‹ Pensées de M. Louis VeuillotChapitre 62 sur 216 · X. LES JESUITES · texte numérisé non relu

X. LES JESUITES

272. — Par ses maîtres incomparables, l'ordre donnait partout l'enseignement; par ses polémistes et ses orateurs , il arrêtait l'envahissement du jansénisme et mettait le protestantisme aux abois ; par ses écrivains ascétiques, il entretenait la piété dans les cloîtres ; par ses érudits, il empêchait la science de s'égarer autant qu'elle l'aurait voulu ; par ses fermes et habiles directeurs, il soutenait les chrétiens dans le monde et à la

cour, et ramenait souvent la foi sur le trône ; par ses héroïcfues missionnaires, il ajoutait au domaine du Christ des empires nouveaux , et il versait sur la terre infidèle cette rosée de sang qui la préserve d'une entière stérilité.

273. — Les vertns des jésuites ont égalé leurs travaux. Ils ont offert, durant près de trois siècles, l'étonnant spectacle d'une société d'hommes saints, dévoués à toutes les œuvres de lumière et de salut, humbles dans la fortune, calmes dans l'adversité, toujours les mêmes soit qu'ils aient occupé le confessionnal où les rois venaient s'agenouiller, soit qu'ils aient vieilli dans l'obscurité des écoles, soit qu'ils aient péri dans les missions ; et partout où le gibet s'est dressé pour eux, l'étude découvre quelque vertu condamnée au supplice. (6, p. 426.)

274. — La vie et les œuvres des jésuites sont celles des autres prêtres. Hommes de talent et de zèle, ils sont réclamés par les travaux du saint ministère, et s'y emploient avec tant d'activité que, voulussent -ils faire autre chose, ils n'en auraient pas le temps. Spécialement en butte à la haine, à cause de leur nom, une prudence toute particulière leur est imposée. Si aucune fatigue sacerdotale ne les rebute, ils sont, à vrai dire, moins hardis que les autres prêtres lorsqu'il s'agit d'une de ces œuvres dont la malveillance peut s'emparer pour exciter les passions. De tant de livres publiés depuis deux ans par le clergé sur les questions de l'enseignement, aucun n'est sorti de leurs mains. Ils n'en ont fait que deux, qu'ils ont signés, et qui sont, pour ainsi dire, hors du débat.

On pourrait dire en leur faveur que depuis longtemps on a pris des informations sur leur compte près des évoques qui les emploient et près des préfets des départements où ils sont établis; qu'on a acquis la certitude que ces religieux ne s'oceuppent que de la reli-

gion; qu'ils ne font point de politique, point d'intrigues; qu'il est impossible d'alléguer contre eux le moindre fait; qu'ils sont pieux, pauvres, retirés, dignes d'estime, vénérés de tous ceux qui les connaissent, à peine calomniés çà et là, hors de Paris, par quelques journalistes et patriotes de café. On pourrait ajouter que les lois invoquées contre eux sont inapplicables en droit et surtout en équité ; que ces lois sont faites pour empêcher le mal et non le bien; pour punir les coupables, non pour tracasser les gens paisibles et opprimer les innocents; enfin que le gouvernement, en se chargeant de maintenir l'ordre public , ne veut pas mettre les lois au service des passions, et n'entend pas se déshonorer devant l'histoire par une entreprise brutale contre la plus légitime, la plus respectable et la plus inoiîensive des libertés. (6, p. 81.)

275. — Les jésuites, maintenant comme toujours, ont l'ambition de fournir beaucoup de martyrs et d'opérer beaucoup de conversions. Ils ne possèdent rien, pas même la robe rapiécée dans laquelle ils meurent. Après la paix donnée aux âmes, un peu de cendre à la terre, c'est tout ce qu'ils laissent en partant.

Et les dignités ecclésiastiques? diront quelques-uns. J'ai longtemps moi-même ignoré qu'ils ne peuvent rien accepter : ils ne peuvent pas même remplir les fonctions Sr'icerdotales qui rapportent quelques honoraires. Ils conit'ssent, ils communient, ils assistent les mourants, ils enseignent, ils meurent pour l'amour de Dieu.

