‹ Pensées de Nicole de Port RoyalChapitre 19 sur 99 · J>E LA CONNAISSANCE DE SOI-MEME ET DES AUTRES · texte numérisé non relu

J>E LA CONNAISSANCE DE SOI-MEME ET DES AUTRES

I /homme veut se voir, parce qu'il csl vain ; il évite de se voir, parce qu'étant vain,

il ne peut souffrir la vue de ses défauts et de ses misères. Pour accorder donc ces désirs contraires, il a recours à un artiûce digne de sa vanité , par lequel il trouve moyen de les contenter tous deux en même temps. C'est découvrir d'un voile tous ses défauts, de les effacer en quelque sorte de l'image qu'il se forme de lui-même, et de n'y laisser que les qualités qui le peuvent relever à ses propres yeux. S'il ne les a pas effectivement, il se les donne par son imagination: et, s'il ne les trouve pas dans son propre être, il les va chercher dans les opinions des hom mes, ou dans les choses extérieures qu'il attache à son idée, comme si elles en faisaient partie; et par le moyen de cette illusion , il est toujours absent de lui-même et présent à lui-même; il se regarde continuellement, et il ne se voit jamais véritablement, parce qu'il ne voit, au lieu de lui-même, que le vain fantôme qu'il s'en est formé.

Un capitaine, en se regardant soi-même, \oii un fantôme à cheval, qui commande à des soldats. Un prince \oit un homme ri

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chement vêtu, qu'on regarde avec respect, et qui se fait obéir par quantité de gens. Un magistrat voit un homme revêtu des ornemens de sa dignité, qui est révéré des autres hommes, parce qu'il est en état de les obliger ou de leur nuire. Une femme vaine se représente une idole qui charme par sa beauté ceux qui la voient. Un avare se voit au milieu de ses trésors. Un ambitieux se représente entouré de gens qui s'abaissent sous sa grandeur. Et ainsi , chacun n'a pour but, dans toutes ses actions dont l'amour-propre est le principe, que d'attacher toujours à l'idée qu'il a de lui-même de nouveaux ornemens et de nouveaux titres.

D'où pensez -vous que vient cet ennui qui accable ceux qui ont été dans les grandes places, quand on les réduit à vivre en repos dans leur maison ? Ce n'est pas seulement de ce qu'ils s'y voient trop, et que la vue de leurs misères et de leurs défauts les y vient troubler. Peut-être que c'est une des causes de leur chagrin, mais ce u'esl pas la seule, (l'est aussi parce qu'ils i

voient pas assez et qu'il y a moins de choses qui renouvellent l'idée de leur moi. Cette idée faisait leur plaisir dans leur fortune , et l'absence de ce plaisir fait leur chagrin pendant ce qu'ils appellent disgrâce.

La principale distinction des grands et des petits , de ceux qui ont de la réputation et de ceux qui n'en ont pas, c'est qu'il y a plus de gens qui font le portrait des uns <jue des autres. Que de gens font le portrait d'un prince! Tout son royaume, tous les pays étrangers sont pour lui une académie de peintres, dont il est le modèle. Ceux qui en sont plus éloignés ne le représentent que par des traits plus grossiers. Ceux qui en sont plus près en font des portraits plus yifs et plus ressemblans. Un homme du commun, au contraire, qui vit dans sa famille, n'est peint que par le petit nombre de ceux qui le connaissent ; et les portraits qu'on fait de lui ne sortent guère hors de l'enceinte de sa ville.

Que Ton choisisse le plus grand et le plus orieilX homme du monde, et qu'on lui

donne un esprit assez étendu pour contempler tout à la fois toute cette variété de jugemëns qu'on fait de lui , et pour jouir pleinement de tout le spectacle des pensées et des mouvemens qu'il excite dans les autres, il n'y a point de vanité qui puisse subsister à cette vue. Pour un petit nombre de jugemens avantageux, il en verrait une infinité qui lui déplairaient. Il verrait que les sentimens qu'il dissimule , ou qu'il ne connaît point, sautent aux yeux de la plupart des gens ; que souvent ils ne s'entretiennent d'autre chose, et qu'on ne le regarde que par cet endroit. Il verrait que le monde est bien peu touché de toutes ces belles qualités dont il se flatte; que les uns ne les voient seulement pas, les autres les regardent avec froideur, les autres n'y remarquent que ce qu'elles ont de défectueux , les autres les obscurcissent et les défigurent en y joignant des défauts qu'ils connaissent en lui; et que de tout cela il se forme un portrait qui n'est propre qu'à faire mourir son orgueil.

