‹ Pensées... de religion et de moraleChapitre 24 sur 88 · S48 SACRIFICE · texte numérisé non relu

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non point de la foi , mais de la charité : martyre ^ dit saint Bernard j qui, sans effusion de sang, et sans l'horreur apparente de toutes ces cruautés que les tyrans exerçoient contre les défenseurs du nom chrétien , n'est pas dans le fond ^ à raison de sa durée 5 moins rigoureux ^ et semble même plus difficile à soutenir. Voilà quels ont été les sentimens de ces saints docteurs. Pensées nables et sublimes, mais auxquelles je ne crois pas néanmoins devoir ici m'attacherj parce qu'il me paroît , que le prophète royal , plus directement encore inspiré du ciel, nous donne de cette profession des vœux une idée plus naturelle et plus propre, lorsqu'il nous la représente comme un sacrifice : Pj. 49. Offrez au Seigneur votre Dieu ^ ce sont ses paroles , offrez-lui un sacrifice de louange ^ et présentez vos vœux au Très-Haut.

Sacrifice tout religieux : comment? en deux manières dont l'alliance est remarquable. En premier lieu 5 parce que 5 dans ce sacrifice ^ c'est le religieux qui 5 lui-même et en personne , fait la fonction de sacrificateur et de prêtre. Et en second lieu 5 parce que , dans ce sacrifice, c'est le religieux qui , lui-même et en personne , tient la place d'hostie et de victime. Le religieux est ^onc , dans la profession de ses vœux , prêtre et victime tout ensemble. Prêtre qui OiFre^ et victime qui est offerte. Prêtre qui offre , et qui , par cette oblatîon et ce sacrifice , s'engage à Dieu solennellement et authentiquement : victime qui est offerte , et qui , en conséquence de cette oblation et de ce sacrifice ^ appartient désormais à

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Dieu spécialement et totalement. Deux rapports sous lesquels toute âme religieuse peut se considérer : deux vues qui lui doivent servir de règle dans la conduite de toute sa vie , et qui Tune et l'autre ont de quoi lui fournir sur son état , et sur les devoirs de son état, des réflexions trèscdifiantes et de très-salutaires instructions^

I. C'est le religieux qui lui-même , et en personne , dans la profession de ses vœux , fait la fonction de sacrificateur et de prêtre : pourquoi? parce que c'est lui-même qui s'oblige, lui-même qui se voue , lui-même qui se donne , lui-même , en un mot, qui s'immole et se sacrifie. Dieu est présent à ce sacrifice pour l'agréer ; le ministre député de l'église y assiste , pour l'accepter 5 le peuple fidèle en est spectateur, pour en rendre témoignage , et pour le vérifier : mais celui qui le fait, c'est le religieux même , et nul pour lui ne le peut faire. La preuve en est manifeste : car 5 selon la maxime de la théologie , le vœu est un acte de la volonté , et d'une volonté libre ; par conséquent d'un^ volonté qui agit elle-même^ qui se détermine elle-même , qui , en vertu du pouvoir qu'elle a reçu de Dieu sur elle-même, dispose en effet d'elle-même et se lie elle-même. Il est vrai qu'elle est pour cela prévenue et soutenue de la grâce ; il est vrai que la vocation divine la presse , la sollicite , l'attire ; mais après tout, cette grâce, cet attrait , cette vocation d'en haut , ce n'est point ce qui forme l'engagement que le religieux contracte avec Dieu. Il faut que

i5q sacrifice la volonté acquiesce , qu'elle consente , qu'elle se livre , et que dans cet acquiescement de la voloDié , que dans ce consentement, dans ce dévouement, il n'y ait ni violence , ni contrainte , ni nécessité , ni erreur , ni surprise , rien enfin qui puisse en aucune sorte préjudicier à la liberté de l'homme et à ses droits.

Droits tellement inviolables , et condition si absolument requise dans le religieux , que de là dépend la vérité de son sacrifice, la sainteté de son sacrifice , le mérite et l'utilité de son sacrifice , la stabilité de son sacrifice et sa perpétuité. Tout ceci est important, i. La vérité de son sacrifice : car comme il s'agit de la personne du religieux, si ce n'est pas lui qui, de son gré et d'une volonté pure , vient s'ofFrir et se consacrer , ce tie peut être un vrai sacrifice , puisque ce ne peut être un vrai engagement. En vain paroîtra-t-il au pied de l'autel ; en vain , au milieu d'une compagnie attentive à l'écouter, prononcera- t^-il d'une voix haute et distincte la formule prescrite et les paroles essentielles ; si elles ne sont que dans la bouche , et que ce ne soit point de l'intérieur qu'elles partent , tout cet appareil ne sera plus qu'une montre spécieuse et qu'une cérémonie sans effet. Ainsi le décident tous les maîtres de la morale ; et c'est conformément à cette doctrine , qu'ils rejettent, comme promesse vaine et de nulle valeur, tout vœu qui n'auroit eu d'autre principe qu'un respect humain , qu'une crainte servile , que de trompeuses espérances, que des menaces capables de Iroublor le religieux et de le forcer dans son

