‹ Pensées... de religion et de moraleChapitre 22 sur 88 · VOCATION · texte numérisé non relu

VOCATION

dans sa sainte maison ^ l'éprouver lui même , âutaiït qu'il faut et selon qu'il faut : elle ne peut être en de meilleures mains.

J'ai dit que ce devoit être àssez pour vous^ qu'en se dévouant à l'état religieux , son choix de votre part fût pleinement libre ; et en cela j'ai voulu marquer un autre excès ou se portent d&s parens tout mondains j par des vues également contraires , et à l'esprit du christianisme et aux sentimens de l'humanité. Car, quelque respectable et quelque inviolable que soit la liberté des enfans au regard de la vocation , sur-tout de la vocation religieuse 5 on abuse de l'autorité qu'on a sur eux, en l'étendant jusque sur leur volonté ; et sans les consulter , ni consulter Dieu , on les détermine par une espèce de contrainte à une profession qui ne leur convient en aucune sorte, et à laquelle ils ne conviennent point , puisque ce n'est point l'état oii ils se sentent appelés. Or, qu'est-ce que cela? Je n'en puis donner une figure plus juste , mais tout ensemble plus terrible , que ce qui nous est représenté dans l'écriture : le voici.

On ne peut lire sans horreur ce qui est dit au pseaume io5, où le prophète rapporte que les Juifs 5 séduits , par les nations étrangères y et engagés dans leur idolâtrie, conduisoient eux-mêmes leurs propres enfans aux pieds des idoles , et que là , sans respect de la nature et de ses droits , ils versoient le sang de ces innocentes victimes, et les immoloient aux démons. Quels meurtres ! Quels parricides ! Mais je puis le dire , et ce n» sera point une exagération : voilà ce que nous

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voyons encore de nos jours^ quand des pères et des mères , trompés par les fausses maximes du monde , font violence à des enfans pour les bannir de la maison paternelle , et les confiner dans un cloître. Que dis-je , après tout? Ce n'est point aux démons, c'est à Dieu qu'ils les sacrifient. Ah l c'est à Dieu ! Hé ! ne sait-on pas combien ces parens inhumains sont peu en peine de la gloire de Dieu, et de son service? Mais ce qui les touche, c'est leur cupidité et leur intérêt : ces enfans couteroient trop à entretenir , et il faut à moins de frais s'en défaire. Ce qui les touche , c'est leur ambition démesurée , et la passion d'élever une famille : pour la mieux établir, il faut la soulager^ €t en réunir les biens , qui se trouveroient partagés entre trop d'héritiers. Ce qui les touche , c'est leur fol amour et leur prédilection pour un fils uniquement cher : il faut qu'il emporte tout, et que l'héritage des autres soit la retraite et la pauvreté religieuse. Ainsi cet intérêt , cette ambition , cette prédilection , voilà les idoles , voilà les démons auxquels sont immolées de tendres victimes dont le sang crie au tribunal de Dieu. Je dis immolées; car c'est leur donner la mort : une mort purement civile , j'en conviens ; mais plus dure peut-être que ne le seroit la mort naturt^lle, dès que cette mort, quoique civile seulement, est une mort violente et forcée. Je m'exprime là-dessus en des termes bien forts et bien vifs ; mais c'est que je conçois fortement et vivement la chose ; et si dans le monde on la eonce voit de même , tant de pères et de mères y feroient plus d'at-

teiition. Heureux ceux qui font au Seigneur un plein sacrifice d'eux-mêmes; mais il ne peut être saint ni agréé de Dieu , si le cœur n'y a part^ et si ce n'est un sacrifice volontaire .

Esprit religieux^ quels biens il produit^ comment il s^ éteint ^ et comment on peut le faire revivre.

Gomme il y a une multitude infinie de chrétiens qui ne sont pas vraiment chrétiens, on peut dire qu'il y a bien des religieux qui ne sont pas vraiment religieux. Ainsi l'apôtre disoit en ce même Rom. 9. 6. sens 5 que tous les clescendans d'Israël ^ quoique descendans d'Israël ^ n'étoient pas pour cela des vrais Israélites : et que leur manquoit-il pour l'être ? L'esprit de la loi. Que manque-t-il de même à une infinité de chrétiens , pour être de vrais chrétiens? L'esprit chrétien. Et que manque-t-il à un grand nombre de religieux , pour être de vrais religieux ? L'esprit religieux.

Mais qu'est-ce que cet esprit religieux? C'est une sincère estime de sa vocation , et une disposition intérieure et habituelle à remplir toute la mesure de perfection où l'on se sent appelé en qualité de religieux : si bien que cette perfection religieuse 5 qu'on sait être de la volonté de Dieu 5 soit la fin prochaine et immédiate de toutes nos intentions, de toutes nos affections et de toutes nos actions. Tel est l'esprit dont le religieux doit toujours être animé. Telle est i'éme qui doit lui donner la vie , je dis cette vie spirituelle, cette

yie divine et surnaturelle , sans quoi il ne peut plus être dans la maison de Dieu ^ qu'un membre mort et inutile ^ soit pour la religion y soit pour lui-même. Il est donc d'une conséquence extrême d'entretenir y autant qu'il est possible , cet esprit dans une communauté religieuse , et dans le cœur de chaque personne religieuse. Quels biens n'est-il pas capable de produire? Quels abus au contraire 5 quek désordres s'introduisent dans les sociétés les plus régulières 5 dès qu'il commence à s'éteindre? Comment le perd-on? Comment peut-on le faire revivre et le ressusciter ? Autant de points dignes des plus sérieuses réflexions^ et dont il importe infiniment d'être instruit.

