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l'article de son testament dans lequel il sollicite l'honneur d'être enterré à Port-Royal des Champs, et d'être inhumé clans le cimetière, au pied de la fosse de M, Hamon, l'un de ses anciens professeurs dans cette maison. Témoignage frappant de recon naissance et d'humilité, qui scmhle ajouter un titre de plus à la gloire de ce grand poète !
Peu après la destruction des petites écoles , Nicole s'était retiré à Port-Royal des Champs. Il s'y associa aux travaux et aux persécutions du grand Ârnauld et de ses savans compagnons.
On ne saurait trop admirer cette sorte de fraternité qui s'était établie entre ces hommes illustres, et qui leur faisait mettre en commun les fruits de leurs veilles et de leurs études. Leur haute sagesse les rendait bien supérieurs aux futiles jouissances de l'amour-propre ; ils ne voyaient que le bien qu'ils pouvaient faire par leurs ouvrages . et non la vaine gloire de s'en proclamer les auteurs. Leur solitude était une Thébaide, un nouveau Paraclet du savoir et de la piété; elle répandait un parfum de sainteté dans tout le pays à la ronde.
C'est là que Nicole composa , en société avec Arnauld, un grand nombre d'écrits pour la défense de Jansénius et de sa doctrine. Presque tous ceux de ces ouvrages qui ont été publics en latin sont dus à la plume de Nicole : on y remarque une diction pure , élégante et facile. Quant au fond des choses, il ne nous appartient pas d'émettre un avis >ui des questions aussi subtiles que celles de la grâce efficace et de la grâce suffisante, questions qui divisèrent les plus habiles théologiens et allumèrent de si vives querelles entre les jésuites «i les jansénistes. I/histoire même de ces débats saintement Mflicules fatiguerait nos lecteurs, sans les satisfaire
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pleinement ; nous les renvoyons aux Provinciales de Pascal , chef-d'œuvre dans lequel les adversaires de Port-Royal sont marqués de stigmates indélébiles. Il faut remarquer cependant que les jésui tes, triomphant, sinon par la force des raisons et du talent, mais par la puissance de leur crédit, usèrent peu généreusement de la victoire , et crurent ne pouvoir mieux signaler leur avantage , qu'en persécutant leurs antagonistes. Arnauld, condamné par la Sorbonne , se vit forcé de chercher un asile aux terres étrangères. Nicole alors ne craignit pas de combattre au grand jour pour défendre la cause de son ami malheureux : il remplit ce noble ministère avec un entier dévouement, jusqu'eni^o,, époque où la persécution, l'atteignant lui-même, le contraignit de se cacher, puis de se réfugier dans ies Pays-Bas.
Après différentes courses , il obtint , par suite des sollicitations de quelques amis , la liberté de revenir à Chartres , sa ville natale , et quelque temps après à Paris. Le repos qu'on lui accordait ne fut pas oisif. Il en profita pour continuer ses Essais de morale, dont il avait commencé la publication en 167 i. Il se livra concurremment à la composition d'une foule d'autres ouvrages utiles à la religion et aux bonnes mœurs. Nicole mourut le 16 novembre 1G9.J, finissant ses jours comme il avait toujours vécu, au sein de la plus fervente piété.
Tiien que doué de toutes les vertus que l'on peut désirer dans ceux qui sont revêtus du caractère sarerdotal, et quoique la candeur et la simplicité de ses mœurs l'y portassent naturellement, Nicole n'entra jamais dans les ordres sacrés. La part qu'il avait prise aux disputes sur la doctrine de Jahsénius le contraria dans cette vocation. Sollicité , au commencement de 1676, de tenter des démarches
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a ce sujet, il consulta Pavillon, évêque d'Aleth, qui, sachant que Nicole avait essuyé de la part de son évêque un refus fondé sur ses opinions théologiques , lui fit envisager dans cette décision de son pasteur un arrêt de la Providence , qui voulait le retenir dans l'état de simple clerc. Toutefois la religion n'y perdit rien : toute sa vie , Nicole fat l'un de ses plus fermes défenseurs, et par ses exemples et par ses écrits.
