XVII. POUVOIR TEMPOREL DES PAPES
227. — Comment s'est formé le gouvernement temporel des Papes ? Aucun gouvernement n'est sorti si
profondément et si légitimement de la nature des choses. Sans aucun emploi de la force matérielle, de toutes parts, au contraire, brutalement conjurée contre lui; sans nul moyen ni projet d'agrandissement, il s'est établi, ne sachant pas même qu'il s'établissait. (16, p. 170.)
228. — Rome appartient au monde catholique, et nullement à ses habitants. Le Pape la possède, indépendamment de ses autres titres , en vertu d'un contrat avec la famille chrétienne tout entière. Cette famille a besoin que son père spirituel soit quoique part, soit là plutôt qu'ailleurs, et soit chez lui. Rome, portion du territoire catholique, n'a pas le droit de se donner des lois contre le vœu de la catholicité ; elle ne peut pas plus se constituer en république que Bordeaux, par exemple, ne pourrait aujourd'hui (1849), même à l'unanimité des suffrages, se constituer en monarchie. (8, p. 140.)
229. — L'indépendance du chef de l'Église catholique est le bien comimun des nations baptisées. Lorsque le Saint-Père sollicite un peuple chrétien à le défendre, il demande à ce peuple de défendre ce qui est à lui. (21, p. 190.)
230. — Ce n'est pas une chose anormale de voir deux puissances catholiques protéger la sécurité et la liberté du Pontife catholique. Le soldat français ou autrichien qui fait son service dans l'Etat pontifical, ne sert pas à l'étranger, il protège le roi son père.
Ni le Pape ni sa terre n'appartiennent à un peuple en particulier : c'est la propriété commune de cette famille immense qui chante le Credo, et qui l'a achetée de ses tributs et du sang de ses soldats ou de ses martyrs. (15, p. 341.)
231. — Comment pense-t-on que le monde laissera quelqu'un prendre Rome et souffrira qu'elle ne soit
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plus à tout le monde? Elle ne peut pas même appartenir aux Romains. C'est le bien catholique, la terre de famille qui ne peut tomber dans les partages. Nos pères ont donné leurs tributs aux monuments de Rome païenne. Nous l'avons rachetée du sang de nos martyrs; de nouvelles offrandes ont élevé ses monuments nouveaux; tout l'univers lui a donné des Papes, des défenseurs, des artistes; elle est à nous. (21, p. 167.)
232. — Supposons un sol privilégié où germerait une plante nécessaire au genre humain ; et sur ce même sol , un peuple assez fou pour vouloir détruire la précieuse plante , sous prétexte qu'on vient de toutes parts la visiter, et que les soins qu'exigent sa culture le privent de certains avantages dont les autres peuples sont en possession, par exemple de faire la guerre à ses voisins et d'être envahi et rançonné par eux , d'entretenir des chambres, de soulever et d'apaiser des émeutes, de changer sans cesse de gouvernement et de lois, etc. etc., se ferait-on grand scrupule de mettre garnison chez ce peuple insensé, pour l'obliger à vivre en paix des tributs des autres nations?
Or la papauté , qui a son sol naturel à Rome et non ailleurs, est une plante dont le monde peut moins se passer que de quinquina ou de blé. ( 15, p. 437.)
233. — Si quelque petit peuple, unique possesseur d'une plante nécessaire au genre humain , voulait arracher cette plante, sous prétexte que le sol lui appartient et qu'il préfère y cultiver autre chose, c'est ce peuple lui-même qu'il faudrait arracher du sol. Et on l'arracherait plutôt que de le laisser commettre son parricide.
Le Pape, gardien de la vérité de Jésus- Christ, est plus nécessaire au genre humain qu'aucun fruit de la terre et qu'aucune autre bénédiction du Ciel. C'est lui qui est la grande bénédiction du Ciel , puisqu'il est la lumière qui mène à Dieu. Il est la lumière et la liberté. Otez Pierre du monde, et la nuit se fait, et dans
celte nuit se forme, ojrandit et s'installe Néron. (21, p. 187.)
