VII. A QUOI BON LES RELIGIEUX
255, — Les ordres religieux représentent trois aspects augustes et sacrés de la liberté humaine: liberté de Télude , liberté de la prière , liberté du dévouement. Aucun ordre religieux n'a été, ne peut être institué que pour étudier, prier, se dévouer aux hommes. Ce triple but, tous les ordres religieux l'ont réalisé, depuis les solitaires de la Thébaïde jusqu'aux Petites-Sœurs des pauvres, créées de nos jours et sous nos yeux. Tous, ou
par la prière, ou par le dévouement, ou par l'élude, et le plus ordinairement par ces trois choses à la fois, ont travaillé à « l'émancipation intellectuelle et matérielle des masses. »
Où en serait le genre humain, si pour ce grand ouvrage il n'avait pas rencontré ces grands ouvriers; s'il n'avait eu que des philosophes, des gens d'esprit, des hommes de guerre?
Le paganisme avait eu, pour ainsi dire, son christ dans la personne et dans la doctrine de Socrate : qu'en était -il résulté pendant trois siècles pour l'émancipation intellectuelle et matérielle des masses? La famille humaine ne formait qu'un troupeau d'esclaves.
Depuis l'avènement du christianisme, une société immense a vécu tout entière en dehors de ses lois , pratiquant des dogmes qui sont le contraire des siens : c'est la société musulmane: où en est-elle?
La Russie, quoique chrétienne, est séparée du corps vivant du Christ et n'a gardé que la forme d'un sacerdoce. Là point de moines ni de clergé , ni de parti catholique qui puisse combattre pour « l'émancipation intellectuelle et matérielle des masses. » Quels progrès y font ces choses?
« On assure que les capucins d'Italie sont abominables. » J'ai parcouru l'Italie, quand je n'avais encore embrassé aucune doctrine re^gieuse, et dans des dispositions, à l'égard du catholicisme, plus voisines de la haine que de l'amour. La foi catholique me demandait des choses qu'un libre penseur de vingt- cinq ans ne concède pas volontiers. Pour appuyer ma résistance, je cherchais partout des arguments bons ou mauvais. Je vis les capucins, et je dus avouer que la France abonde en gens plus sots et plus sales. Plus tard, des relations plus directes avec ces capucins ne me les firent pas mépriser davantage; et enfin, ni par eux, ni par d'autres, je ne parvins, malgré la meilleure envie du monde, à constater que la religion n'est plus dans le catholicisme. (9, p. 73.)
256. — C'est un lieu commun historique que FEurope a été défrichée, civilisée, pacifiée par les ordres religieux; c'est un lieu commun d'économie politique, que les ordres religieux retirent du combat et des concurrences de la vie les athlètes les plus ardents, pour les appliquer au service de ceux à qui ils ont déjà laissé leur part. Qu'est-ce qu'un religieux au simple point de vue humain? C'est un instituteur gratuit, un gardemalade gratuit, un savant gratuit, un propriétaire qui donne aux pauvres les revenus d'un fonds qu'il n'a pas la permission d'aliéner.
Ne voir d'une pareille institution que les inconvénients qui peuvent s'y rencontrer, c'est le propre d'un esprit léger; attribuer ces inconvénients à Tinstitution elle-même, sans tenir compte des circonstances extérieures qui l'ont viciée , c'est ajouter à la légèreté beaucoup d'ignorance ou beaucoup de mauvaise foi ; arguer de ces inconvénients, non pour réformer l'institution là où elle a faibli , mais pour la proscrire partout, c'est le comble de la déraison et de l'injustice. (9, p. 80.)
257. — Dans la religion catholique, n'y eût-il que les ordres religieux, ce serait assez pour prouver la divinité de cette religion. Consacrer sa vie à Dieu, c'està-dire au prochain pour l'amour de Dieu; embrasser toutes les privations, toutes les fatigues, dans la seule vue des récompenses célestes , c'est un acte de foi qu'aucune autre religion n'a pu produire ; c'est un acte d'espérance qu'elles sont incapables de former; c'est un acte de charité qu'elles n'opéreront jamais. La religion catholique y parvient sans peine au moyen de trois vertus : la pauvreté, la chasteté, l'obéissance, qu'elle a seule le droit et le pouvoir de conseiller. Cherchez, essayez ; ces arbres-là et les fruits qu'ils donnent ne se trouvent que dans le jardin de rÉgfise ; ils ne vivent point et ne se reproduisent point ailleurs. Ailleurs ne luit point le soleil et ne tombe pas la rosée qu'il leur faut. (26, p. 116.)
258. — Les monastères sont une hôtellerie pour les âmes. Au milieu du perpétuel changement des choses humaines, elles voient là une faihle image de ce qui ne passera point ; parmi leurs agitations, elles y prennent une idée de l'éternel repos. (19, p. 126.)