Tous ses instans étaient partagés entre la prière, la méditation , l'étude ou la composition. Il éta't du nombre de ces hommes que Fontenelle appelle ingénieusement des ambitieux de cabinet. On ne saurait, sans admirer vivement l'activité laborieuse de son esprit, le suivre pas à pas dans la multiplicité de ses travaux divers. Tantôt , on le voit composer, pour l'instruction de la jeunesse, son Délectas epigraminatiim , ou choix des meilleures épigrammes des anciens et des modernes , suivi d'un excellent choix de sentences tirées des poètes et autres auteurs grecs , latins, espagnols et italiens; ces quatre langues lui étaient familières. Tantôt . il jette , avec Arnauld , les fondemens de la saine dialectique, dans cet Art de penser, plus connu sous le titre de Logique de Port-Royal , livre sage et bien écrit , où, comme l'a dit Chénier , quelques erreurs du temps sont rachetées par des vérités de tons les siècles. Plus tard, Nicole fournit à Pascal le plan et les matériaux de plusieurs de ses célèbres Provinciales , et traduit en latin cet immortel ouvrage, en l'accompagnant de notes. On sait que cette version eut presque autant de succès que l'original ; outre qu'elle est fidèle , elle se distingue encore par une élégante latinité, modelée sur celle de Térence, que l'auteur avait pi as particulièrement étudié. Que d'Alembert ait iio-
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niquement demandé, en parlant de cette traduction , « si le style épistolaire doit être le même que celui de la comédie ? » peu importe; malgré tout le mérite et toute la philosophie de celui qui l'a faite, on sent facilement que cette objection porte à faux. Le style épistolaire, comme celui de la comédie , est susceptible de pren* dre tous les tons, depuis le plaisant jusqu'au sublime ; j'en prends à témoin les Lettres de Sévigné et les chefs-d'œuvre de Molière. Qui empêcherait donc que le style du Misanthrope et du Tartufe ne fût le même que celui des Provinciales , dont il a été dit qu'elles offraient un heureux mélange de plaisanterie fine et d'éloquence forte, du sel de Molière et de la dialectique de Rossuet ?
Une singularité bien remarquable dans la vie de Nicole, c'est que, né d'une humeur exemplairement pacifique et modérée , il se trouva engagé dans toutes les querelles théologiques de son temps. Il fut , pour ainsi dire, le Mélanchthon de Port-Royal, comme Arnauld le Luther. Claude, Jurieu, et d'autres ministres protestans éprouvèrent la force de ses raisonnemens et l'orthodoxie de sa doctrine, dans ses écrits intitulés : la Perpétuité de la Foi ; les Prétendus Réformés convaincus de schisme ; l'Unité de l Eglise, et les Préjugés contre les Calvinistes. Les jésuites et les casuistes relâchés rencontrèrent en lui un rude adversaire; il écrivit, pour les évêques de Saint-Pons et d'Arras, au pape Innocent XI, contre les dangers de lenr morale accommodante et facultative.
Je passe sous silence d'autres contestations moins importantes; mais je dois noter les débats d'Arnauld et de Nicole sur la grâce. Chose étrange, H qui semble démontrer l'extrême difficulté de cetle
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matière , la grâce divisa , mais d'opinion seulement, deux hommes qui avaient si long-temps combattu pour elle et sous la même bannière ; deux bommes liés par une longue amitié, par les mêmes travaux, par de communes tribulations ! C'était une véritable guerre civile entre des citoyens d'une même rite. L'extrême vivacité d'Arnauld sur la matière de la grâce, dont il était jaloux comme d'une propriété acquise par de pénibles veilles, n'avait pas permis qu'il supportât de sang froid quelques smtimens particuliers de Nicole sur ce sujet, et fut la seule cause de tout ce démêlé. Nicole prit aussi parti contre le célèbre réformateur de la Trappe , l'abbé de Rancé , en faveur du savant INIabiïlon, dans l'intéressante question des Etudes monastiques. Enfin, peu auparavant sa mort , il se déclara favorable à Bossuet contre les quiétistes. C'était . pour me servir d'une expression triviale à force d'avoir été employée, mais bien juste dans la circonstance, c'était , dis-je , mourir les armes à la main et sur La brèche. Au reste, on doit dire, à la louange de Nicole, que, dans toutes ces disputes où l'enfrainait comme malgré lui son zèle pour la morale et pour La foi . il ne s'écarta jamais des limites posées par la modération et la charité chrétienne. Il était si naturellement enclin à la mansuétude, qu'il disait, à l'occasion d » petits différends qui agitaient quelquefois Port-RoyaL, < qu'il n'était pas des guerres civiles. >»
Quels que fussent les talens et le savoir de Nicole , sa modestie était plus grande encore ; bien rare accompagnemenl dans tous les genre* de mérite. iv rue toujours il publiait ses ouvrages sous le manteau de L'anonyme, ou .sous des noms suppofé*, s.ms s'inquiéter qu'on Us attribuai à d'au-
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très. Il ne subsistait pourtant que de leur produit. Racine le fils rapporte que le grand débit des trois volumes de la Perpétuité de la Foi ayant fait dire dans le public que Nicole profitait du travail d'aufcrrii, parce qu'on croyait cet ouvrage commun entre lui et Arnauld , qui n'y avait mis qu'un seul chapitre de sa façon, notre modeste solitaire souffrit ce discours sans y répondre, sans même chercher à redresser en rien le jugement du vulgaire.
