DE L'ÉTAT RELIGIEUX
V^éritahle bonheur de F état religieux.
C^uAND on parle du bonheur de Fétat religieux j il me semble qu'on en donne quelquefois des idées bien humaines ; et j"avoue que je n'entends pas volontiers des piédicateiirs nous représenter la vie religieuse comme une vie douce , exempte de toute peine et dégagée de tout soin. On diroit> à les en croire , que le religieux n'a rien à souffrir, rien à supporter; que rien ne lui manque, et que tout lui rit ; que tout succède selon ses désirs. Pour une maison qu'il a quittée, cent autres et au delà lui sont ouvertes; pour un père et une mère dont il s'est séparé , autant d'autres qu'il y a de supérieurs chargés de sa conduite. Tout cela est beau : mais le mal est que tout cela n'est guère évangélique. Et pourquoi faudroit-il renoncer au monde , si c'étoit là le centuple que Jésus-Christ nous eût prorais, et qu'on eût à attendre dans la religion ? Outre qu'on trouveroit beaucoup à décompter des espérances qu'on auroit conçues en embrassant l'état religieux, il seroit jsans doute fort étrange qu'on cherchât hors du monde ce qu'on a prétendu fuir en sortant du monde , c'est-à-dire , des avantages purement temporels et des douceurs toutes naturelles.
Le grand avantage de la profession religieuse c'est l'abnégation chrétienne , c'est la mortificatioii
DE l'État religieux. 109 âes sens 5 c'est la croix; et voilà sous qtiel aspect on la doit envisager. Tout ce qui s'éloigne de cette vue , s'éloigne de la vérité , et par conséquent n'est qu'illusion. Je veux donc qu'on ne dissimule rien à une jeune personne 5 qiii forme le dessein de se retirer dans la maison de Dieu et qui s'y sent appelée. Je veux qu'on ne lui déguise rien par de brillantes ^ mais de fausses peintures 5 qu'on lui laisse voir toutes les suites du choix qu'elle fait; qu'on lui propose les objets tels qu'ils sont , et qu'on lui montre toutes les épines dont est semée la voie où elle entre. Car qu'est-ce en effet que la vie religieuse, sinont l'évangile réduit en pratique ^ et dans la pratique la plus parfaite? Et qu'est-ce que l'évangile, sinon une loi de renoncement à soi-même , de mort à soi-même, de guerre perpétuelle contre soi-même?
Mais on me dira que ces pensées peuvent décourager une âme et la rébuter ; et moi je réponds^ -que c'est de là même au contraire qu'elle peut et qu'elle doit tirer les motifs les plus propres à la résoudre et à l'affermir dans sa résolution : comment ? parce que c'est de là qu'elle apprend à estimer l'état religieux par où il est précisément et souverainement estimable, savoir ^ comme un état de sanctification, comme un état de perfection, comme un état de salut, comme un état où l'âme religieuse peut amasser chaque jour de nouveaux mérites pour l'éternité, et accumuler sans cesse couronnes sur couronnes. Point capital auquel elle doit uniquement s'attacher , et en quoi elk doit faire consister sur la terre tout son bon--
îlO VÉRitABLE BONHEUR
heur. Aussi est-ce sur cela seul qile le prédicateur lui-même doit insister , et en c«l^ seul qu'il doit renfermer les excellentes prérogatives de la profession religieuse. Quoi qu'il en soit de tout le reste ^ et quelques couleurs qu'on emploie à l'embellir et à le relever , dès qu'on s'écartera de cette importante considération du saliit , je n'hériterai point à dire en particulier de l'état religieux et des personnes qui s'y engagent , ce que saint Paul disoit en général du christianisme et des
î. Co7M 5. 19. chrétiens qui le professoient : Si espérance que nous avons se borne à cette vie , de tous les hommes nous sommes les plus malheureux.
Voilà ce que je dirai ^ sans craindre d'en être désavoué par aucun de ceux qui ont quelque connoîssance de la vie religieuse , et sur-tout de ceux qui en ont quelque expérience. Mais du 'moment qu'on m'alléguera le salut , qu'on me parlera de la vocation religieuse comme d'un gage de prédestination et de salut ; qu'on m'y fera reconnoître une prédilection de Dieu, et une providence spéciale par rapport à mon salut; ah! c'est alors que je m'écrierai avec le même saint
2. Cor. 7. 4* Paul : u4u milieu de mes tribulations et dans les plus rudes épreuves de mon état , je suis rempli de consolation ^ je suis comblé de joie. J'ajouterai encore comme le prophète royal :
Ps,^h XI, Un jour dans votre maison^ ô mon Dieu y vaut mieux pour moi que mille années parmi les pécheurs du siècle. Que j'y sois humilié , dans cette maison de mon Dieu, et que j'y occupe les dernières^ places ; que J'y ressente toutes les incom-
DE l'État religieux. m modités d'une étroite pauvreté^ et que j'y porte tout le poids d'une obéissance rigoureuse ; que la nature, avec toutes ses convoitises, y soit combattue 5 domptée , immolée • il me suffit que ce soit une maison de salut, pour me la rendre, non-seulement supportable , mais agréable , mais aimable. Je n'y demande rien autre chose , et c'est là que je porte toutes mes prétentions* Traiter de la sorte le bonheur de la profession religieuse , c'est prendre dans le sujet ce qu'il y a de solidë et de réel, et c'est toujours dans chaque sujet à ce qu'il y a de réel et de solide qu'un prédicateur doit s'arrêter. Autrement, il dira de belles paroles qui frapperont l'air, mais sans convaincre les esprits ni toucher les cœurs.
Et il ne faut point me répondre , que l'évan-gile, après tout, que tous les pères de l'église, fondés sur la parole de Jésus-Christ, promettent aux religieux , non-seulement le centuple de l'autre vie, qui est le salut éternel, mais encore dès cette vie présente, un centuple qui ne peut être autre chose que le repos dont on jouit, et toutes les douceurs qui l'accompagnent. Il est vrai que le Sauveur du monde a parlé de ce double centuple, l'un de la vie future , l'autre du temps présent, puisqu'il a dit dans les termes les plus formels : Personne ne quittera pour moi sa maison y ou ses Marc. 19. 2^. frères , ou ses sœurs , ou son père , ou sa mère;, ou ses héritages ^ qui dès à présent ne reçoive cent fois autant^ et qui dans le siècle à venir n^obtienne la vie éternelle. Il n'est pas moins vrai que le centuple de eette vie ne peut être