L Et d'abord quels biens cet esprit religieux n'est-il pas capable de produire? On peut lui appliquer ce que Salomon a dit de la sagesse : Tous les biens me sont venus avec elle. En effet , qu'un religieux soit rempli de cet esprit , de là lui vient le goût de son état ^ la fidélité à tous les devoirs de son état , l'exactitude aux moindres pratiques de son état, le prix devant Dieu et la sanctification des exercices de son état, enfin 5 la paix et un parfait contentement dans son état. Que d'avantages ! comprenons-les bien , et considérons-les chacun en particulier.

Le goût de son état : pourquoi ? parce qu'alors le religieux estime son état. Or ^ de l'estime suit naturellement le goût. Et c'est ainsi qu'on a vu, et que nous voyons encore de nos jours, tant de personnels religieuses de l'un et de l'au-

tre sexe, s'affectionner à des états dont Pausterité révolte tous les sens, et semble être au-dessus des forces humaines : tellement que la nature des choses paroît changer à leur égard, et que ce qui devroit, selon les sentimens ordinaires, leur inspirer de rhorreur , et les rébuter, leur devient un attrait pour les engager et les attacher. La fidélité à tous les devoirs de son état : pourquoi? parce qu'alors le religieux aspire à la perfection de son état, qu'il la désire véritablement et ar-^ demment, qu'il la désire même uniquement. Or, n'ignorant pas d'ailleurs qu'elle est toute renfer^ mée dans ses devoirs , il s'y porte avec un zèle infatigable, et une ferveur que rien n'arrête. Toute son étude, ce sont ses devoirs; toute son occupation , ce sont ses devoirs ; toute sa vie, ce sont ses devoirs. Il n'en omet pas un , et il n'y en a pas un où il n'apporte autant de vigilance, et autant de soin, que si c'étoitle seul dont il fut chargé, et dont il eût à répondre. L'exactitude aux moindres pratiques de son état : pourquoi? parce qu'alors le religieux n'ayant rien de plus à cœur que sou avancement dans les voies de Dieu , et sachant combien y peuvent contribuer certaines pratiques, qui, sans être proprement des devoirs, ni d'une obligation étroite , sont néanmoins des usages communs , et des coutumes établies , il s'en fait à lui-même des règles, et comme des lois inviola-^ bles. Rien n'est petit pour lui , dès que c'est un moyen de s'élever à Dieu , et de faire quelques progrès dans l'humilité, dans la charité , dans l'obéissance , daçis la mortification et la patience^

dans toutes les vertus. Il embrasse tout , il se réduit à tout, il profite de tout. Le prix devant Dieu et la sanctification des exercices de son état : pourquoi? parce qu'alors le religieux ayant toujours Dieu présent, et en conservant par-tout le souvenir, il ne se conduit que par des vues supérieures et toutes religieuses. Point d'autre principe qui le fasse agir , point dVaitre motif que le bon plaisir de Dieu. Or, ce qui donne à toutes nos œuvres un caractère de sainteté plus excellent , et ce qui en rehausse particulièrement la valeur , c'est la sainteté même du principe d'où elles partent , et Fexcellence du motif qui les accompagne.

Enfin, la paix et un parfait contentement dans son état : dernier avantage, qui est la suite immanquable des autres. Car le religieux aimant son état, goûtant tous les devoirs de son état, s'afFectionnant aux moindres pratiques de son état, envisageant Dieu dans tous les exercices de son état, et y trouvant un trésor de mérite qu'il amasse, et qu'il grossit d'un jour à l'autre, doit par une conséquence infaillible , se plaire dans son état ^ tt y ressentir les plus solides consolations. C'est ce que mille exemples jusqu'à présent ont vérifié; et comme le bras de Dieu n'est point raccourci, et que sa grâce, malgré l'iniquité du siècle, opère toujours avec la même onction, c'est encore maintenant ce que mille exemples vérifient. Ces consolations , au reste , cette onction que Dieu répand dans l'âme religieuse, n'ont rien de ces plaisirs grossiers , ni de ces vaines douceurs ou les mon-

daiiis font consister leur prétendu boiilieur. Ce sont des consolations tontes pures , toutes célestes, qui, par l'alliance la plus merveilleuse , s'accordent avec toutes les rigueurs de l'abnégation évangélique , et toute la sévérité de la pénitence- Car voilà le miracle que nous ne pouvons assez admirer dans une vie , où la nature est incessamment combattue : oii chaque jour elle est domptée, mortifiée^ crucifiée • on jouit d'un repos inaltérable , on ne cesse point de bénir son sort, et l'on s'y estime plus heureux qu'au milieu de toutes les pompes et de toutes les joies du monde.