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choix. 2. La sainteté de son sacrifiée : la raison est que ce qui sanctifie ^ c'est l'intention , c'est l'esprit. D'où il faut conclure que le sacrifice du religieux n'étant pas accompagné de cette inten^ tion , ni animé de cet esprit , il ne devroit être censé au jugement de Dieu que pour une action indifférente et morte. Quel honneur^n reviendroit à Dieu , qui ne se tient honoré que de la disposition de l'âme ? Et qu'ai-je affaire , disoit-il aux Juifs , des fruits de la terre que vous apportez dans mon temple , et du sang des animaux qui coule sur mes autels ? Tout cela ne m'est rien , tandis que vos cœurs ne sont point à moi , et ne se portent point vers moi. 3. Le mérite et l'utilité de son sacrifice : Jésus-Christ a promis le centuple en ce monde et la vie éternelle dans l'autre ; mais à qui? non pas à celui qu'on aura dépouillé de ses terres 5 et de tous ses héritages ; mais à celui qui , lui-même et volontairement, les aura quittés. Non pas à celui qu'on aura éloigné de son père , de sa mère, de ses frères, de ses sœurs; mais à celui €|ui, lui-même et volontairement, se sera séparé d'eux. Non pas à celui qu'on aura entraîné après lui; mais à celui qui, lui-même et volontaîre-ment, se sera mis à sa suite. Et en elTet, il n'y a rien de méritoire auprès de Dieu , que ce qui nous est volontaire ; et Dieu ne mesure le prix de ce que nous faisons, que paf l'affection avec laquelle nous le faisons. 4- La stabilité de son sacrifice et sa perpétuité : les vœux de religion sont irrévocables, et par là même ils sont perpétuels et en quelque manière éternels. Or, ih

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Be le peuvent étre^ qu'autant que la volonté s'est engagée. Par conséquent, si ce n'étoit pas ellemême qui se fut engagée 5 et que rengagement du religieux n'eut été qu'un engagement faux et apparent, il pourr oit le désavouer, il pourroit lerévoquer 5 il pourroit secouer un joug auquel il xie se seroit pas soumis , et où il ne se croiroit attaché par aucun lien. Il en faut donc revenir à ce point capital, que pour être véritablement, dignement, constamment à Dieu, c'est le religieux qui lui-même doit se présenter et se consacrer ; et voilà le sens de ma proposition, quand je dis que dans son sacrifice il doit faire lui-même l'office de sacrificateur et de prêtre.

Grande vérité , qui fournit à Pâme religieuse bien des sujets de consolation et d'instruction , soit dans le temps même où elle s'engage par la profession de ses vœux , soit dans toute la suite et tout le cours de ses années. Et d'abord quel fond de consolation , îorsqu'après les épreuves ordinaires, appelée devant le Seigneur, pour se déclarer à la face de l'église , et pour consommer son sacrifice par une promesse et une protestation publiques, elle peut se dire à elle-même et le dire à Dieu , que ce qui la conduit , ce n'est point un esprit de servitude , qui est l'esprit des esclaves ; mais un esprit d'amour , qui est l'esprit des enfans : que ce n'est point un esprit d'intérêt , qui est l'esprit des mercenaires ; mais lin esprit de religion, qui est l'esprit des élus? Oui , Seigneur, me voici : je viens; mais vous ïue perraettres en même temps de me porter â

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moi-même le doux témoignage , que je viens parce que je le veux ; que c'est mon cœur qui vous désire , mon cœur qui vous recherche ; et que le don qu'il vous fait^ n'est point un bien qu'on lui arrache 5 mais un hommage qu'il vous rend. Bénie soit^ mon Dieu, votre miséricorde, qui sait ainsi me mettre en état de goûter le plaisir le plus solide^ quand je puis penser que je fais quelque chose pour vous, et que c'est moi qui le fais, sans y être autrement déterminé que par le mouvement de votre divin esprit, et par ma fidélité à en suivre la sainte impression. Fidélité qui vous honore d'autant plus, et fidélité qui m'est d'autant plus salutaire et plus méritoire, que c'est le fruit d'une volonté plus maîtresse d'elle-même et de ses résolutions.

Telle est, dis-je , et telle doit être la consolation de l'âme religieuse. Consolation durable , qui , de ce premier moment où l'âme commence son sacrifice, s'étend jusqu'au dernier moment oii elle sort de cette vie mortelle pour passer dans le sein de Dieu. Car il n'en est pas du sacrifice religieux comme des autres sacrifices , qui , sur l'heure et dans un espace de temps très-coMrt , se consomment par l'entière consommation de la victime. Le religieux, tout immolé et tout sacrifié qu'il est , subsiste encore , et peut avoir une nombreuse suite de jours à remplir ; mais avec cet avantage , que chaque jour il peut aussi renouveler le même sacrifice. Ce n'est pas un nouvel engagement qu'il contracte, mais c'est le même qu'il confirme. Il n'est plus désormais en son pouvoir de s'en dispenser j mais il est tau-

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jours vrai , et il lui suffit de savoir que c'est luimême qui se l'est imposé : tellement que cet état, par une heureuse et sainte propagation , se perpétue de jour en jour, ou d'âge en âge, et se communique à toutes ses observances , à toutes ses fonctions , à tous ses emplois , jusqu'à ce qu'il plaise au ciel de finir sa course et de couronner ses mérites.