234. — Pierre n pris Rome à 'Satan pour Jésus- Christ; une armée infernale la veut reprendre à Pierre pour la rendre à Satan. Ceux qui tentent ce crime contre le c^enre humain, croient -ils qu'ils pourront l'accomplir? Qu'ils tiennent Rome en leur puissance, qu'ils la salissent, qu'ils l'emhellissent à leur mianière, cela est possible. Ils le feront si le monde a mérité ce châtiment et que Dieu veuille le laisser passer. Mais Dieu est père. Il rendra le Pape au monde et Rome au Pape. Un vent se lèvera qui emportera le petit trône nouveau et ce qu'on aura placé dessus, et ce qu'on aura planté autour pour en accroître le lustre. Et nos arrière-neveux retrouveront dans Rome tous les parfums de Rome : parfums de science et de sainteté, parfums lumineux et éloquents , qui leur apprendront l'histoire et la vie. Et, comme nous, de quelque terre lointaine qu'ils soient accourus, ils seront les citoyens de la ville et les enfants du Roi : et lorsqu'ils verront le Roi immortel, quelle que soit leur petitesse, ils lui diront : « Mon père !» Et il leur répondra : (( Mon fils ! » (21, p. 11 et 12.)
235. — Le domaine de saint Pierre est la borne de tous les héritages. Qu'elle soit arrachée, ni un roi n'est sûr de garder sa couronne, ni un propriétaire de garder son champ, et les morts eux-mêmes n'auront plus la propriété de leurs tombeaux. (21, p. 191.)
23G. — Si le Pape sortait, de ce monde où il est entré sous Néron, ce jour -là le mal absolu reprendrait la conduite et l'histoire du monde, au point où il les a laissées sous Néron. Il referait un maître du monde, dieu du monde; il lui bâtirait des temples et lui donnerait un sacerdoce tels qu'en avait Néron; et le genre humain, mis en coupe réglée, plongé dans le sang et
dans l'ordure au pied de ces autels infâmes^ se plaindrait de périr trop lentement.
La conséquence infaillible eî. prompte de la destruction de la royauté pontificale sera la restauration du sacerdoce ou plutôt de la divinité impériale; et ce sacerdoce et cette divinité voudront être universels comme la grandeur suprême que la folie humaine viendra de renverser et qu'elle s'efforcera d'abolir à jamais, de bannir du dernier coin de la terre, d'extirper de son dernier refuge dans les consciences.
Ce petit espace de la domination temporelle du vicaire de Jésus -Christ, consacré à figurer humblement sur la terre la royauté du chef du corps de l'Église, prince des rois et rédempteur de l'humanité, ce n'est pas uniquement le trône du maître, c'est encore la prison de l'ennemi. Là le Prince des apôtres tient captif un géant, le redoutable ennemi de l'homme et de sa liberté, l'esprit qui conseille à l'homme de se faire Dieu et qui peut plier l'homme devant cette idole.
Le monde est mûr pour un despotisme incomparable, pire peut-être que le despotisme ancien. On voit de tous les côtés les patries se dissoudre, les frontières tombor et niveler le sol pour laisser passer le char d'un triomphateur.
Quel obstacle y feront les rois? Il n'y a plus de rois, et ceux qui en portent encore le nom ne travaillent qu'à se livrer les uns les autres. Où est aujourd'hui le roi qui se montre pleinement assuré de son droit royal; qui honore et maintienne le droit des autres au risque de se mettre lui-même en péril? Ce roi, je le vois à Rome, et nulle part ailleurs. Dernièrement trois grands souverains s'étaient rassemblés pour délibérer sur la gravité des circonstances. Ils se sont trouvés, dès le premier soir, tous ensemble à la représentation théâtrale. Voilà bien l'époque! En effet, ces rois qui se piquaient d'organiser la paix du monde et de conjurer le commun danger des couronnes, n'avaient d'autre édifice que le théâtre où ils pussent se trouver d'accord.
Ils ne pouvaient se réunir dans la maison de Dieu ; chacun d'eux a son Christ. Aussi, après quelques conférences, ces grands souverains ont pu s'accorder sur le mérite de tel ou tel bouffon, de telle ou telle danseuse : nul autre accord ne s'est fait. (24, p. 59.)