Or 5 encore une fois , qui fait tout cela ? Je l'ai dit : l'esprit religieux. Esprit intérieur , qui . du fond de l'âme où il réside , se communique au dehors ^ et se montre dans tout l'extérieur du religieux , dans ses discours , dans son air , dans sa marche , dans toutes ses manières. Les gens du monde s'en aperçoivent bien , et de deux religieux , ils savent bien distinguer celui qui se comporte en religieux ^ et celui qui parle , qui converse, qui se conduit en séculier : d'où vient le respect qu'ils ont pour l'un , et le mépris qu'ils témoignent quelquefois pour l'autre. Voilà pourquoi dans ce premier noviciat , par où ^ selon l'ordre et la sage discipline de l'église , il faut passer avant que de prendre avec la religion un engagement fixe et immuable ^ les maîtres à qui l'on confie le soin de former ces jeunes élèves que Dieu retire du milieu de Babylone, et qu'il rassemble auprès de lui, s'étudient par-dessus tout à leur imprimer profondément cet esprit religieux ,

et ne leur recommandent rien avec plus d'instance, que de le nourrir dans eux^ de l'y fortifier, et de l'y maintenir jusqu'à la mort» Tant on est persuadé que c'est le premier fondement de l'édifice spirituel qu'ils ont à bâtir , et que de cette racine doivent procéder tous les fruits de justice que Dieu attend d'une vie régulière et conforme à la profession religieuse,

IL Mais parce que les contraires ne paroissent jamais mieux que lorsqu'on les oppose à leurs "contraires 5 après avoir vu quels biens produit l'esprit religieux , voyons quels abus et quels désordres s'introduisent dans une communauté , dès qu'il commence à s'éteindre. Il seroit à souhaiter qu'on en eût des preuves moins fréquentes et moins éclatantes ; mais on est obligé de le reconnoître , quoiqu'avec une extrême douleur : c'est par là que sont tombées de maisons entières , où la régularité^ depuis leur établissement 5 s'étoit conservée dans toute sa vigueur , et qui long-temps avoient été l'édification de l'église. Dieu y étoit servi fidèlement et saintement : la bonne odeur de leur piété se répandoit de jour en Jour, et se perpétuoit d'année en année. Tout le public en étoit instruit , et les regardoit comme des asiles de l'innocence chrétienne , et de la pureté des mœurs la plus parfaite. On vantoit de tous côtés la tranquillité, l'union, la charité qui y régnoit, et qui d'un grand nombre de sujets ne faisoit qu'un même cœur et qu'une même âme. Mais quelle malheureuse révolution a troublé cette harmonie, et ren- T. IL Q

versé ce bel ordre ? Comment est arrivé ce changement prodigieux, et cette triste décadence qui a perdu des communautés où l'observance étoit si exacte, et la règle si bien établie ? C'est qu'on y a laissé entrer l'esprit du monde , et que l'esprit du monde en a banni l'esprit religieux* Je veux dire qu'il en a banni l'esprit de retraite, l'esprit d'oraison^ l'esprit de dévotion, l'esprit de pauvreté , de pénitence , de soumission ; l'esprit de détachement , de renoncement à soi-même 5 et qu'il y a porté avec lui un esprit de dissipation, i|n esprit de licence et d^indépendance , un esprit de tiédeur et d'éloignement des choses de Dieu; un esprit de propriété, de commodité, de paresse; un esprit vain, hautain, jaloux des préférences et des distinctions , impatient , délicat , sensible , et la source enfin de mille divisions : car voilà quel est cet esprit du monde, qui prend la place de l'esprit de religion.

Faut-il alors s'étonner que cette ivraie, semée dans le champ du père de famille , y étouffe tout le bon grain ? Faut- il, dis-je, être surpris qu'une maison se dérange , et qu'elle prenne une face toute nouvelle ? que de maison de Dieu qu'elle étoit , elle devienne une maison de confusion , où les plus anciennes pratiques s'abolissent , ou les plus saints réglemens sont négligés, où chacun vit selon son gré, et où les fautes demeurent impunies ; où il n'y a plus ni subordination à l'égard des supérieurs, ni déférence à leurs avis et à leurs repréhensions , ni assiduité à la prière , ni lèle pour la fréquentation des sacremens, ni amour

de la solitude, ni recueillement, ni pauvreté, ni austérités? S'il y reste encore quelcjues âmes vraiment religieuses , de quel œil voient-elles une défection si générale et si déplorable ? et de quelle amertume sont-elles remplies dans le cœur, quand elles comparent Fétat présent, où la communauté se trouve réduite, avec ce premier état, cet état^ florissant dont elles ont été témoins, et dont elles ne peuvent presque plus découvrir le moindre vestige? C'est le sujet de leurs gémissemens, d'autant plus douloureux , qu'elles se croient moins capables de remédier au mal qui les afflige. Car souvent elles sont même obligées de se taire làdessus, et n'osent s'en expliquer, ni déclarer leurs sentimens, parce qu'elles savent que tout ce qu'elles diroient, seroit mal reçu, et ne serviroit qu'à irriter les esprits. Cependant le désordre, bien loin de se corriger , croît tous les jours. A mesure que l'esprit religieux s'en va, une certaine crainte de Dieu s'efface, une certaine tendresse de conscience diminue; on s'enhardit, pour ainsi dire, à faire certains pas, à franchir certaines barrières; et en de telles conjonctures, à quoi n'est-on pas exposé , à quels égaremens , à quels scandales ? Hélas! le souvenir du passé est sur cela une leçon bien terrible et bien touchante.

