‹ Pensées de M. Louis VeuillotChapitre 54 sur 216 · III. LES MISSlOiNNAIRES · texte numérisé non relu

III. LES MISSlOiNNAIRES

243. — Le Séminaire des Missions •■ Étrangères est une école d'apostolat catholique , où la science que l'on apprend est de mourir pour le nom, pour la gloire et pour l'amour de Dieu.

Je dis mourir, je dis trop peu ; car il ne s'agit pas de donner une fois sa vie , ni même de l'exposer pour un temps aux chances d'une guerre qui doit finir. Ce que le missionnaire apprend, c'est l'art de mourir à tout, et tous les jours, et toujours! Il fait une guerre sans trêve contre un adversaire immortel, qui ne sera vaincu que par des miracles, qui ne sera enchaîné et dompté définitivement que par la force de Dieu.

Pour s'engager dans ce combat, il faut que le missionnaire se dépouille de tout. 11 meurt d'abord à sa famille selon la chair; il la quitte, il ne lui appartient plus, et, selon toute apparence, il ne la reverra plus. Il meurt ensuite à ses frères selon l'esprit, parmi lesquels il s'est engagé pour prendre une part de leurs

travaux ; il quittera aussi cette seconde maison paternelle^ et probablement pour n'y plus rentrer. Il meurt encore à la patrie; il ira sur une terre lointaine, où ni les cjeux , ni le sol, ni la langue, ni les usages ne lui rappelleront la terre natale; où l'homme même, bien souvent, n'a rien des hommes qu'il a connus, sauf les vices les plus grossiers et les plus accablantes misères.

Et quand ces trois séparations sont accomplies, quand ces trois morts sont consommées , il y en a une autre encore où le missionnaire doit arriver et qui ne s'opérera pas d'un coup, m.ais qui sera de tous les instants, jusqu'à la dernière heure de son dernier jour : il devra mourir à lui-même; non-seulement à toutes les délicatesses et à tous les besoins du corps, mais à toutes les nécessités ordinaires du cœur et de l'esprit.

Le missionnaire n'a pas de demeure fixe, pas d'asile passager, pas une pierre où reposer sa tête; il n'a pas d'ami, pas de confident, pas de secours spirituel permanent et facile. Il court à travers de vastes espaces. Quelques chrétiens cachés sur un territoire immense, voilà sa paroisse et son troupeau. Il en fait la visite incessante à travers des périls incessants. Trois sortes d'ennemis l'entourent sans relâche : le climat, les bêtes féroces, et, les plus cruels de tous, les hommes. Si Dieu lui impose encore l'épreuve d'une longue vie, il vieillira dans ce dénûment terrible , et chaque jour l'amertume des ans comblera et fera déborder le vase de ses douleurs. Il n'aura plus cette vigueur et ces ardeurs premières qui donnent un charme à la fatigue, un attrait au danger, une saveur au pain de l'exil. Il se traînera sur les chemins arrosés des sueurs de sa jeunesse, et qui n'ont pas fleuri. Il portera dans son âme ce deuil, qui fut le fiel et l'absinthe aux lèvres de l'Homme-Dieu, le deuil du père qui a enfanté des fils ingrats ! Contemplant ce peuple toujours infidèle, énumérant les lâchetés, les obstinations, les refus, les ignorances coupables, les perversités renaissantes, hélas! les apostasies; voyant le sang de Jésus devenu presque infécond

par l'effet de la malice humaine, il baissera la tête , et il entendra dans son cœur un écho de l'éternel gémissement des envoyés de Dieu : Curavimus Bahylonem, et non est sanata. Ainsi s'achèveront ses jours, fanés presque dès l'aurore : Dles inei sicut umhra declinaverunt , et ego sicut fenuni ami. Ainsi il attendra que son pied se heurte à la pierre où il doit tomber, que sa vie s'accroche à la ronce où elle doit rester suspendue ; une masure, une cachette au fond des bois, un fossé sur la route. Car le cimetière même , cet asile dans la terre consacrée , le missionnaire ne l'a pas toujours. Trouvant à mourir jusque dans la mort, il se dépouille aussi du tombeau. (20, p. 217.)

244. — Si l'impiété savait (mais que sait -elle?) ce qu'est la vie d'un missionnaire, elle ne s'étonnerait plus d'en voir toujours, d'en voir partout, malgré les fatigues qu'ils s'imposent, malgré les déboires dont on les abreuve , malgré les supplices par où l'on veut les épouvanter et les détruire. Des événements miraculeux les entourent; les coups multipliés de la grâce frappent autour d'eux la multitude des âmes; ils sont habitués à voir les pécheurs les plus endurcis sortir de leur endurcissement, et les populations les plus féroces s'adoucir sous la main qui les bénit. Ils bravent les difOcultés pour les avoir toujours vues disparaître, car c'est les faire disparaître que d'en triompher; ils bravent les menaces, parce qu'ils ne craignent point la mort , ou la désirent comme un succès. Ainsi s'entretient et s'anime en eux cette foi qui transporte les montagnes. (3, p. 294.)

245. — Si le bonheur du mineur est grand dans les entrailles de la terre lorsqu'il y trouve un peu d'or, si le plongeur s'estime heureux lorsqu'il retire du fond des mers une seule perle, quelle n'est pas la sainte ivresse du missionnaire qui partout , du sein des vices, des impiétés, des erreurs, retire des âmes et les

rend à Dieu ! Ce sont là des perles éternelles, qui dureront plus que la vie et plus que le temps; ce sont des trésors auxquels tous les trésors du monde ne se peuvent comparer. (37, p. 36.)

Page 1