Ce n'est pas assez : mais de là même quelles instructions tire le religieux? quels motifs pour se soutenir dans la pratique de ses devoirs , et pour se reprocher ses relâchemens et ses tiédeurs ? Hé quoi , j'ai dit, j'ai promis , j'ai voulu ! j'ai dit à Dieu : Vous êtes mon Dieu, et je n'ai point d'autre maître à servir. Je lui ai promis une soumission et un attachement sans réserve. Gomme je le promettois, je le voulois. Je voulois vivre selon ma règle, je voulois en accomplir toute Fobligation et en acquérir toute la perfection. Or, ce que j'ai voulu si justement et d'une vue si délibérée , ai-je cessé de le vouloir? ou, si je le veux encore, pourquoi ne le veux-je plus avec le même zèle et la même ardeur? Le poids de la régularité me devient rude et pénible , sur-tout à certains temps : une longue persévérance est sujette à bien des dégoûts et bien des ennuis; mais j'ai dû prévoir tout cela : que dis-je ? je l'ai même en effet prévu ; et en le prévoyant, je l'ai accepté. J'en ai donné généreusement et hautement ma parole. Etoit-ce pour la révoquer? étoit-ce pour me démentir? éloit-ce pour manquer de courage dans l'exécution? Malheur à moi ? si je détruisois de la sorte et

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j'anéantissois la vertu d'un sacrifice où, moi-même et en personne , j'ai fait la fonction de sacrificateur et de prêtre •

II. C'est le religieux qui , lui-même et en personne, dans la profession des vœux, tient la place d'hostie et de victime. Car dans son sacrifice , ce qu'il offre ^ ce n'est rien autre chose que luimême et tout ce qui lui peut appartenir. Or , en s'offrant lui-même , il fait à Dieu l'offrande la plus précieuse , la plus honorable , la plus universelle.

I. Offrande la plus précieuse : je dis la plus précieuse , non point absolument et en soi ; mais par rapport à celui qui l'a faite. Expliquons-nous. A me considérer moi-même tel que je suis , et dans le fond de mon être , je ne suis rien , je ne puis rien, je ne dois me compter pour rien: mais ce rien , après tout , c'est ce que j'ai de plus cher, puisque c'est moi-même, et qu'atout être rien , après Dieu, n'est plus cher que soimême. Quand donc je me donne moi-même . je fais de ma part le don le plus grand. Dieu dit à Abraham : Prends Isaac } c'est ton filsGen. 22. unique et tu P aimes / cependant je veux que ^ tu le conduises sur la montagne et que là tu me le sacrifies ; car je te le demande. Le saint patriarche obéit; il mena son fils au lieu qui lui étoit marqué; il éleva lui-même le bûcher où il devoit l'immoler , se mit en état de le frapper selon l'ordre qu'il en avoit reçu; et si l'ange du Seigneur ne lui eut arrêté le bras, c'étoit fait

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d'Isaac 5 et Bientôt le sang de ce fils bîeii-aîme alloit être répandu / et sa vie terminée. Voilà ce que toute la postérité a comblé d'éloges et ca-^ nonisé , comme un des sacrifices les plus saints et les plus mémorables. Voila ce qui plut singulièrement à Dieu 5 et ce qu'il regarda comme un des monumens les plus certains et les plus sensibles de la religion d'Abraham et de sa foi : C^est maintenant que je cannois combien tu me crains, puisque tun^as pas même épargné ton fils unique. Le Seigneur n'eu demeure pas là; mais sa libéralité le porte encoTe plus loin : Parce que tu as fait cela^ et que pour me témoigner ton amour, tu n^as point eu égard à ton propre fils , je te bénirai^ je multiplierai ta race ^ je la ren-^ drai aussi nombreuse que les étoiles du ciel.

Or 5 sans prétendre rabaisser en aucune manière un sacrifice dont l'écriture a tant exalté le mérite , et que Dieu récompensa si abondamment et si magnifiquement 5 il est vrai du reste qu'Abraham, en sacrifiant Isaac, ne se sacrifioit pas luimême. Il sacrifioit un fils. Dans ce fils , le seul appui de sa famille, et le seul par qui son nom dut se perpétuer , il sacrifioit toutes ses espérances pour l'avenir : mais encore une fois, ce fils, ce n'étoit pas lui-même , et il en faut toujours revenir à la maxime de l'évangile, qu'il n'y a point de sacrî^ fice pareil à celui de donner sa vie pour ses amis, et de se donner soi-même. Avantage inestimable du religieux; et c'est par là qu'il pratique à la lettre, et dans toute la force de son sens, cette Mail, i6. 24. grande leçon du Sauveur des hommes : Si queU,