Il est vrai, après tout , que de pareilles chûtes sont moins ordinaires et moins à craindre pour toute une maison religieuse, que pour quelques particuliers qui s'oublient et qui s'écartent de leur devoir. Car, quoique le corps d'une communauté se soutienne , il peut y avoir des membres in^ T. II. 9^

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firmes et mal afFectés ; c'est-à-dire ^ qu'il peut y avoir de mauvais sujets qui se relâchent et qui dégénèrent de la sainteté de leur vocation. Or, n'y en eût-il qu\m seul , il est certain que la cause de son malheur est, ou de n'avoir jamais bien pris l'esprit religieux, ou de l'avoir perdu. Peut-être , avec cet esprit , avoit-il eu d'abord les plus heureux commencemens. Peut-être étoit-il entré dans la carrière avec une ardeur et une résolution dont il sembloit qu'on dût tout espérer pour l'avenir. Mais ces espérances peu à peu se sont évanouies. Au milieu de sa course il s'est arrêté , il s'est dérouté , il a quitté son chemin; et qui sait quand il le reprendra ? Combien d'autres , après s'être égarés comme lui , n'en sont Gai. 3. plus revenus ! O aveugles et insensés^ disoit saint Paul aux Galates, vous êtes si dépourvus de rai-* son y qu^ ayant commencé par V esprit ^ vous finis-sez maintenant par la chair, T^ous marchiez bien : pourquoi n^avez-vous pas continué de même ? et quel obstacle s^est opposé à votre per-sévérance ? Cet obstacle , à l'égard du religieux dont nous parlons, et à qui nous pouvons appliquer dans toute leur force les paroles de l'apôtrQ ^ c'est qu'il n'a plus le même esprit qui le dirigeoit et le gouvernoit. Trop de commerce et de distractions au dehors , trop de mouvemens même et d'agitations au dedans , omissions trop libres et trop fréquentes de l'observance régulière, négligences et tiédeurs dans ses exercices de piété, nouvelles idées, nouvelles inclinations^ nouvelles prétentions 5 tout cela insensiblement a déraciné

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âe son cœur les principes de religion où il awit été élevé.

Or y n'ayant plus le même esprit 5 il n'a plu«r les mêmes maximes : il ne pense plus comme il. pensoit, il ne goûte plus ce qu'il goûtoit 5 il n'agit plus dans les mêmes vues qull agissoit. Son état qu'il aimoit , lui devient ennuyeux et insipide ; ses devoirs, auxquels il étoit inviolablement attaché 5 lui paroissent incommodes et génans ; mille petites pratiques qui ont passé en coutume , et qu'une sainte ferveur ajoute à la règle , ne sont plus dans son estime que des minuties et des dévotions de novice. Il se ménage 5 il s'épargne, et tâche de s'adoucir le joug en se déchargeant do tout ce qu'il peut. Ce qu'il observe même par une obligation dont il n'est pas en son pouvoir de se dispenser, il n'y satisfait qu'à«-demi, que de mauvaise grâce , qu'avec une espèce de regret^ que par un respect humain , que par une crainte serviie , et qu'autant qu'il est éclairé de l'œil des supérieurs. Ainsi, dans une langueur mortelle , il traîne une vie lâche , imparfaite , et sans mérite. Que dis-je î une vie sans mérite? Plût au. ciel qu'elle fût seulement inutile , et qu'elle ne fût pas aussi criminelle qu'elle l'est ! Car dans ce relâchement il n'est pas possible qu'on ne soit exposé à bien des péchés , beaucoup plus griefs qu'on ne les conçoit, et qui, au jugement de Dieu, seront pour la conscience de rudes charges. Puissions-nous y faire présentement toute Tatlention nécessaire , et n'attendre pas à y cherches le remède lorsqu'il n'y en aura plus I II y en a

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encore , et quel est-il ? ce seroit un esprit plus religieux. S'il est mort en nous, travaillons à le ranimer : c'est l'entreprise la plus digne de nos soins.

' III. En effet , Pesprit religieux ne se retire point si absolument d'une âme , qu^on ne puisse le rappeler , et il ne s'amortit point de telle sorte , qu'on ne puisse le réveiller et le ressusciter. Vérité dont il est important avant toutes choses de se bien convaincre , et confiance qu'on ne doit jamais perdre , à quelque degré d'attiédissement et d'imperfection qu'on en soit venu. Car le démon , ennemi du progrès spirituel et de la sanctification du religieux , comme il est l'ennemi du salut de tous les hommes 5 n'a point d'artifice plus dangereux m plus puissant , pour empêcher le retour d'une âme religieuse , et pour s'opposer à la grâce qui la sollicite intérieurement et qui l'attire , que de la décourager 5 de lui persuader qu'elle ne pourra rentrer dans ses premières voies , ou qu'en y ren-^ trant elle ne pourra s'y maintenir. Elle se re-^ présente là- dessus à elle-même des difficultés qu'elle n'ose espérer de vaincre. Elle se sent dans une aridité , une sécheresse , un dégoût et un abattement , où il lui semble qu elle restera tou-^ }ours 5 quelque bonne volonté qu'elle ait d'en sortir : mais c'est une illusion. Tout ne dépend que d'un seul point , qui est de faire revivre dans elle l'esprit religieux. Or, pourquoi ne le pourroit-elle pas? Hé ! les plus grands pécheurs du siècle peuvent bien , avec l'assistance divine , re-

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prendre Tèsprit du cliristianisme ; pourquoi lui seroit-il plus difficile ^ avec le même secours , de reprendre l'esprit de sa vocation ? Il y a des moyens pour cela , et les plus efficaces se réduisent à trois j qui sont la réflexion Faction la prière.