Le père Bouhours , ayant relevé plusieurs expressions des traductions de Port-Royal , Sacy refusa de se soumettre aux observations de l'Aristarqne jésuite; Nicole, au contraire, .dit hautement qu'il en profiterait ; en effet , dans ses Essais de morale , il ne fit pas usage des expressions qui lui paraissaient avoir été justement censurées.
La tournure méthodique de son esprit ne convenait nullement an genre oratoire ; deux fois , et par pure complaisance, il s'essaya dans ce genre de composition , et deux fois sans succès ; il fit, pour l'abbé de Roquette, l'oraison funèbre d'une princesse de Conti , et le panégyrique de saint François de Paule. Ces deux productions , totalement dépourvues delà chaleur, des mouvemens passionnés, et des figures vivantes que veut l'éloquence, sont au-dessous du médiocre. L'auteur en plaisante lui-même fort à l'aise dans une de ses lettres. Nicole eût été peut-être plus heureux dans le sermon ordinaire , mais plutôt à la manière de Rourdaloue , qu'à celle de Massillon.
La duchesse de Longueville, zélatrice ardente de Nicole et des jansénistes, étant morte en 1679, il disait à ce sujet : J'ai perdu tout mon crédit , j'ai même perdu mon ahbaye, car cette princesse était la seule qui m'appelât monsieur l'abbé.
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Nicole , si habile dans la polémique , et la plume à la main, perdait tous ses avantages dans la conversation. En parlant du comte de Tréville , homme d'esprit de ses amis , il disait : « Il me bat dans la chambre, mais je ne suis pas plus tôt au bas de l'escalier, que je l'ai confondu. »
Ce profond moraliste . qui connaissait si bien tous les replis du cœur humain . était, dans le commerce de la vie, d'une simplicité d'enfant, timide à l'excès, sans aucun usage du monde. Quelquesunes de ses naïvetés seraient dignes de La Fontaine : elles égayaient quelquefois les solitaires de Porl- Royal , comme un peu plus tard celles de L'immortel fabuliste amusaient les loisirs des illustres et joyeux convives d'Auteuil.
Ses belles et nombreuses qualités de l'esprit et du cœur lui avaient conquis beaucoup d'amis; outre ses compagnons de Port-Royal , qu'il aimait comme ses frères , il pouvait citer encore tout ce qu'il y avait de plus distingué dans Paris par la naissance, l'esprit, la science et la piété. Le poète Santeuil, Racine et Roileau , Bossuet, se paraient de son amitié. La duchesse de Longueville le voyait avec plaisir et bienveillance. Le grand Condé, qui nourrissait pour lui une estime toute particulière, l'envoya chercher plus d'une fois pour s'entretenir avec lui. Des suffrages aussi eminens ne doivent être comptés qu'à part, et suffiraient seuls pour faire l'éloge de celui qui en éiait l'objet.
Il nous reste à parler du principal titre de Nicole, c'est-à-dire de celui sans lequel, de nos jours, ttius les autres ne seraient peut-être pas mis en lumière.
Ses écrits théologiques, premiers fondemens dr sa réputation, ont pattC »T6C les événemens et \c\
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disputes qui les ont fait naître. Telle est , à peu d'exceptions près , la destinée de tout ouvrage de circonstance. Il n'en est pas de même des Essais de morale que nous a laissés Nicole , et qui , sous ce titre modeste , présentent une belle suite de traités achevés. Il s'y montre véritablement rnora- Uste; moraliste bienveillant, conscencieux , éclairé. Il procède bien autrement que ces casuistes qu'il avait attaqués , lesquels employaient toute la subtilité de la scolastique à déterminer quelle autorité a le poids nécessaire pour justifier des actions douteuses, à classer métbodiqueinent les péchés, tantôt par genres et par espèces, tantôt suivant leur gravité respective. Nicole interroge le cœur de l'homme ; il y porte pour ainsi dire le scalpel de l'analyse, y découvre nos facultés, nos sentimens, nos passions ; puis, invoquant l'autorité de la raison et celle de la religion , il nous apprend à chercher le bonheur et la paix dans l'accomplissement de nos devoirs. C'est un vrai guérisseur d'âmes , médecin plein de dévouement et de charité , d'un diagnostic sûr, fertile en conseils prudens et en remèdes efficaces.
