‹ Pensées de Nicole de Port RoyalChapitre 16 sur 99 · LA GRANDEUR · texte numérisé non relu

LA GRANDEUR

Les hommes ont des instincts tout contraires à l'égard de la grandeur, qui nais

sent néanmoins également de leur corruption naturelle. Ils l'aiment, ils la haïssent, ils l'admirent, ils la méprisent; ils l'aiment, parce qu'ils y voient tout ce qu'ils désirent, les richesses, le plaisir, l'honneur, la puissance. Ils la haïssent, parce qu'elle les rabaisse et les humilie, et qu'elle leur fait sentir la privation où ils sont de ces biens qu'ils aiment. Ils l'admirent, parce qu'ils en sont éblouis; ils la méprisent aussi quelquefois, ou ils font semblant de la mépriser, afin de s'élever dans leur imagination audessus des grands, et de se bâtir ainsi une grandeur imaginaire, par le rabaissement de ceux qui sont l'objet de l'admiration des personnes du commun.

Le mépris humain de la grandeur ne se rencontre d'ordinaire qu'en certaines gens qui couvrent leur orgueil du nom de philosophie, et qui ne pouvant satisfaire leur ambition en se faisant grands, tâchent de satisfaire leur malignité en rabaissant ceux qui le sont. Puisque nous ne pouvons parvenir a la grandeur, vengeons-nous à en mé-

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dire, disait assez agréablement Montaigne, pour exprimer ce sentiment naturel d'orgueil.

Les hommes ont une telle opposition à s humilier sous d'autres, et à les reconnaître pour plus grands qu'eux, que pour y accoutumer leur âme , il faut en quelque sorte y accoutumer leur corps, afin que l'âme en prenne insensiblement le pli et la posture, et passe de la cérémonie à la vérité. Et c'est pourquoi il a été bon que ces respects extérieurs fussent incommodes , parce que autrement elle ne se serait pas aperçue qu'ils sont destinés à honorer les grands , et elle aurait pu s'y attacher pour le seul plaisir ou pour la commodité qu elle y aurait trouvée, et les rendre ainsi indifféremment à tout le monde; ce qui n'aurait point produit cet effet, d'imprimer insensiblement dans l'esprit des sentimens de révérence pour ceux qu'on honore de cette soi te.

L'honueui attaché à la condition des

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grands fait honorer leurs vices s'ils sont vicieux, et fait de même honorer toutes les vertus lorsqu'elles paraissent en eux. I.a modestie dans les habits, la fuite des divertissemens dangereux, l'observation exacte des lois de l'Église, ne passent plus pour honteuses, lorsque les grands en font une publique profession. En les imitant, on se croit à couvert de la moquerie des hommes, et l'on fait gloire de suivre ceux que la gloire suit toujours.

Cette grandeur fait que dès leur jeunesse les grands sont accoutumés à voir que tout le monde leur cède et se rend à toutes leurs inclinations, et cela leur persuade insensiblement que tous ces gens, qui leur témoignent tant de déférence et tant de respect, ne sont nés que pour eux, et pour contribuer ou à leur divertissement ou à leur grandeur. Ainsi, ils croient n'avoir autre chose à faire qu'à en jouir et à travailler à l'augmenter, en faisant servir à cette fin toutes les personnes qui sont dans leur dépendance; et il ne leur vient presque jamai> rlans l'esprit que cpUc grandeur, et ton- i es

autres biens qu'ils possèdent, ne sont au -contraire destinés, par l'ordre de Dieu, que pour servir ceux qui leur sont assujettis.

On voit ordinairement que les grands qui ont les vices des grands, sont tellement occupés de leur grandeur, et que toutes leurs pensées se renferment tellement en euxmêmes, qu'ils ne rendent presque jamais aucun service gratuit à personne. Ils sont avares de leur recommandation comme de leur bien, de peur que s'ils obtenaient, quelques grâces pour les autres, on ne leur en tînt compte sur celles qu'ils espèrent pour eux-mêmes : ce qui fait que leurs plus intimes amis n'osent leur demander leur faveur dans leurs affaires, à moins qu'ils ne l'aient achetée par des services réels, et que ce soit plutôt une récompense qu'une grâce. Ainsi ils font véritablement trafic de leur crédit et de leurs paroles ; et l'on peut dire, sans leur faire tort, qu'ils ne sont que des marchands d'une condition plu-, relevée.

La vtr itf cherche quelquefois les petits

et elle se présente à eux sans qu'ils la demandent; mais il faut que les grands la cherchent avec grand soin, et qu'ils aillent au-devant d'elle, s'ils la veulent trouver en f-e monde.

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