Car si je veux me rétablir dans cet esprit de religion qui m'a fait renoncer au monde ^ et dont j'ai reçu les prémices en recevant l'habit religieux, ou si je veux le rétablir dans moi , le premier moyen que j'y dois employer , est la réflexion. G'est-a-dire ^ que je dois attentivement considérer, et me remettre devant les yeux ces grands objets dont )'ai ressenti l'impression à certains temps de ma vie, et en certaines rencontres , surtout depuis que je me suis dévoué à Dieu dans sa sainte maison : que je dois m.e retracer vivement ces grandes vues que j'avois alors de l'importance de mon salut , du prix de mon âme , de la vanité du monde et de ses dangers ^ des avantages de la retraite et de la profession religieuse ; des desseins de Dieu sur moi , et de l'obligation d'y répondre ; de mes devoirs envers lui 5 soit généraux comme chrétien , soit particuliers comme religieux; des hommages qui lui sont dûs; des grâces dont il m'a comblé; de la rcconnoissance qu'il en attend et qu'il a droit d'en attendre; des promesses que je lui ai faites, de la fidélité constante à quoi elles m'engagent. Frappé de ces idées, je dois ensuite me tourner: vers moi-même et contre moi-même. Je dois me d-ire : oii en suis-je ? et que fais-je dans mon état ...

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dans cet état de sainteté et de perfection? Je Tai^ choisi; mais, en le choisissant, que me suis-je proposé? et en m'y consacrant, qu'ai-je prétendu? J'ai voulu mettre en sûreté le salut de mon âme ; et jusque dans l'asile pu elle devroit être à couvert de tout péril, je la perds, du moins je m'expose à îa perdre. J'ai voulu me garantir de la contagion du monde ; et ce monde que je fuyois, je le re-^ cherche, je me rapproche de lui à toute occasion, ou je tâche de le rapprocher de moi; je ne me plais qu'avec lui , et tout sans lui m'est un désert , et m'ennuie. J'ai voulu me sanctifier par une vie religieuse; mais de bonne foi qu'est-ce que ma vie? ïl'est-elle pas moins religieuse que séculière? et combien de personnes séculières vivent beaucoup plus régulièrement et plus religieusement que je ne vis ? J'ai voulu me donner à Dieu , et m'y donner sans réserve ; j'ai voulu suivre sa voix qui m'appeloit, et remplir les desseins de sa providence ; j'ai voulu rhonorer, le servir, m'unir à lui par les nœuds les plus étroits; je lui en ai fait au pied de son autel une protestation soleniielle : mais en vérité puis-je croire que je sois à lui çpmme je le dois ; que je marche dans ses voies, et que j'accomplisse ses desseins; que je le serve selon qu'il le demande et qu'il le mérite , que je m'acquitte à son égard de tout ce que je lui ai promis et que je lui garde la fidélité que je lui ai jurée ? Hélas ! comment pourrois-je me le persuader, lorsque je tiens une conduite dont je ne puis ignorer le dérèglement? Voilà, dis-je; quels reproches je dois me faire , et voici ce cju'il

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y faut ajouter. Car cette conduite si peu religieuse, où doit-elle enfin aboutir? Demeurera-t--elle toujours impunie ? Après que mes supérieurs auront eu peut-être assez de condescendance pour la tolérer^ Dieu en usera-t-il de même; et quand je paroîtrai à son tribunal , aura-t-il la mémo indulgence? Toutes ces pensées ^ bien approfondies en de sérieuses méditations 5 sont capables de rallumer le feu dans une âme ; et c'est le premier moyen d'y exciter par la réflexien^ et d'y renouveler l'esprit religieux.

Le second est l'action. Saint Augustin 5 au sujet de la foi , parlant à un homme qui dit , Si je comprenois y je croirois ^ lui répond ^ Crojez ^ et vous comprendrez. On peut faire la même réponse à un religieux : Si j'avois , dites-vous 5 l'esprit religieux 5 j'agirois; mais pour l'avoir, agissez : c'est en agissant que vous le formerez dans vouSj et que vous l'y ferez renaître. Vous l'avez perdu j cet esprit religieux , en cessant de pratiquer les exercices de votre état ; et vous le retrouverez en les reprenant. Mais puis-je agir sans cet esprit ? Vous le pouvez , aidé de la vertu céleste. Vous pouvez , dis-je, indépendamment du goût 5 du sentiment 5 et de la vivacité que donne, cet esprit y vous rendre assidu à tout ce qui est de votre règle. Vous pouvez , aux heures et aux temps prescrits, vous recueillir devant Dieu, et méditer ; lire de bons livres , et vous y appliquer ; rentrer en vous-même , et faire l'examen de votre conscience ; approcher plus souvent du tribunal de la pénitence, de la sainte table, et

