V. PROVIDENCE
10. — Nous pensons, avec la langue française, qu'il faut entendre par Providence la conduite de Dieu sur toutes les choses créées, la puissance qu'il déploie dans l'administration du monde, l'impulsion irrésistible qui fait tout obéir à ses desseins ; conduite souvent impénétrable à nos regards, puissance souvent effrayante à nos cœurs, souvent formidable à nos péchés; mais après tout conduite, puissance, force, providence, en un mot, d'un Dieu souverainement bon, souverainement sage, souverainement miséricordieux, qui ne yeut que le salut du pécheur^ quand nous croyons qu'il veut sa mort; qui ne craint pas de nous éprouver ici par beaucoup d'angoisses, de nous purifier par beaucoup de punitions, parce qu'il connaît, aussi bien que les nécessités de sa justice, les secrets de son inépuisable clémence et de son éternité. (5, p. 12.)
11. — Rien ne se fait et n'arrive sans la permission de Dieu. La volonté de Dieu règle ces événements fortuits, ces tragédies soudaines où notre liberté n'a point de part, qui nous atteignent sans que nous ayons pu les prévoir, qui nous frappent sans que notre intelli-
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gence puisse les détourner, qui nous terrassent au milieu de notre force réduite à néant, qui nous avertissent enfin avec tant d'éclat que les desseins de l'homme ne sont rien , que l'homme lui - même n'est que l'instrument d'une main invisible et toujours présente, instrument fort ou faible au gré de cette main qui remploie : aujourd'hui levier dont elle remue les empires, demain roseau séché qu'elle laisse briser au vent.
Le nuage vole où Dieu veut, l'Océan s'arrête au grain de sable que Dieu lui a donné pour limite, il n'y a point de balle aveugle dans le chaos des batailles, il n'y a point de miasme aveugle dans le souffle empoisonné; au fond du cloaque des misères et des vices de l'homme, dans les recoins des hôpitaux, dans les ténèbres des prisons un pauvre, un criminel ne meurt pas que Dieu n'y songe. Dieu se manifeste toutes les fois qu'il rompt ou dénoue les liens charnels d'une âme; il fait alors un grand acte; il appelle au jugement cette âme pour laquelle il a souffert l'outrage, l'abandon, les fouets, le fiel et la mort. (5, p. 8.)
12, — La Providence travaille à loisir: elle fait tout avec ordre et mesure. Les hommes ne s'aperçoivent point de ce labeur, auquel elle les emploie cependant, ou ne les comprennent pas. Elle a des dispositions si éloignées de leurs vues, si contraires à leur sagesse, qu'ils seraient parfois tentés de s'écrier que Dieu se trompe. Un jour vient, une heure sonne, un dernier voile se déchire, et l'on sait alors ce que Dieu faisait; il faisait un monde. Nous y avons tous mis la main; mais comme ces ouvriers qui travaillent à l'envers, sans savoir ce qu'ils font ni quand ils auront fini , sans pouvoir se persuader qu'ils font une œuvre commune. Ils ne voient qu'un mélange confus de formes, de couleurs, de plans brisés et contraires; ils n'ont produit que le désordre. Mais le suprême Ouvrier fait l'ordre avec ce désordre même. (7, p. 238.)
s PENSÉES DE M. LOUIS VEUILLOT.
13. — Le Pape rétabli par la France en révolution , voilà l'événement du siècle. L'humanité vivra là-dessus longtemps. L'homme s'agite, Dieu le mène. Il ne suffit pas de savoir ce que les révolutionnaires français se proposent : il faut savoir ce que Dieu voudra. Si Dieu veut, comme tout l'annonce, que son Église soit glorifiée, il faudra bien non - seulement qu'on s'y résigne, mais qu'on y travaille, les révolutionnaires français tout comme les autres. Que l'on nous permette une comparaison vulgaire : Dieu est comme le meunier, qui ne livre passage aux eaux que pour faire tourner la roue de son moulin. Épouvantés de la force et du fracas qu'il déchaîne, nous croyons qu'il veut tout submerger, tout détruire : nullement! il veut moudre. (16, p. 194.)
14. — Fulton, qui probablement ne s'en doutait guère, a efficacement servi l'Évangile. Je ne sais quelle fut la croyance de cet inventeur. J'espère pour lui qu'il était bon chrétien ; mais il aurait été hérétique ou athée , que cela n'empêcherait pas le Bon Dieu d'utiliser sa machine : elle est au service des catholiques. Rien ne me console et ne me réjouit autant que ce spectacle de toutes les entreprises et de toutes les puissances humaines, toujours forcées de contribuer à l'avancement de l'Évangile et à la gloire de Dieu. (3, p. 21.)
15. — Derrière les héros de l'Évangile, l'Europe politique et marchande s'avance avec des desseins bien différents, et pourtant elle seconde leur œuvre de salut. Poursuivant des plans séculaires ou cédant à des entraînements soudains, mue par des calculs de lucre ou de puissance, obéissant à un inconcevable mélange de conseils mesquins et d'intérêts grandioses; tantôt s'abandonnant à des ambitions folles, et tantôt subissant d'inexorables nécessités, l'Europe achève les croisades anciennes et en recommence de nouvelles sur un plan infini. Elle détruit l'islamisme en Afrique et en Asie,