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qu^un veut venir après moi ^ qu^il se renonce lui-même. Prenez garde 5 remarque St. Grégoire,^'«w5 est ahpape : c'est heaiicoup de renoncer à ce qu'on^^fe^! vaidè possède 5 mais ce n'est pas tout: le point diffi-- '^"^^'^/''"^^"'^ cile et le souverain degré , c'est de renoncer h guod est. ce qu on est et a sa personne. 32. Sîet^a«

2. Offrande la plus honorable : comment? par la raison même que c'est l'offrande la plus précieuse. Et en effet, le prix de la victime augmente le prix du sacrifice 5 et le prix du sacrifice honore le maître à qui il est présenté. Dans l'ancienne loi on offroit à Dieu les fruits de la terre; on lui offroit le sang des boucs et des taureaux. Il ne rejetoit point ces victimes , il vouloit bien les accepter : mais , dans le fond, étoit-ce des victimes dignes de ce souverain Etre, et de quel œil voy oit-il ses au-, tels ensanglantés de telles hosties? Il n'y a qu'à l'entendre s'en déclarer à son peuple par la bouche du roi prophète , dans les termes les plusr énergiques et les plus formels. Ecoute^ Israël^ Ps. 49. et reçois ce témoignage de ma -part. Je ne dédaigne point tes sacrifices ; je veux même les avoir continuellement devant mes jeux y afin qu'ils me sollicitent sans cesse à te faire du bien. Mais sais-tu ^ poursuit le Seigneur , sais-tu ce que y agréerois au-delà de tout le reste y et ce qui conviendroit mille fois plus à ma grandeurl Ce ne sont point les prémices de tes campagnes ou de tes troupeaux. Et que m^ importe tout celai, si y ai faim y si je suis pressé de la soif y est-ce à toi que j^ aurai recours y et tout Vunivers n^ est-il pa^ à moil Mai3 par où donc, ô le Dieu de.

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nos pères , recormoîtrons-nous votre suprême puiV sance , et ce domaine absolu qui soumet à votre empire tous les êtres crées ? Quel tribut exigezvous pour cela de nous? point d'autre que vousmême ^ répond le Dieu tout-puissant. De tout ce que vous pouvez m^)fFrir entre les êtres sensibles et dépourvus de raison , rien ne vous égale vousmême , et rien ne doit plus servir à ma gloire. Car ma gloire, c'est que Pliomme, que cet homme. Tune des plus nobles créatures qui soient sorties de mon sein , que cet homme , formé à la ressemblance et marqué du sceau de son Créateur,

Ecc/i i5. i/^.qi^ç, cet homme que J^ai mis dans les mains de son conseil ^ et à qui j'ai laissé la disposition de lui-même , n'en veuille point autrement disposer que pour moi et que pour se dévouer à moi. Voilà le sacrifice dont je suis jaloux. Or, ce que Dieu, dès les premiers temps , disoit aux Israélites, c'est avec bien plus de sujet ce que dans la loi évangélique il dit à l'âme religieuse, et ce qu'elle fait en se sacrifiant , selon le langage de l'apôtre ,

Rom. 11. ï. comme une hostie vivante^ sainte^ agréable à DieUj et lui rendant par ce sacrifice d'elle-même le culte raisonnable qu'elle lui doit , et qui lui est le plus glorieux,

3. Offrande la plus universelle : se donner soi-même, c'est tout donner. Il n'y a pour l'homme que trois sortes de biens naturels : biens de la fortune, biens du corps, biens de l'ame. Biens de la fortune , qui sont les richesses temporelles ; biens du corps, qui sont les plaisirs des sens; biens de l'âme , qui sont l'entendement et la volonté.

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Or, le religieux, en se donnant lui-même, donne et sacrifie tout cela. Biens de la fortune , c'est ce qu'il donne et ce qu'il sacrifie par le vœu de pauvreté. Biens du corps , c'est ce qu'il donne £t ce qu'il sacrifie par le vœu de chasteté. Biens de l'âme, c'est ce qu'il donne et ce qu'il sacrifie par le vœu d'obéissance. Que lui reste-t-il donc? rien. Mais je me trompe • et s'il ne lui reste riea en effet, mille choses peuvent lui rester en espérances, en prétentions, en désirs. C'est la belle pensée de l'abbé Rupert, et la voici. Car, quand je me trouverois, parle malheur de ma naissance et de ma condition, dans un dénuement entier, et que de tous les biens humains je n'en posséderois aucun, du moins pourrois-je en prétendre la possession , par une infinité de droits légitimes que je serois capable d'acquérir ; du moins pourrois-je en espérer la possession, par mille voies justes et mille moyens qu'il me seroit permis de mettre en usage ; du moins pourrois-je en désirer la possession, et, sans bornes, porter mes souhaits à tout ce que je verrois et à tout ce que j'imaginerois. Je le pourrois, dis-je, comme tout ^utre que moi le pourroit de même : pourquoi? parce que si l'être de l'homme e t limité, sa convoitise ne l'est pas , et que son cœur , quelque étroite qu'en soit l'étendue , a néanmoins assez de capacité pour renfermer tout le monde.