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y apporter plus de préparation; assister plus exaetement aux divins offices , et les réciter avec plus de révérence et plus de modestie ; vaquer à toutçs vos fonctions , sans en rien omettre , ni en rien négliger. 11 n'est pas besoin de descendre là-dessus^ dans un plus long détail. Vous savez assez quelles? sont les observances propres de votre institut; vous en voyez la pratique dans votre communauté : soumettez-vous à tout cela, et n'en passez pas im point, quelque léger qu'il soit. Vous y aurez de la peine , j'en conviens ; vous n'agirez qu'avec répugnance : mais si vous vous armez d'une géîiéreuse résolution , et que vous teniez ferme , marchant toujours du même pas, et suivant toujours la même route , malgré toutes les épines qui s'y rencontreront, j'ose vous assurer que ce BC sera pas en vain , et je puis vous promettre que l'esprit religieux qui s'étoit éloigné, ou plutôt que vous aviez vous-même éloigné de vous, reviendra; qu'il ramènera avec lui l'esprit de Dieu, ou , pour mieux dire , que l'esprit de Dieu le ramènera lui-même , et qu'il vous secondera. Vous^ serez surpris d'une si lieùreuse conversion; vous en bénirez mille fois le ciel, et vous vous écrierez comme le saint homme Job : Ce que mon âme rejetait avec horreur , est maintenant ma plus douce nouniture. Votre profession et tous ses engagemens, bien loin d'être encore pour vous un fardeau aussi pesant qu'ils Fétoient ou qu'ils vous le sembloient , vous deviendront aisés , et vous porterez le joug du Seigneur avec une sainte aiegresse.

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Mais achevons , et disons quelque chose du troisième moyen , qui est la prière. Il n'y a rien qu'elle ne puisse obtenir; et voilà ce que le Sauveur des hommes nous a fait entendre dans son évangile 5 par ces paroles si expresses. Demandez y et vous recevrez. Or^ si Dieu est toujours disposé à nous écouter, lors même qu'il n'est question que d'affaires humaines et d'intérêts temporels 5 que sera-ce quand nous voudrons attirer sur nous les dons de son esprit , et que dans ce dessein nous élèverons vers lui nos cœurs ? Ainsi l'âme religieuse , concevant les dommages infinis que lui a causés la perte qu'elle a faite de l'esprit religieux, et touchée d'un vrai désir de les réparer, n'a point de ressource plus prompte ni plus solide que de recourir à Dieu. Qu'elle lui représente sa misère : Hélas ! Seigneur , elle est extrême et vous en êtes témoins ; vous voyez la désolation de mon cœur et le triste abandonnement où il se trouve. Il est en votre présence comme Joh. i3.ai. une paille sans suc et toute desséchée. Ah! mon Dieu , il n'y a plus rien en moi de religieux que le nom. Qu'elle se reconnoisse coupable , et qu'elle lui en témoigne humblement et affectueusement son repentir : Non , Seigneur , ce n'est point à vous que je puis imputer le désordre de mon état , mais à moi-même ; ce n'est point à vous que je puis m'en prendre, mais je n'en dois accuser que moi-même. Je m'en accuse à vos pieds^ et je confesse devant vous que j'ai péché. Juste sujet de mes regrets et de mes gémissemens! S'ils ne sont point encore aussi vifs que je le vou-

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droisj du moins ils sont sincères^ et vous le savez. Qu'elle implore avec confiance sa miséricorde, et qu'elle lui redemande cet esprit de grâce, qui peut seul la relever ou la mettre en disposition de se relever elle-même : Jusques à quand , ô mon Dieu! jusques à quand? n'y a-t-il donc pas assez de temps que je languis dans le fonds de mon indolence , et ne sortirai-je point de mon assoupissement? Daignez me renvoyer votre esprit, et l'esprit de la sainte religion où il vous a plu de m'appeler. Avec cet esprit religieux vous me rendrez la vie; mais sans cet esprit religieux je n'ai ni sentiment ni mouvement. Qu'elle le fasse souvenir de ses bontés passées , et des miracles que sa grâce a opérés en faveur de tant d'autres : Pourquoi , Seigneur , ne ferez-vous pas pour moi ce que vous avez fait pour eux. Ils s'étoient égarés comme moi , et peut-être plus que moi ; mais au premier signe qu'ils ont donné d'un retour véritable 5 au premier désir qu'ils en ont marqué 5 vous leur avez tendu les bras, vous les avez recueillis dans votre sein , vous les avez embrasés d'un feu céleste , et revêtus d'une force divine. Leur changement a comblé de consolation, toute une communauté ; et après en avoir été le scandale, ils en sont devenus l'exemple. Hé, mon Dieu , puissiez-vous répandre sur moi les mêmes bénédictions ! J'en ai le même besoin, je les désire avec la même ardeur; il ne tient qu'à vous que j'en ressente les mêmes effets. Enfin , que Vàm^ religieuse insiste toujours , et qu'elle ne cesse point; de prier, jusqu'à ce que DiQU se soit laissé

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fléchir, et qu'il l'ait exaucée. Il n'éprouvera pas long-temps sa persévérance : car il n'est point de prière qu'il agrée davantage , parce quil n'en est point qui soit plus selon ses vues. Quoi qu'il en soit 5 on ne peut rechercher avec trop d'empressèment , ni demander avec trop d'instance un aussi grand don que l'esprit religieux. C'est le trésor évangélique : trésor caché et tout intérieur; mais si nécessaire et si précieux , qu'il faut tout vendre pour l'acheter. Heureux , quiconque le possède ; plus heureux , quiconque le conserve y l'entretient , le fait croître jusqu'à la mort,

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Habit religieux : ce qu'il signifie ^ et à quoi il engage.