259. — L'on court à l'orateur qui dit des choses, non à celui qui jette des mots. Mais où se trouvent les choses à dire? Dans la solitude; et la solitude apprend à les dire. (21, p. 18.)
260. — Il n'y a pas de moines en Angleterre , il n'y en a pas en Russie, il n'y en a pas en Prusse, il n'y en a pas en Turquie, il n'y en a pas en Egypte, et, s'il y en a en France, ils ne sont pas à l'usage des lettrés, des bourgeois voltairiens et de la masse incrédule. Êtes-vous sûr que le peuple de tous ces pays l'emporte en moralité sur le peuple d'Italie et d'Espagne? Pour nous, très-sincèrement nous ne le croyons pas; après avoir consulté les documents les plus authentiques , écouté les voyageurs les plus sérieux et les plus impartiaux, la main sur la conscience, devant Dieu et devant les hommes, nous ne le croyons pas. (9, p. 80.)
261. — Que se passerait-il à Paris, si Paris n'était pas gardé par 50,000 hommes? Il y a plus d'un demisiècle cependant que Paris n'est plus souillé, avili, abruti par les capucins. Il y eut une époque où Paris vivait tranquille sous la protection d'une faible garnison. On y voyait alors moins de casernes que de couvents. Mais depuis que les couvents agrandis sont devenus des casernes, il a fallu bâtir des casernes nouvelles; aux casernes il a fallu ajouter des forteresses, et, pour dernier progrès, il y a deux ans, il a fallu faire des camps dans les rues. (9, p. 78.)
262. — Glairvaux, le monastère de Saint-Bernard, est devenu, par le progrès des temps, une prison. Pri-
SOUS OIT casernes, c'est l'usage à quoi la civilisation enn ploie, en général, ces monuments de la superstition de nos pères ; rt, pour le dire en passant, la transformation des monuments donne une idée assez juste de la transformation des hommes.
On reproche extrêmement à la religion catholique d'avoir élevé tant de monastères. Hélas ! elle n'en a pas construit assez pour les besoins de l'état social que nous nous sommes fait sans elle et contre elle. L'encombrement des moines est plus que remplacé par l'encombrement des voleurs et des soldats. C'est une des lourdes charges de nos budgets que la nécessité toujours croissante de bâtir de nouveaux couvents pour ces nouveaux célibataires. (7, p. 117.)
VITI. LES RELIGIEUX MÉRITENT - ILS LES REPROCHES qu'on LEUR FAIT?
263. — On méprise fort les moines du x^ siècle. Il se trouve pourtant que ces moines, soit comme simples religieux, soit comme fondateurs de monastères, soit comme missionnaires, soit comme instituteurs et conseillers de souverains, soit môme comme princes temporels, furent les conservateurs, les propagateurs, les véritables sauveurs de la civilisation , dans une des plus longues et des plus furieuses tempêtes que le monde ait traversées. Que l'on parle de l'ignorance, de la barbarie, de la férocité des peuples et de certains seigneurs au x® siècle, à la bonne heure. Mais accuser les hommes de foi qui ont combattu cette barbarie, qui l'ont vaincue et disciplinée au prix d'un dévouement surhumain, souvent au prix de leur vie, c'est le comble de la déraison et de l'ingratitude. Il n'est pas possible de parcourir l'histoire sans s'agenouiller devant les traces de ces anges mortels.
S'il est vrai que la splendeur de la foi se mesure à
la grandeur des œuvres par lesquelles elle se manifeste, peu de siècles virent un pareil nombre d'hommes les échaulfer et les illuminer aussi puissamment des rayons de la sainteté.
Au x^ siècle les moines convertirent les Normands, les Slaves, les Danois, les Russes, les Hongrois; ils maintinrent ou rétablirent le catholicisme en Angleterre; ils ne laissèrent pas décroître la religieuse ardeur qwi combattait les Maures en Espagne et les Sarrasins en Italie. Ils fondèrent ou relevèrent partout ces florissantes abbayes dont plusieurs devinrent des villes, et qui toutes en dehors de leurs murs, où les sciences renaissaient, créèrent la civilisation parmi les barbares, étendirent l'agriculture dans les déserts.
On peut lire quelques-unes des lettres écrites aux rois par les ecclésiastiques de ces temps-là; on y verra des principes et des courages que ne nous font pas admirer souvent nos assemblées lésrislatives. Qu'on examine lès lois de saint Etienne, roi de Hongrie, et qu'on les compare aux lois que rend aujourd'hui l'empereur Nicolas; on saura alors quels progrès le schisme et l'hérésie nous ont fait faire. Saint Etienne était un élève des moines, comme saint Henri, empereur d'Allemagne, et comme tant d'autres de ce siècle fécond en grands cœurs. Les moines avaient baptisé RoUon, ^evé Guillaume Longue -Énée, formé tant de saintes princesses qui embaumèrent la solitude, après avoir montré sur les trônes de l'Europe encore à demi païenne toutes les vertus, toutes les miséricordes, toutes les charités de l'Évangile. Il est vrai, ces moines , ces évêques étaient parfois sévères. Plusieurs résistèrent aux volontés des rois et y perdirent la vie; d'autres les firent céder.