On leur reproche l'ambition : leur véritable crime est plutôt de n'en point avoir. Ce dévouement entier à l'œuvre sainte, voilà ce qui blesse. Plus occupés de leurs intérêts personnels, ils seraient moins gênants, et tel philosophe ou réformateur, entravé par un jésuite, aurait voulu de bon cœur le voir à la poursuite de la mitre ou du chapeau.

On les accuse de favoriser les gouvernements contre

les peuples. Quand les rois étaient les plus forts, on faisait un crime à ces religieux de vouloir renverser les rois. Mais ils appartiennent seulement à la religion , pour tous ceux qui la servent, contre tous ceux qui l'oppriment; ils ne savent point d'autre politique que celle-là. Ils usent dans tous les cas des armes qu'on leur connaît, et elles ne sont point cachées, et il est plus facile de les chasser et de les tuer que de les réduire au silence ou à l'inaction.

Faire des chrétiens, c'est-à-dire des hommes justes, confiants, i^ésignés, éclairés, c'est ce qu'ils cherchent avant tout et partout, sans se préoccuper des formes sociales, qui ne sont point de leur ressort. (27, p. 92.)

276. — On allègue contre les jésuites l'opinion pubhque. Écrirons- nous l'histoire des ministres avec les journaux, et celle des partis avec les réquisitoires des procureurs du roi?

Mais s'il y a un bruit public contre les jésuites, il y en a un aussi en leur faveur. Ces peuples qui les appellent, ces princes qui les protègent, ces familles qui luttent pour leur confier l'éducation de la jeunesse, ces hommes de bien qui les supplient d'accepter leur vie , ces héros qui les admirent , ces savants qui vont à leur école, ces historiens et ces philosophes dont les préjugés tombent, faut -il les compter pour rien? L'histoire me montre Henri IV qui les soutient, Condé qui les aime, Bossuet qui les loue, Leibnitz qui les honore, Fénelon qui se forme à leurs exemples. Par la voix du concile de Trente, l'Église m'en dit davantage encore; enfin j'entends les jésuites eux-mêmes, je recueille leurs paroles, je connais leurs actions.

Je conçois qu'on les haïsse, quand on a le malheur de haïr Dieu. Ils ont élevé autour de la religion un rempart de pierres vivantes qui a cent fois repoussé l'ennemi ; ils ont enflammé d'une incomparable ardeur de foi et de sacrifice lôs hommes qui les ont approchés. Ils ont enseigné à des millions de chrétiens l'art de

déjouer les subterfuges de l'esprit et les embûches de la chair; ils leur ont appris à mépriser l'argumentation des sophistes et à braver la logique des bourreaux. Tel est leur crime: qu'ils n'attendent point de pardon! (39, p. 474.)

277. — Lors de leur suppression, les Jésuites étaient plus de vingt mille en Espagne, en Portugal, en France, en Italie, dans les missions de l'Orient, dans le nouveau monde; ils formaient la plus forte milice du christianisme; ils avaient été le boulevard de la civilisation et de l'unité catholique contre l'hérésie luthérienne ; ils étaient encore les meilleurs instituteurs de la jeunesse en Europe, et les vrais, les seuls civilisateurs des Indes. On les proscrivit sans avoir à leur reprocher un crime, sans que toutes les passions hu- \ maines, conjurées contre eux depuis près de cent ans , aient pu leur en imputer un seul qui soutienne l'examen. Leurs ennemis mêmes ne produisent à leur charge que des haines de philosophes , des mensonges de légistes et de sectaires , des intrigues de courtisanes et d'hommes d'État. Ils furent traités avec une barbarie qu'on eût rougi d'employer contre la faction la plus perverse et la plus criminelle.

278. — Quant aux Jésuites proscrits, nous ne les plaignons pas plus qu'ils ne songent eux - mêmes à se plaindre. La persécution ne surprend jamais leur courage, elle n'ébranle point leur foi, elle ne leur enlève aucune richesse; elle ajoute à leur gloire. Ils trouveront du travail partout où il y a des ignorants et des malheureux, une patrie partout où ils rencontreront la calomnie et l'injustice, du bonheur partout où l'on peut prier, se dévouer et souffrir. Ils n'ont rien à perdre que la vie; mais, on le sait, ils n'y tiennent pas. (7, p. 278.)

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