira l'esprit sanglant de la persécution religieuse dans l'action des pouvoirs civils, les résistances armées / les meurtres systématiques, et fera crouler, pour des siècles peut-être, tout l'édifice social. Car les bourreaux ne sont ni hommics d'Etat, ni savants, ni lettrés, ni honnêtes gens; ils ne sont que des bourreaux, poussés par leur propre infamie à tuer de préférence les hommes d'État, les savants, les lettrés, les honnêtes gens, tout ce qui se distingue en quelque chose de leur opprobre et de leur brutale scélératesse. (6, p. 556.)
182. — Le seul bien que l'Église demande est la liberté, et la liberté de l'Église est la seule qui ne puisse pas devenir une puissance rivale de la puissance souveraine. Cette liberté peut intéresser les esprits sans les troubler et les enivrer. Par elle, non autrement, de quelque façon qu'on s'y prenne, descendra jusqu'aux dernières profondeurs du peuple, avec le calme des pensées et des désirs, toute la partie réalisable de ces améliorations matérielles si imprudemment promises et toujours attendues. (10, p. 114.)
^83. — Que M. *** garde ses deniers : nos évêques ne vendront pas le droit de l'Église, qui est aussi le droit du père de famille et du citoyen. Ils demandent la liberté , ils ne demandent pas de l'argent ; l'argent profite mal en ces sortes d'affaires. Les apôtres, à qui Jésus ne légua que l'opprobre et sa croix , surent conquérir le monde ; celui qui avait traité avec la synagogue se pen-
dit, et mieux aurait valu pour lui qu'il ne fût pas né. (5, p. 335.)
184. — Si l'Église consentait à se laisser ravir la liberté, ce serait là pour elle le danger, le grand et véritable danger; elle renoncerait, pour ainsi dire, à sa vie civile, à son titre de mère et d'institutrice des peuples ; elle donnerait aux adversaires qu'elle est appelée à rencontrer partout riiabitude de compter pour rien ses réclamations. Reléguée dans le sanctuaire, à une époque où toute chose, toute idée est en possession d'une vie propre et extérieure, l'Eglise serait condamnée à la stérilité, frappée d'une sorte de mort temporaire. Elle peut subir une pareille épreuve si Dieu l'exige; elle ne peut s'y prêter à aucun prix. Il s'agit de préserver l'honneur et la vie de la foi; il s'agit de maintenir sur le chandelier la lumière du monde ; l'Église doit au besoin, pour cela, braver quelque chose de plus que de vaines clameurs. Quand les chrétiens ont sacrifié leur repos, leurs biens, l'Apôtre leur dit : « Vous n'avez pas encore résisté jusqu'au sang. »
Nos philosophes seraient enchantés que, leur laissant le champ libre, l'Église se renfermât dans la sacristie, cette sacristie dont ils ont tant plaisanté ! A cette condition tous leurs respects, toutes leurs faveurs. Ils vont plus loin : ils annoncent aux ministres de la vérité divine que les peuples iront les chercher dans cette ombre et dans ce silence. Pourquoi donc les Apôtres sont-ils sortis de Jérusalem et se sont-ils donné la peine de parcourir le monde, colportant en tous lieux le scandale de la parole de Jésus -Christ? Ne pouvaient- ils attendre qu'on vînt au cénacle s'enquérir de leur doctrine? (5, p. 338.)
185. — Il est impossible de comprendre comment la société pourrait être asservie là où l'Église est vraiment libre; tandis que la société la plus affranchie en apparence, si elle soutïre que l'Église soit liée, se verra liée
elle-même encore plus étroilement, et ne sera en réalité que libertine et non pas libre. (33, p. 97.)
186. — Quiconque n'aime pas la liberté de l'Église, n'aime pas la liberté; quiconque n'est pas prêt à tous les sacrifices pour défendre la liberté de l'Église, est mauvais défenseur de toute autre liberté. Quand une société a perdu cet amour, qui est le sens profond de la dignité humaine, nous croyons que cette société mûrit pour la servitude. (10, p. 607.)
187. — De quelque nom qu'on nomme l'Église pour susciter des passions qui la tuent , elle n'est pas simplement en France une réunion de fidèles, elle est aussi un corps de citoyens. Ces citoyens sont libres d'exercer leur culte; ils sont libres d'employer, pour le défendre, pour combattre et attaquer tout ce qui le menace, toutes les armes, tous les moyens que leur fournit la constitution. Les armes sont nombreuses, les moyens sont puissants. (5, p. 285.)