On me dira que ces prétentions, ces espérances, ices désirs , n'ont rien de réel ; que ce sont de simples idées , et communément de vaines chijaaères : je le veuxj mais c'est justement en quoi T. U. II

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je crois devoir admirer davantage Teflieace et la vertu du sacrifice religieux. Car c'est dans ce sacrifice où le religieux se donne lui-même , qu'il donne conséquemment , et qu'il sacrifie toutes ces prétentions , toutes ces espérances , tous ces désirs; et c'est là même aussi que Dieu, dans l'acceptation qu'il fait de ce sacrifice , considère ces prétentions comme si c'étoient des titres solides, reçoit ces espérances comme si c'étoient des bieng assurés et présens , compte ces désirs comme si c'étoient des possessions actuelles et véritables. Et voilà comment les pères entendent ces paroles Matth. jg, de saint Pierre à Jésus-Christ : Seigneur j nous avons tout quitté pour vous suivre. Quelle confiance , dit saint Jérôme ! Qu'étoit-ce que Simon- Pierre ? un pauvre pêcheur : qu'avoit-il quitté? des filets qui faisoient toute sa richesse , et qui lui servoient à gagner sa vie. Cependant il semble qu'il eût quitté l'état le plus opulent et le plus abondant : Nous avons tout quitté. Ah ! il est vrai 5 Pierre , dans le fond, et à proprement parler, n'avoit rien quitté : mais selon l'esprit , et dans la préparation de son cœur, il avoit tout quitté, parce qu'il avoit quitté l'affection de tout avoir, oUj pour mieux dire, toute affection d'avoir. Il avoit quitté toute la terre , parce que s'il eût eu le domaine de toute la terre , il y eût renoncé en vue de Dieu, et en vue de Jésus-Christ son sauveur et fils de Dieu. Ainsi, ce ne doit point être une proposition outrée , si j'avance , selon que je viens de l'expliquer, que le religieux, par l'offrande qu'il fait de soi-même à Dieu, lui

offre dans soi-même ^ et avec soi-même , tout l'univers.

Sacrifice dont la gloire , quoique rapportée à Dieu seul , réjaillit néanmoins sur l'âme religieuse , puisque c'est en vertu de cette offrande que le religieux devient , non-seulement devant Dieu , mais devant les hommes , et dans l'estime des hommes , une personne sacrée» Sacrifice auquel sont attachées les plus grandes récompenses de Dieu 5 soit pour ce monde, soit pour l'autre. Et sacrifice aussi qui , depuis le jour de la profession des vœux , jusqu'au dernier jour de la vie, engage indispensablement le religieux à se tenir dans un état perpétuel de victime. Or, qu'est-cô que cet état? Il y en a peu qui le comprennent bien , et encore moins qui veuillent bien s'y ré-^. duire, et en embrasser toute la perfection. Car, être victime , j'entends victime de Dieu, et l'être par état, c'est n'être plus à soi, ne plus disposer de soi , n'avoir plus aucun droit sur soi , el n'en plus prétendre ; c'est être uniquement au pouvoir de Dieu, ne plus dépendre que de Dieu, ne plus agir que selon les ordres de Dieu et ses adorables volontés, par quelque organe , et de quelque manière qu'il nous les fasse déclarer ; c'est être dans un état de mort , et comme un mort se laisser conduire , gouverner , placer au gré de Dieu et des puissances supérieures à qui Dieu nous a soumis : de sorte que chaque jour nous puissions dire avec l'apôtre, et dans le même sentiment que l'apôtre : Seigneur^ tous les jours ^ nous sommes livrés à la mort ^ pour Vamour^ T. IL iif

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de vous y et à chaque moment nous sommes re-^ gardés et nous nous regardons comme des victimes qu^on immole. Vue admirable pour l'âme religieuse : je suis une victime de mon Dieu. Vue capable de la soutenir dans toutes ses observances 5 quelque pénibles qu'elles soient ^ et quelques efforts qu'elles demandent. Dans cette considération , à quoi n'est-elle pas préparée ? S'il faut prier , veiller , travailler , s'humilier , se mortifier aux dépens de son repos , aux dépens de sa santé , aux dépens de toutes ses inclinations, et à quelque prix que ce puisse être y rien ne l'étonné , quand elle pense que c'est en tout cela qu'elle est victime. Qualité qui la touche d'autant plus , qu'elle voit tant de mondains se faire les victimes de leur ambition , les victimes de leurs intérêts ^ les victimes de leurs plaisirs et de letirs plus honteuses cupidités , les victimes du monde qui les tyrannise et qui les perd : au lieu qu'étant la victime de Dieu et d'un saint amour de Dieu , elle est la victime de son devoir, la victime de sa perfection , la victime de son salut 5 la victime de l'éternelle félicité qui lui est réservée et qu'elle s'efforce de mériter.