On entend parler à toute heure avec me-

pris de gens qui se trompent eux-mêmes. On voit qu'ils sont l'objet ordinaire de la moquerie des hommes. Car il n'y a rien de plus ridicule qu'un homme trompé par sa propre vanité. Cependant on ne pense point qu'on est soi-même cet homme trompé et ridicule, qu'on dit peut-être de nous eu notre absence ce qu'on dit des mitres devant nous, que nous y donnons autant de sujet qu'eux, et qu'il n'y a pas d'apparence qu'on ait plus d'égards pour nous que pour tous les autres.

Que dirait-on d'un homme qui, voyant tous les jours son image dans un miroir, et s'y regardant sans cesse, ne s'y reconnaîtrait jamais et ne dirait jamais, me voilà? Ne laccuscrait-on pas d'une stupidité peu différente de la folie? C'est néanmoins ce que font tous les jours les hommes, et c'est même l'unique secret qu'ils ont trouvé pour se rendre heureux. Ils voient à tous momens l'image de leurs propres défauts dans rcux di1 tous les autres, et ils ne les v ven lent jamais reconnaître.

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Le principe général de l'amour-propre, c'est qu'on ne peut rien condamner en nous par un mouvement d'équité et de justice, Ainsi , dès-lors que quelqu'un fait voir qu'il ne nous approuve pas en tout, on lui attache l'idée de prévention, de jalousie, ou quelque autre, encore moins favorable. Et comme personne n'aime à se faire regarder ainsi , il se forme parmi les hommes une espèce de conspiration à se dissimuler les sentimens qu'ils ont les uns des autres, et il n'y a pas d'accord mieux gardé que celui-là, parce qu'il est fondé sur un sentiment propre, dont il v a peu de personnes qui soient exemptes.

On ne dit pas la vérité aux grands , parce qu'on a intérêt de la leur cacher; on ne la dit pas non plus aux petits, parce qu'on n'a pas assez d'intérêt de la leur dire.

Au lieu que la charité oblige à avertir les personnes mêmes de leurs défauts, pour leur donner moyen de s'en corriger, et à les cacher aux autres, pour ne pas blesser

leur réputation, on fait d'ordinaire tout le contraire, et l'on parle de ces défauts à tout le monde, à l'exception de ceux-là seulement qu'il serait utile d'en avertir.

Il ne fout presque rien à l'amour-propre pour prendre parti. Il se fait des intérêts secrets dans les choses mêmes où il ne paraît point en avoir. Les moindres avances, les moindres engagemens, les moindres vues de plaire ou de déplaire, suffisent pour oter l'équilibre, et pour porter l'esprit à ne chercher des raisons que d'un côté. Combien y en a-t-il , par exemple , qui n'ont point d'autres raisons de demeurer dans un sentiment, sinon qu'il faudrait quelque peine à examiner les raisons contraires? Ils fuient le travail de s'instruire, parce qu'il serait pénible; ils veulent juger et décider, parce qu'ils veulent paraître savans; et pour satisfaire tout ensemble ces deux inclinations, ils supposent, sans. autre examen, que ce qu'ils ont appris est vrai.

Le inonde esl plein de gens qui reniai-

quent les défauts des autres avec un discernement admirable , qui ne leur pardonnent rien, et qui, était sujets aux mêmes ou à de plus grands défauts qu'eux , n'y font pas la moindre réflexion. Les personnes les plus vaines ne laissent pas de se moquer de la vanité des autres ; les plus trompés se rient de ceux qu'ils croient trompés ; les plus injustes reprochent aux autres leur injustice; les plus aigres font des leçons de douceur; les plus prévenus parlent avec force contre les préventions; les plus opiniâtres sont les premiers à accuser les autres d'opiniâtreté. Ii est bien difficile qu'on n'ait pas envie d'avertir ces sortes de gens qu'ils feraient bien de se dire à eux-mêmes ce qu'ils disent aux autres , et de se reconnaître dans les portraits qu'ils en font. Nosce te Ipsum.

