‹ Pensées de Nicole de Port RoyalChapitre 17 sur 99 · DES LIVRES · texte numérisé non relu

DES LIVRES

Il y a des poisons dans les livres, qui sont visibles et grossiers. Il y en a d'invisibles et de cachés. Il y a des livres qui sont, tout empestés, et d'autres qui ne sont corrompus qu'en certaines parties, et il y en a peu qui ne le soient en cette manière. Car les livres sont les ouvrages des hommes; et la corruption de l'homme se mêle dans la plupart de ses actions. Et comme elle consiste dans l'ignorance et dans la concupiscence, presque tous les livres se ressentent de ces deux défauts.

Ils se ressentent de son ignorance par les maximes fausses qui y sont semées. Ils se ressentent de la concupiscence, parce que les passions qui nous possèdent s'impriment dans nos livres, et portent ensuite cette im-

pression insensible jusque dans l'esprit de ceux qui les lisent.

de l'éducation d'un prince, et de l'enseignement en général.

Un prince n'est pas à lui, il est à l'État; Dieu le donne aux peuples en le faisant prince : il leur est redevable de tout son temps. Et sitôt qu'il est capable de discernement, il commet une double faute, s'il ne s'applique avec tout le soin qu'il peut aux études et aux exercices qui servent à le disposer à s'acquitter des devoirs d'un prince. Car il ne se fait pas seulement tort à soi-même, en abusant de son temps, mais il fait tort à l'État, auquel il le doit.

Former le jugement, c'est donner à un esprit le goût et le discernement du vrai ; c'est le rendre délicat à connaître les faux raisonnemens un peu cachés ; c'est lui apprendre à ne se pas éblouir par un vain éclat de paroles vides de sens, à ne se payer pas de mots ou de principes obscurs , à ne •ic satisfaire jamais qu'il n'ait pénétré jus-

PENSÉES MORALES. Vj

qu'au fond des choses ; c'est le rendre subtil à prendre le point dans les matières embarrassées , et à discerner ceux qui s'en écartent ; c'est le remplir de principes de vérité qui lui servent à la trouver dans toutes choses, et principalement dans celles dont il a le plus de besoin.

La morale est la science des hommes, et particulièrement des princes, puisqu'ils ne sont pas seulement hommes, mais qu'ils doivent aussi commander aux hommes , et qu'ils ne le sauraient faire s'ils ne se connaissent eux-mêmes , et les autres daus leurs défauts et dans leurs passions, et s'ils ne sont instruits de tous leurs devoirs. C'est donc dans cette science qu'il les faut principalement former. Comme l'usage en doit être continuel, l'étude en doit être conti nuellc. On ne saurait trop tôt la commencer, parce qu'on ne peut trop tôt commencer à se connaître, et elle est d'autant plus rommode , que toutes choses y peuvent servir; car on trouve partout les hommes et leurs défauts.

Rfen n'est si difficile que de se proportionner à l'esprit des enfans , et c'est avec raison qu'un homme du monde Montaigne) dit que c'est l'effet dune âme bien forte et bien élevée de se pouvoir accommoder à ces allures puériles. Il est facile de faire des discours de morale pendant une heure :

mais d'y rapporter toujours tontes choses, sans qu'un enfant s'en aperçoive et s'en dégoûte, c'est ce qui demande une adresse qui se trouve en peu de personnes.

On doit considérer que le temps de la jeunesse est presque le seul temps où la vérité se présente aux princes avec quelque sorte de liberté ; elle les fuit tout le reste de leur vie. Tous ceux qui les environnent ne conspirent presque qu'à les tromper, parce qu'ils ont intérêt de leur plaire, et qu'ils savent que ce n'en est pas le moyen que de leur dire la vérité. Ainsi leur vie n'est pour l'ordinaire qu'un songe, où ils ne voient que des objets faux et des fantômes trompeurs. Il f.iut donc qu'une personne chargée de V'instruction d'un prince se représente sou

vent que cet enfant, qui est commis à ses soins , approche d'une nuit où la vérité l'abandonnera , et qu'il se hâte ainsi de lui dire et de lui imprimer par avance dans l'esprit tout ce qui est le plus nécessaire pour se conduire dans les ténèbres que sa condition apporte avec soi par une espèce de nécessité.

L'instruction a pour but de porter les esprits jusqu'au point où ils sont capables d'atteindre. Elle ne donne ni la mémoire, ni l'imagination, ni l'intelligence ; mais elle les cultive toutes en partie en les fortifiant l'une par l'autre. On aide le jugement par la mémoire, et l'on soulage la mémoire par l'imagination et le jugement.

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