‹ Pensées de Nicole de Port RoyalChapitre 20 sur 99 · DES RAPPORTS · texte numérisé non relu

DES RAPPORTS

Il y en a qui ne manquent jamais, quand ils veulent qu'une chose ne soit pas redite, d'exiger expressément le secret. Et la coutume n'en est pas mauvaise , parce que cela applique davantage l'imagination de ceux à qui on parle et les exempte de la peine de discerner s'ils peuvent ou ne peuvent pas rapporter ce qu'on leur a dit; puisqu'après avoir promis expressément le secret, il n'y a plus à délibérer. Mais, outre que cette précaution serait assez incommode dans un long entretien , et qu'il y en a même qui seraient choqués qu'on eût si peu de confiance en leur discrétion, il est difficile de la pratiquer toujours, et il faudrait pour cela une application dont bien des gens ne sont pas capables. Il faut donc que le secret naturel supplée au défaut d'un engagement exprès, n'y ayant que cette seule différence entre l'obligation naturelle au seeret et celle qui vient d'une promesse expresse, que dans la dernière on ne laisse

pas à celui qu'on y engage la liberté de discerner s'il peut ou ne peut pas rapporter ce qu'on lui a dit, au lieu que dans l'autre on s'en remet à sa discrétion , et l'on sup pose qu'il aura assez d'honnêteté pour ne rapporter pas ce qu'il jugera être préjudiciable à celui dont il a appris ce qu'il sait.

On corrige à tout moment, dans ce qu'on écrit, des équivoques qui s'y glissent, de peur qu'elles ne portent de faux sens dans l'esprit des autres. On prévient les doutes qui se peuvent exciter dans leur esprit sur ce qu'on leur propose, et les fausses conséquences qu'ils en pourraient tirer : et avec tout cela, on n'évite pas toujours que ce qu'on écrit ne soit mal pris et mal entendu, et qu'on ne soit obligé à de longs éclaircissemens. Que doit-il arriver dans des entretiens passagers, où l'on n'apporte ni soin ni application, ni précaution; où l'on n'exprime la plupart des choses qu'imparfaitement, et s'en remettant souvent à l'intelligence de ceux à qui l'on parie?

Le sens de nos expressions n'est pas tout renfermé dans les termes dont on se sert pour s'exprimer : il dépend quelquefois des discours qui l'ont précédé. Un ton, une inflexion, un geste, un air du visage, en changent la signification, et souvent même il dépend des pensées de ceux à qui l'on parle: de sorte que, si faute d'attention, ils ne prennent pas garde à cette suite, à ce ton, à cet air, ou si l'on s'est trompé en leur attribuant certaines pensées qu'ils n'avaient point et qui faisaient néanmoins partie du sens, ils se trompent presque nécessairement dans l'intelligence de ce qu'on leur dit, et conçoivent tout un autre sens que celui qu'on leur voulait faire concevoir.

Le monde est naturellement si malin , qu'il seconde toujours ceux qui veulent détruire la réputation d'autrui; et s'il a quelquefois de l'estime pour certaines gens, c'est on quelque sorte malgré lui et contre sa première inclination : de sorte qu'il est toujours bien aise qu'on lui aide à se défaire de cette estime , comme d'une chose qui

l'incommode. Qu'y a-t-il donc de plus ridicule que de se repaître de cette vaine fumée , et d'en faire la fin de ses actions et de ses travaux?

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