Voilà pour quoi elle s'estime heureuse , et par où elle l'est en effet. Voilà par où nous pouvons l'être dans la religion. Notre sacrifice n'est point un simple sacrifice ; mais c'est un holocauste où toute la victime doit être consommée. Vouloir en retenir quelque chose ou le reprendre après l'avoir sacrifié , ce seroit un larcin , que Dieu y selon le terme de l'écriture , auroit en hor^

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reur, et qui nous exposerolt à ses plus rigoureux clîâtimens. Si là-dessus nous nous sentons coupables par quelque endroit, rougissons de notre infidélité, réparons-la, et, par une protestation toute nouvelle , rendons à Dieu ce que nous lui avons enlevé. Point de réserve avec vous. Seigneur ; car vous êtes un maître trop grand , pour vous contenter d'un partage indigne de vous. C'est mêm^ beaucoup que vous daigniez agréer le sacrifice que je vous ai fait, et que je vous fais encore. Hé! mon Dieu^ ce que j'en voudrois retrancher j à qui le donnerois-je? et ce que j'en ai retranché jusqu'à présent, à qui l'ai- je donné? Quoi que ce soit , il est toujours temps de le rapporter à votre autel , et vous êtes toujours prêt à le recevoir. Ne le rejetez pas , Seigneur ; et si je l'ai profané 5 si je l'ai employé , contre vos ordres , à me relâcher de la rigueur de ma règle , ne le méprisez pas, puisque je ne veux plus désormais l'employer, et tout ce que je suis, qu'à TOUS obéir et à vous plaire.

Jugement du religieux ^ ou le religieux au jugement de Dieu.

C'est une promesse bien consolante pour le religieux , que celle de Jésus-Christ aux apôtres : Je vous dis en vérité qu^au temps de la ré sur- Matth. 19. rectiony lorsque le Fils de l'homme sera assis sur le siège de sa majesté , vous qui m'avez suivi j vous sereu vous-mêmes assis sur douze

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siégea ^ et que vous jugerez les douze tribm d* Israël. Et quiconque aura quitté pour moi sa maison , ou ses frères y ou ses sœurs ^ ou son père y ou sa mère y tous ses héritages y recevra le centuple et la vie éternelle. Le religieux ^ comme les apôtres , a tout quitté. Il a même y dans un sens ^ beaucoup plus quitté que les apôtres, puisqu'ils ne quittèrent que leurs barques et leurs filets ^ notant que de pauvres pêcheurs. Enfin , c'est au nom de Jésus-Christ et pour Jé- «us-Christj qu'il a renoncé au monde et à tous les biens du monde. Il a donc part à la prome^sse du Fils de Dieu ^ et elle n'exprime rien de si grand qu'il ne puisse s'appliquer , et où il n'ait: droit de prétendre. Quelle espérance! quelle récompense! Mais voici d'ailleurs une autre parole bien terrible , sortie de la bouche du même Sauveur , et qui fournit au religieux un fond inépuisable de réflexions et de réflexions les plus tut, 12. 48. sérieuses : On exigera beaucoup de celui à qui Von a beaucoup donné ; et plus on lui aura confié de talens y plus on lui en redemandera. C'est-àdire 5 que nous serons jugés selon notre état , et selon les grâces attachées à notre état : de sorte que plus l'état aura été saint et capable de nous sanctifier , plus nous aurons de comptes à rendre et de chatimens à craindre. Car suivant ce II, 47. qui est encore écrit dans l'évangile : Le servie teur qui a connu la volonté de son maître ^ et qui y ayant eu plus de moyens pour Vaccom-* plir y Paurà néanmoins négligée y et n^aura mis ordre à rien y en sera plus criminel et plus j i^ goureusement puni.

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Voyons donc un religieux au jugement de Dieu, je dis un religieux tiède , lâche ^ imparfait , peu soigneux de ses devoirs , et peu zélé pour son avancement et pour sa perfection. Voyons-le à ce jugement redoutable, oii Dieu ne distinguera les conditions et les professions, que pour en faire la matière et la règle de ses arrêts. C'est là que nous comparoîtrons tous , et que le religieux , comme le reste des hommes , viendra répondre de toute sa vie , et recevoir sa sentence. Ne nous flattons pas que se soit toujours une sentence favorable. Jusque dans le sacré collège des apôtres 5 il y a eu un apostat et un réprouvé : nous étonnerons-nous , après cela , que dans les plus saints ordres il se trouve des sujets indignes de l'habit qu'ils portent, et réservés au^ vengean-ces du Seigneur ?

Quoi qu'il en soit, il sera jugé, ce religieux quel qu'il puisse être : et comment Dieu y procédera-t-il ? quelle forme de jugement observera-t-il? que lui remettra -t- il devant les yeux pour le convaincre ? quatre choses : le bienfait de sa vocation 5 les devoirs de sa vocation , les moyens qui lui auront été fournis pour remplir sa vocation, enfin l'abus criminel qu'il aura fait des grâces de sa vocation. Tout cela formera contre lui un témoignage qui l'accablera , et qui lui laissera nulle excuse pour se justifier,

I. Le bienfait de sa vocation. Dieu ne s'étoit pas contenté de l'appeler au christianisme, et de J'aggréger par le baptême au corps de son église,

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de lui révéler les vérités de son évangile , et de le faire instruire de ses mystères , de ses cornmandemens , des voies ordinaires du salut. Grâces communes, qui doivent suffire à tout chrétien pour rattacher inviolablement à Dieu. Mais à Fégard de cette âme religieuse , Dieu avoit eu des vues encore plus relevées et plus particulières. Il Favoît regardée comme sa vigne choisie ^ selon la figure dont il se servoit lui-même , en parlant de Jerusalem. Cette vigne qu'il vouloit faire profiter au centuple, et dont il prétendoit recueillir des fruits de sainteté les plus excellens , il Favoit plantée dans une terre de bénédiction. Il se proposoit de la voir croître, monter, s'élever; et voilà pourquoi il Favoit distinguée et spécialement élue. C'étoit de sa part une faveur, une élection toute gratuite; et c'est aussi ce qu'il représentera au religieux; c'est de quoi il lui retracera l'idée la plus vive et le souvenir le plus touchant.

