ET DES SUPÉRIEURS
Pour nous acquitter de ce que nous devons aux hommes, il faut leur rendre ce qu'on doit, non seulement selon la justice, mais aussi selon la charité; car la charité est un devoir et une espèce de justice.
C'est un devoir invariable que celui de
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l'affection; nous la devons. à nos ennemis, et à plus forte raison à nos amis. C'est encore un autre devoir indispensable que celui du respect envers tons ceux qu'on est obligé de regarder comme au-dessus de soi, selon l'ordre de Dieu , parce que cet ordre est chose subsistante et qui ne dépend point des qualités personnelles.
Mais il faut bien examiner en quoi consiste ce respect, parce qu'il y a un combat mutuel entrç la concupiscence des inférieurs qui tend à le diminuer, et celle des su] irrieurs qui tend à l'augmenter. L'homme désire naturellement de n'être sujet à personne et de dominer sur tout le monde. Par la première inclination, il est porte à refuser tout aux supérieurs, et par la seconde à exiger tout des inférieurs.
L'une et l'autre inclination est également vicieuse, et vient de la même racine d'orgueii, qui porte d'un coté à l'indépendance et de l'autre à la tyrannie. Il n'es! point vrai que nous soyons sujets <'ii tt.ut à nos supérieurs. Il n'est pOÛll vrai que nous ue leur soyons soumis en rien. Il v a un
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milieu, et c'est ce milieu que nous cherchons.
Il est facile de juger comment on doit agir avec ceux qu'on respecte. Il faut tâcher d'avoir les sentimens les plus justes et les plus raisonnables qu'au peut avoir d'eux; mais après qu'on a réglé ses sentimens autant qu'on peut selon la vérité, il faut les leur dire dans toute l'étendue selon laquelle ils sont capables de les souffrir, en mesurant ses paroles sur la vérité d'une part, et sur leur force ou leur faiblesse de l'autre. Voilà le devoir des inférieurs.
Mais, pour les supérieurs, on peut dire qu'ils ne sauraient donner trop de liberté aux inférieurs de leur dire leurs sentimens, et qu'ils n'ont jamais une juste raison de se choquer qu'on les leur découvre, pourvu qu'on le fasse sans malignité, sans colère, sans indiscrétion. Car, encore qu'il y ait de l'imprudence et du défaut de charité dans celui qui ne sait pas se proportionner à l'esprit d'un autre, c'est-à-dire à sa faiblesse, néanmoins celte faiblesse n'excuse nullement celui qui s'en blesse, parce ()\v c'est uno faiblesse d'orgueil.
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Il est si nécessaire de donner cette liberté à nos amis, et généralement à tout le monde, que l'on peut dire que le défaut de cette ouverture est la cause de la plupart des désordres du monde, à commencer depuis les princes jusqu'aux plus petits d'entre le peuple. Car pourquoi y a- 1— il tant de désordres dans le monde? C'est que personne ne dit la vérité aux autres, parce qu'on sait qu'elle n'est agréable à personne.
Il ne faut pas être prince pour empêcher qu'on ne nous la dise : chacun se fait prince pour cela. Si on ne l'est point par naissance, on le devient par humeur. On témoigne qu'on ne trouve pas bon qu'on nous dise ce que l'on pense de nous : et quand quelqu'un se hasarde de nous le dire, si l'on ne peut s'attacher au fond, on se prend à la manière; ce qui suffit pour empêcher qu'on nous le dise jamais. Car c'est une chose pénible que de dire aux autres ce qui ne leur plaît pas , parce que l'on aime naturellement à plaire. (Test pourquoi, t»i l'on y ajoute de nouvelles difficultées par •>"i) humeur, et si l'on exige tant de pn
cautions étudiées de ceux qui voudraient nous rendre cet office, on aime mieux laisser tout là, et ainsi toute notre vie on nous laisse dans l'erreur que nous aimons.
Il arrive de là qu'on ne fait dans le monde que s'entre-tromper et s'entre-flatter; parce que chacun sait que la vérité est odieuse, et qu'il n'y a que la complaisance qui agrée. On vit dans une espèce d'illusion, sans se connaître soi-même, et sans connaître les autres; et l'on tombe dans une infinité de fautes, parce qu'on ne peut pas proportionner ses actions et ses paroles aux dispositions des autres que l'on ignore et que l'on veut ignorer.