Comme l'ignorance de soi-même est la source de tous les vices, on peut dire que la connaissance de soi-même est le fondement de toutes les vertus.

La prudence dépend tellement de la con-

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naissance de soi-même, qu'on ne fait guère de fautes d'imprudence, que parce qu'on ne se connaît pas assez. Car la plupart des entreprises mal concertées et des desseins téméraires viennent de la présomption de ceux qui les forment, et cette présomption vient de l'aveuglement où ils sont à l'égard d'eux-mêmes.

Qu'on fasse réflexion sur ceux qui remplissent les charges et les emplois du monde et sur le lieu qu'ils occupent, et l'on trouvera que presque personne n'est bien placé. Combien y a-t-il de gens qui, n'ayant que des bras et point de tète, choisissent des emplois qui auraient besoin de tête et non de bras? Combien y en a-t-il qui, n'étant nés que pour obéir, et non pour conduire, occupent des places où il est besoin de conduire, et non d'obéir? Combien v en a-t-il qui s'engagent dans des ministères qui sont au-dessus de leur lumière, de leur force et de leur vertu? Et combien peu s'en retirent par la connaissance de leur incapacité? Chacun se croit capable de tout, et ne born<-

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ses prétentions que par l'impuissance où il se trouve de s'élever plus haut.

Si tout ce qui est clans l'esprit d'un flatteur était développé et exprimé, on le pour rait réduire à cet étrange compliment : « Ne vous imaginez pas, monsieur, que je croie rien des louanges que je vous donne. J'ai pour vous tout le juste mépris que vous méritez; mais comme je sais que vous êtes assez vain pour croire qu'on ait dans le cœur les sentimens d'estime que je vous témoigne , et que l'amour excessif que vous avez pour vous - même vous pourra disposer par là à me faire les grâces que je souhaite , j'ai cru , pour les obtenir, devoir employer un moyen qui devrait attirer tout le contraire. » Voilà ce que les grands pourraient voir dans l'esprit de la plupart des gens qui les louent, s'ils savaient joindre aux expressions de ces flatteurs ce qu'ils pourraient connaître de leurs pensées.

Il y a bien des gens qui ne font guère ce qu'il faut pour se faire aimer; mais il ay

en a point qui ne soient bien aises d'être aimés , et qui ne regardent avec plaisir dans les autres cette pente du cœur tourné vers eux qui est ce qu'on appelle amour. Que, s'il ne paraît pas qu'on travaille fort à s'attirer cet amour, c'est qu'on aime encore mieux imprimer dos sentimens de crainte et d'abaissement sous sa grandeur, ou que, désirant avec trop de passion de plaire à certaines gens , on se met moins en peine de plaire aux autres.

Quiconque se loue et étale ce qu'il croit avoir de bon, prétend par là appliquer les autres à soi, et c'est à peu près la même chose que s'il les priait bonnement de lui donner des louanges et de le regarder avec estime et avec amour.

A force de regarder certaines actions comme capables de nous attirer l'infamie publique et l'aversion des honnêtes gens, il s'en forme dans l'esprit une idée coufuse, qui nous les représente comme haïssables, aans que l'esprit démêle pourquoi, et cetti

idée suffit pour exciter dans le cœur un mouvement d'aversion et d'éloignement.

Ce serait une chose infinie que de marquer en particulier toutes les instructions que nous pouvons tirer du commerce des hommes et de la considération de leurs actions.

Il sufat de dire, en général, qu'il n'y a point de livre qui en fournisse un si grand nombre ni de si variées, et que les meilleurs livres mêmes ne consistent presque que dans les réflexions que des gens éclairés ont faites sur la conduite des hommes , et que nous pourrions faire comme eux , si nous y étions appliqués ; qu'elles ne se tirent pas seulement de l'exemple des personnes illustres, ni des actions éclatantes, mais des personnes les plus basses et des actions les plus ordinaires ; qu'on peut apprendre à connaître les hommes et à se connaître par la conduite de ses serviteurs , par les entretiens des paysans , des artisans , des hommes , des femmes, et des esprits les plus petits et

les plus bornés.

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