Montaigne, Pascal, La Rochefoucauld, Labruyère , Vauverurrgues , sont sans doute , chacun dans son genre , des écrivains plus originaux que Nicole ; ce dernier est peut-être plus essentiellement moraliste. Il n'a pas l'expression forte et pittoresque de Montaigne , ni la brusquerie éloquente et souvent sublime de Pascal, ni l'énergique brièveté de La Rochefoucauld, ni ces tournures ingénieuses, vives et piquantes, qui prêtent tant de charme aux Caractères de Labruyère , ni enfin cette onction pathétique et persuasive qui entraine d-'ins Vauvenargues. Eu revanche , il présente un
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corps d'observations suivies, pleines de profondeur, de lumière et de sagacité, dont il tire des conclusions utiles, et qu'il accompagne de préceptes salutaires; c'est un cours complet de morale.
Quant au fond, ses idées ont bien quelques traits de ressemblance avec celles de Pascal ; mais sa morale diffère de celle de l'auteur des Provinciales , en ce que , au lieu de ce caractère impérieux , décisif , et quelquefois désolant, qui éclate dans les Pensées de Pascal , elle se distingue par une bon :é compatissante, qui semble craindre d'être vue , mais qui n'en est pas moins active, et qui, sans recourir aux artifices de l'éloquence , nous conduit par degrés, et de raisonnement en raisonnement, à des vérités palpables et dégagées de tout nuage.
En lisant les autres moralistes, on s'aperçoit qu'avant tout ils envisageaient la gloire ; en Usant Nicole , on ne peut s'empêcber d'admirer dans l'auteur une abnégation parfaite; mais sous cette apparente humilité, il porte plus haut ses projets, et tend vers un but bien au-dessus de la gloire; il demande des hommes un plus grand et plus rare succès que les louanges et même que les récompenses ; il veut les rendre meilleurs. Quelquesuns des traités philosophiques de Cicéron , entre autres ceux des Devoirs et de l'Amitié, ont pu servir de modèles à ceux de Nicole; pourtant ces derniers ont un avantage inappréciable qui devait manquer aux ouvrages de L'orateur romain ; ils sont fortement empreints du sceau du christianisme.
La Harpe, qui, dans son Cours de Littérature glisse quelquefois sur des matières importantes, pour s'appesantir avec complaisance sur des sujets secondaires, n'accorde à Nicole que cinq on su lignes dédaigneuses, qui poui i aient faire croire qu'il
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n'avait pas lu les Essais de morale. Palissot apprécie beaucoup mieux ce livre. Il dit qu'il est utile, plein de solidité et de raison. « C'est, ajoutet-il, le caractère dominant des écrits de cet auteur; mais comme il s'adresse rarement à l'imagination; comme il s'attache plus aux preuves qu'à l'agrément, son style, quoique très-clair, très-pur, très-exact, fatigue un peu par sa monotonie. Il paraît trop froid et trop didactique. » Ce jugement est fondé si l'on ne considère dans ce livre que le plaisir de la lecture ; mais si Ton cherche le but et l'utilité , on doit trouver Palissot un peu trop sévère. Les livres de ce genre sont faits pour être étudiés, médités, et non pour être nonchalamment parcourus par des lecteurs désœuvrés on frivoles.
Les contemporains de Nicole* qui, certes, avaient bien le droit d'être aussi difficiles que nous, lui rendaient une justice plus entière. Bayle , dans son Dictionnaire historique , qualifie Nicole l'une des plus belles plumes de l'Europe. Les journalistes de Trévoux , bien que jésuites , louent le soin avec lequel il approfondit les matières , le bel ordre dans lequel il les dispose, la précision de ses idées, la justesse de ses conclusions , et son exactitude géométrique . jointe à une grande connaissance du cœur humain et à une grande pureté d'expression. Madame de Sévigné ne se lasse pas de faire l'éloge des Essais de morale ; elle en parle avec admiration dans plus de vingt lettres. Tantôt elle écrit à sa fille que « ce livre est de la même étoffe que Pascal; que cette étoffe est merveilleuse, qu'on ne s'en ennuie pas ; » tantôt que « le cœur humain n'a jamais été mieux anatomisé; que cette morale esl délicieuse et le livre admirable. »
'le faisceau d'éloges, Venus de lieux bien diffe-