Il lui développera les secrets de sa providence et toute sa conduite ; comment il Favoit prédestiné de toute éternité pour être associé à son peuple chéri et à ses plus fidèles amis; comment il Favoit prévenu dès ses plus jeunes années, pour lui inspirer le dégoût du monde et pour l'en sépa^^er; comment , dans un âge foible , il lui avoit donné assez de force et assez de courage pour rompre tous les liens de la chair et du sang , et pour vaincre tous les obstacles qui pouvoient le retenir ; comment il Favoit reçu dans sa maison , dans son sanctuaire , pour n'y être occupé que des choses divines^ et pour ne vaquer qu'à de pieux exeisr

cices ; comment il Tavoit appelé aux plus hauts degrés de la sainteté, et lui en avoit ouvert les voies ; comment il avoit eu en vue de lui faire mener sur la terre , autant qu'il étoit possible , la vie des anges dans le ciel , de le tenir toujours auprès de lui comme ces esprits bienheureux , et de l'admettre , en quelque manière , dans sa confidence et dans sa plus intime familiarité. Car telle est , en effet , l'excellence de la vocation religieuse ; en voilà les prérogatives et les plus précieux avantages.

II. Les devoirs de sa vocation. Les grâces de Dieu, sur-tout certaines grâces, portent avec elles leurs obligations; et selon le prix et la mesure de ces grâces, les obligations croissent et s'étendent à des pratiques plus parfaites. De là vient que la sainteté d'un religieux doit autant surpasser la sainteté d'un homme du siècle , que la vocation de l'un est au-dessus de la vocation de l'autre: €t c'est pour cela même aussi que l'état religieux consiste essentiellement dans ce sacrifice entier que nous faisons de nous-mêmes , pas les trois vœux de pauvreté , de chasteté , d'obéissance ; de pauvreté , en dévouant à Dieu tous nos biens; de chasteté , en dévouant à Dieu tous nos sens ; d'obéissance , en dévouant à Dieu tout notre cœur et toute notre volonté.

C'est encore pour cela que les saints instituteurs, éclairés et inspirés de Dieu, ont ajouté à ces trois engagemens chacun une règle , où , dans un cours d'observances ordonnées et solennelle-

'l68 JUGEMENT

ment approuvées, sont contenus et réduits en acté tous les conseils évangéliques^ toutes les vertus; le plus pur amour de Dieu , la charité du prochain la plus désintéressée ; une mortification continuelle, soit intérieure 5 soit extérieure; l'humilité, le mépris de sa personne , la patience , la sou- Biission, le recueillement, la retraite ^ le silence, la modestie, le jeûne, les abstinences, l'assiduité àForaison , à l'office divin, aux lectures de piété, aux examens de la conscience, à la confession, à la communion , au travail et aux fonctions de son emploi; en un mot^ tout ce qui peut servir à perfectionner l'âme religieuse et à la sanctifier. Devoirs que Dieu détaillera, pour ainsi dire , de point en point, aux religieux , sans en omettre un seul article. Voilà votre règle, reconnoissez-la. Voilà ce que vous deviez faire, et ce que vous deviez être ; vous l'aviez promis , et je l'avois exigé de vous. Et qu'y avoit~iî en tout cela que de juste, que de convenable à votre profession? 11 falloit l'honorer comme elle vous honoroit; il faîloit en soutenir la sainteté. La route vous étoit tracée : il y falloit marcher*

III . Les moyens qui lui auront été fournis pour remplir sa vocation. Non - seulement Dieu ne nous demande rien d'impossible ; mais tout ce qu'il nous demande , quelque difficulté qui s'y ren^ contre, eu égard à notre foiblesse , il prend soin de BOUS le faciliter par sa grâce, et de nous le rendre praticable. C'est ce qui paroît dans l'état religieux. Si le religieux doit tendre à toute la

BU RELIGIEUX. ï6g

perfection de l'évangile , combien de moyens la religion lui met-elle en main pour y parvenir ? Qu'épargne -t-elle pour l'instruire, pour l'éclairer j pour l'animer j pour le fortifier , pour le préserver des occasions, pour le relever de ses chutes, pour le régler par de bons modèles, pour allumer sans cesse dans son âme une sainte ferveur, et pour l'avancer ?