Gè que Tapôtre saint Paul recommandoit aux premiers fidèles, il nous le recommande à tous, qui est x/^ nous revêtir de notre Seigneur Jésus- Rom. i3. 14. Christ. Or , dans un sens spirituel , se revêtir de Jésus-Christ 5 c'est se remplir l'esprit et le cœur des maximes de Jésus-Christ, et de ses sentimens; c'est conformer sa vie à la vie de Jésus-Christ^ et régler toute sa conduite sur ce divin modèle. Mais prenant les paroles du grand apôtre plus à la lettre , on peut bien les appliquer à l'habit religieux , et dire plus proprement d'une personne appelée à la religion, et admise à ce saint état^^ que dans la cérémonie de sa vêture , c'est de Jésus- Christ qu'elle se rev^t. En effet , elle se revêt de la pauvreté de Jésus - Christ puisque l'habit

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religieux est un habit pauvre ; elle se revêt de rhumilité de Jésus-Ghrit , puisque Thabit religieux est un habit modeste et humble ; elle se revêt de la pénitence de Jêsus-Christ ^ puisque l'habit religieux est un habit pénitent. Ainsi du reste.

Mais entrons en quelque détail , et voyons plus en particulier quel est le mystère du saint habit que nous portons en qualité de religieux. Voyons quels en sont les engagemens, quels en sont les avantages , comment il nous instruit de nos obligations 5 comment il condamne nos relâchemens ; de quelle manière il nous honore, et de quelle manière nous l'honorons , ou nous le déshonorons , selon l'esprit qui nous anime , et la bonne ou mauvaise édification que nous donnons au-dehors. De tout ceci nous pourrons tirer des leçons trèssalutaires 5 et de puissans motifs pour allumer toute notre ferveur dans la pratique de nos devoirs.

Qu'est-ce que l'habit religieux ? C'est , pour user de cette expression, une espèce de sacrement; je veux dire; que c'est un signe visible des dispositions intérieures ^ et des sentimens invisibles de l'âme religieuse. Le religieux touché de Dieu, et sentant l'efficace de cette parole évangélique, Bienheureux les pauvres y ne se contente pas d'une pauvreté en esprit; mais embrasse réellement la pauvreté de Jésus-Christ, par un dépouillement absolu de toutes choses; et c'est pour en faire une profession ouverte , qu'il se revêt d'un habit pauvre , afin de donner ainsi à entendre que toute la fortune du monde ne lui est rien, qu'il y a renoncé , et qu'il n'aspire qu'aux richesses

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immortelles qui lui sont réservées dans le cieL Le religieux , disciple d'un Dieu humilié 5 et connoissant toute la vanité du faste et de Torgueil humain - s'attache à l'humilité de Jésus-Christ : et c'est pour en faire une déclaration publique, qu'il se revêt d'un habit modeste et humble , afin de témoigner par là combien il est ennemi de tout ce qui s'appelle pompes du siècle , combien il les méprise , et qu'au lieu de chercher à paroître et à se distinguer par un faux éclat , toute sont ambition est de tendre sans cesse vers l'héritage éternel , et d'y briller dans la splendeur des saints. Le religieux mort à lui-même , ou désirant d'y mourir , et sachant quelle est la corruption des sens 5 et combien il importe de les tenir dans la sujétion j prend pour son partage la mortification de Jésus-Christ ; et c'est pour notifier le choix qu'il fait 5 qu'il se revêt d'un habit grossier et pénitent , comme s'il disoit : Que les mondains, idolâtres de leur chair , la flattent et l'entretiennent dans une mollesse criminelle , pour moi 5 je suivrai mon Sauveur crucifié, et chaque jour je me chargerai de sa croix , et la porterai sur mon corps.

A cet habit religieux les personnes du sexe ajoutent le voile , ce sacré voile que TertuUien compare à un bouclier , qui sert de défense à l'âme contre tous les scandales où elle pourroit être exposée, et contre tous les assauts de la tentation qu'elle auroit à soutenir. Mais, quoiqu'il en soit de la pensée de ce père, ce qui est de certain, c'est qu'en se couvrant de ce voile, une vierge chrétienne fait une protestation aiithenti-^

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que et solennelle de la résolution ou elle est , de fermer désormais les yeux à tous les objets terrestres et profanes ; d'étouffer dans elle les deux désirs les plus pernicieux ; et néanmoins les plus ordinaires , qui sont le désir de voir et le désir d'être vue ; de s'ensevelir toute vivante , et de se cacher dans Fobscurité de la retraite , pour n'être plus du monde ^ et n'avoir plus de rapport avec le monde ; de ne s'occuper que du soin de plaire à son divin époux ^ et de le gagner; de se dévouer uniquement à Dieu, et de n'avoir plus de conversion et de commerce qu'avec Dieu.