Les beaux esprits sourient sans doute en entendant nommer saint Rodbod, saint Rernon, saint Odilon , saint Reuvrard, saint Abbon de Fleury, saint Jean de Vandières, saint Nil, saint Kadroë, etc. Mais ces barbares aux noms rudes n'en auront pas moins été des
hommes sublimes, pères de la science et de la vertu, et par conséquent pères de la patrie. La postérité ne leur trouvera d'égaux en notre temps que parmi les missionnaires obscurs qui vont mourir aux cotifins du monde pour civiliser les sauvages, comme les moines du x^ siècle ont civilisé l'Europe. (6, p. 451.)
264. — On fait aux religieux le reproche de fainéantise. Fainéants, les hommes d'abnégation dont le le labeur a tout édifié dans le monde où nous sommes ! et qui aujourd'hui encore, privés de ces richesses qui ont créé les arts, de cette influence qui a cimenté les sociétés, consacrent leur vie, leur savoir et le denier qui leur reste après tant de spoliations, aux obscurs travaux de l'apostolat !
A l'heure où vous dormez , fatigués des plaisirs de la veille, savez-vous. Messieurs, ce qu'ils font, ces fainéants ^ Le chartreux est au chœur ; le capucin court les campagnes, assiste un moribond, console un pauvre, catéchise un enfant; le trappiste laboure la terre ou creuse la tombe d'attente, qui sera peut-être pour lui ; le jésuite occupe le confessionnal ou la chaire; le bénédictin rétablît quelque vieux texte effacé qui a déjà u«é les yeux et la vie d'un homme, ou compose un sermon pour la fête prochaine ; le moine du Saint- Bernard fouille les neiges ; le père de la Merci prend les fers de l'esclave qu'il a délivré ; le frère ignorantin balaie 1^ classe que vont remplir tout à l'heure des centaines de pauvres enfants; le prêtre offre le saint sacrifice, qu'une servante ou un mendiant écoutent à genoux. Tous, et bien d'autres que je ne nomme pas, tous travaillent, tous prient, travailleront et prieront durant la journée entière, non pour la gloire, ils n'y songent pas; non pour la fortune, ils n'en veulent pas; non pour l'estime du monde, car le monde les abreuve d'outrages; non pas même pour les bénédictions des malheureux : ils font le bien pour le faire , pour obéir à Dieu qui le leur commande, et ils le font
sans relâche, sans repos, comme sans récompense icibas... (27, p. 130.)
265. — Un capucin qui passe ses journées à prêcher, à confesser, à étudier pieds nus dans une cellule sans feu ; qui passe une partie de ses nuits au chœur et le reste sur un lit de paille, ne peut être appelé un type de vie molle et fainéante. Ce capucin, constamment occupé à la prédication, à la méditation, à l'étude, à la prière, aux œuvres du ministère sacré; ce prêtre qui porte partout les paroles de la paix , les sentiments de la charité, les pensées de la vie éternelle; ce religieux qui s'est retiré de toutes les joies et de toutes les ambitions du monde, et qui même abdique son nom; cet homme, malgré son froc, sa barbe et ses ( pieds nus, ne fait pas moins d'honneur à l'espèce humaine qu'un danseur d'opéra, un auteur de vaudeville, un poète , un écrivain , ou n'importe quelle espèce de personnage littéraire ou politique. (9, p. 53.)
266. — Un philosophe « ne voulait pas que les hommes se mettent à genoux. »
Les religieux passent leur vie à genoux ! Ils ne font rien sans avoir demandé et reçu à genoux la permission du supérieur. Mais cet homme, qu'ils ont élu, a reçu l'investiture du Pape, qui est lui-même investi de Jésus-Christ. C'est donc devant Jésus que le religieux s'agenouille. Ainsi il ne fait rien de servile, ni de bas^ ni de nul. La moindre de ses actions est grande, sainte, surnaturelle. Il agit au nom de Jésus, pour Jésus, avec la grâce de Jésus, Roi éternel de la terre et des cieux. Ainsi le portier ouvre la porte, et le cuisinier besogne, et le moindre frère accomplit ses moindres oftices. Ainsi tout est grand dans ces hommes à genoux, et leur vie agenouillée ne se passe pas en réalité sur la terre; leur vie est dans le ciel. (2Ï , p. 327.)