Voilà, dis-je, de quoi Fhabit religieux est un témoignage sensible; voilà ce qu'il signifie et ce qu'il annonce. Et de là même ce respect qu'il inspire communément aux gens du monde , qui le regardent comme un habit d'honneur. Je dis comme un habit d'honneur : car s'il y a des habits pour le seul usage et la seule commodité , il y en a aussi pour marquer la distinction et la dignité. Ainsi voyons-nous les rois porter dans les grandes solennités le manteau royal , comme le symbole et le caractère de la majesté de leur personne. Ainsi voit-on les souverains pontifes vêtus de leur habit de cérémonie , qui les fait reconnoître entre tous les prélats de l'église. Ainsi les bienheureux, même dans le ciel, ont-ils selon l'expression de l'écriture , un vêtement de gloire ^ proportionné au degré de leur béatitude et de leur sainteté. Or , tel est, par comparaison, l'habit religieux , et c'est qui en fait l'ornement et le prix. Caj le prix et l'ornement d'un habit ne doif

point précisément consister dans la matière qui Je compose; mais dans le ministère auquel il est affecté, mais dans la condition, dans l'élévation, dans le rang et la prééminence qu'il représente. D'où vient donc que l'habit de la religion , avec toute sa simplicité , et toute sa pauvreté , est ce* pendant si respectable et si honorable ? Ce ne peut être que parce qu'il représente des amis de Dieu 5 des hommes spécialement engagés et consacrés à Dieu, des serviteurs et des servantes de Dieu par état, des épouses de Jésus-Christ, des vierges de Jésus-Christ , des pauvres de Jésus- Christ, de fidèles imitateurs de Jésus-Christ, dont ils ont pris les livrées, et à qui seul ils font gloire d'appartenir.

Ce sont là en effet les premières idées que le inonde conçoit d'une personne religieuse , à en juger par son habit* Mais allons plus avant , et de tout cela que doit apprendre le religieux? Que doit-il conclure ? quel retour doit-il faire sur luitoéme ? Qu'a-t-il à se reprocher , et de quoi doit-il se confondre? C'étoit la pratique de S. Bernard; il se remettoit sans cesse devant les yeux les devoirs de sa profession , et il se demandoit : Oii êtes-vous venu ^ et pourquoi y êtes-vous venu ? Solide réflexion et utile souvenir qui ne devjoit jamais s'effarer de l'esprit d'un religieux.

Car c'est à peu près comme saint Bernard, et îiaéme avec plus de sujet que saint Bernard, qu'il doit s'interroger souvent lui-même et se demander : Quel est l'habit que je porte ? et qu'ai-je prétendu , ou qii'ai-jé dû me proposer en le re-* T. II. 10

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cevant? C'est un habit pauvre, par où je professe devant le monde la pauvreté de Jésus-Christ :; hé ! qu'est-ce donc d'avoir sous cet habit pauvre des senlimens tout opposés à la pauvreté que j'ai choisie ; de veiller avec tant de soin à ce que rien ne me manque ; de trouver si étrange que quelque chose me soit refusée -, de ne pouvoir me réduire au nécessaire , mais de rechercher avec un empressement extrême des Superfluités qui m'accommodent; de n'avoir point de repos, qu'elles îie me soient accordées, et d'imaginer mille prétextes pour m'en justifier l'usage ; d'affecter même quelquefois ( pitoyable foiblesse dont les sociétés religieuses ne sont pas toujours exemptes! ), d'affecter, pour ainsi dire, jusque dans le sac et le cîlice, un arrangement, un air de propreté, qui S€ ressent de l'esprit mondain dont mon cœur ne s'est encore jamais bien dégagé? C'est un habit modeste et humble, par où je professe l'humilité de Jésus-Christ : hé! qu'est-ce donc de conserver sous cet habit humble et modeste des sentimens tout contraires à l'humilité chrétienne; de savoir si peu m'abaisser, céder dans les rencontres, supporter un mépris, écouter un avertissement ; de désirer avec tant d'ardeur certaines préférences, certaines places qui piquent mon orgueil , et de prendre tant de mesures pour les emporter; de nourrir au fond de mon cœur tant de jalousies secrètes contre ceux ou celles à qui l'on donne l'ascendant siu* moi , et qui sont dans une certaine estime à laquelle je n'ai pu encore parvenir; de faire tant d'attention à tout ce qui est capa-j

ble, OU de me causer le moindre désavantage, ou de me procurer le moindre éclat^ parce que Fun blesse ma vanité , et qu'elle se repaît de l'autre ? C'est un habit grossier et pénitent, par où je professe devant le monde la mortification de Jésus-Christ : hé ! qu'est-ce donc dans cet habit pénitent et grossier , d'être d'une si grande délicatesse sur ce qui concerne ma personne , mes aises , mes commodités : ne voulant me gêner en rien; fuyant, autant que je le puis, la peine et le travail ; usant de toutes les fausses raisons que mon imagination me suggère, pour m'adoucir la rigueur de l'observance régulière , et pour m'en décharger; me laissant abattre à la plus légère infirmité qui m'arrive, et m'en servant pour demander des dispenses, et obtenir des soulagemens dont je pourrois fort bien me passer ; enfin , vivant au gré de mes sens , et ne leur faisant aucune violence ?

Mais qu'est-ce encore , sous un voile qui me consacre à la solitude et au silence d'une vie re-tirée, et qui me fait disparoître aux yeux du monde pour me séparer du monde ; sous un voile qui marque le détachement, le recueillement, l'esprit intérieur si propre de ma vocation ; qu'est-ce , dis-je, sous ce voile, d'aimer toutefois le monde; c'est-à-dire , d'aimer les visites du monde , les conversations du monde , les liaisons avec le monde ; d'y prendre un goût qui m'attache le cœur, qui me distrait et me dissipe , qui me détourne de mes exercices, et me les rend ennuyeux; qui me refroidit dans l'oraison, dans la communion; qui peu à peu éteint dans moi toute la. ferveur T. II. 10^

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