Temps d'épreuve, où, tout récemment sorti du monde , ^t novice dans les choses de Dieu , de «âges maîtres n'ont d'autre occupation que de le dresser, de l'exercer, de lui former l'esprit et le cœur, de lui enseigner la science des saints, et de lui apprendre à la pratiquer. Temps de retraite, où rentrant en lui-même et repassaijt par ordre les vérités les plus touchantes, il revient de ses dissipations, il se remet de ses langueurs , il pleure ses infidélités et ses négligences ; il reprend sa première ardeur, et redouble le pas dans la carrière qui lui est marquée. Temps de renouvellement , où , pour se lier plus étroitement à Dieu que jamais, et pour serrer les sacrés nœuds qui l'attachent, il ratifie toutes les promesses qu'il a faites ; il se reproche les plus légères atteintes qu'il peut y avoir données ; il s'engage par de nouvelles protestations, et se rétablit ainsi auprès du Seigneur dont il commençoit à s'éloigner. Exercices journaliers, la méditation , la prière, la visite des autels, l'assistance au chœur, les louanges divines , l'approche des sacremens , les fréquentes revues, les œuvres de pénitence, les entretiens spirituels j les conférences,^ les exhortations, l'usage

des bons livres. Vigilance des supérieurs , exemples des égaux j concours unanime des sujets dont une communauté est composée , qui vivent sous la même règle et qui , par une édification mutuelle et une sainte émulation, se soutiennent les uns les autres. Ajoutez les grâces du ciel y grâces intérieures j grâces particulières , grâces plus abondantes dans les maisons religieuses que par-tout ailleurs j lumières, sentimens, inspirations.

Que faut-il de plus? et ce que Dieu disoit à Israël, n'aura-t-il pas droit de le dire à un reli- Uaie. 5. 4. gieux : Qu^ai-je pu faire pour vous^ que je n^aie pas fait ? Je vous ai sauvé de TEgypte , je vous ai conduit dans une terre de bénédiction, je vous ai nourri de la manne céleste ; ma miséricorde vous environnoit de toutes parts , et je vous ai recueilli sous mes ailes , pour vous défendre de tous vos ennemis. Quelles barrières n'aviez-vous pas à leur opposer ? De quelles armes n'étiezvous pas muni pour les combattre ? Que vous demandois - je au-dessus de vos forces ? et , pour vous seconder , quelle protection , quels soins ^ quels appuis vous ont été refusés ? Vous ne vous plaindrez pas de moi et de ma providence ; mais c'est à moi maintenant d'examiner quelles plaintes j'ai à former contre vous, et combien vous êtes redevable à ma justice*

ÏV. L'abus criminel qu'il aura fait des grâces de sa vocation. Voici le point capital et décisif ; voici le terme fatal et le dénouement de cette dangereuse procédure. L'évangile »e nous annojiGe

DU RELIGIEUX. l^t

rien sur cela que d'effrayant ^ que de sinistre. Le Fils de Dieu cherche du fruit dans un figuier, et 5 n'y en trouvant point ^ il le maudit. Le cep de la vigne qui ne produit que des feuilles , est coupé, desséché et mis au feu. Le serviteur qui ne rend que le talent qu'on lui a confié , et qui ne l'a pas fait valoir , est réprouvé du maître. Ainsi que sera-ce au moment de la mort, à ce moment où le religieux, cité au tribunal de Dieu, paroîtra devant cette souveraine Majesté, et aux pieds de ce juge inexorable qui n'a acception de personne? que sera-ce, dis-je, quand Dieu, s'adressant à lui, il lui dira comme ce seigneur à son intendant : Rendez-moi compte de votre re- Luc, i6. 2, cette. Car voilà ce que vous aviez reçu , et à quelles conditions vous l'aviez reçu. Tel étoit le bienfait de votre vocation; tels étoient les devoirs de votre vocation ; tels ont été les moyens qu'on vous a fournis pour remplir votre vocation : à quoi tout cela s'est-il terminé? et de votre part quels en ont été les effets?

Que sera-ce quand Dieu , reprenant le fil et toute la suite de sa vie pendant les trente , les quarante années, et peut-être davantage, il lui fera voir une vie passée dans l'oisiveté, dans la paresse, dans une tiédeur mortelle et habituelle; une vie dissipée , immortifiée , quelquefois plus sensuelle, par proportion, et plus mondaine que la vie même du monde ; une vie sans attention sur soi-même ^ sans zèle de sa perfection , sans goût pour toutes les pratiques de piété , et sans dévotion ; des vœux très*^ imparfaitement gardés^

et souvent tout à fait violes; des règles, ou méprisées et hautement transgressées, ou observées par nécessité , par crainte , par bienséance , par respect humain, des actions toutes naturelles, des intentions toutes serviles, des passions très- vives, des conversations très -libres , des paroles trèsmédisantes et très-malignes , des animosités nourries et invétérées dans le cœur, des impatiences au dehors , et des saillies de colère qui n'ont que trop éclaté dans les rencontres, et que trop causé de trouble et de scandale.

Car nous parlons d'un religieux de ce caractère ; c'est-à-dire , ( et faut--il , helas ! que mm soyons contraints de faire un tel aveu ) , c'està-dire, que nous parlons d'un grand nombre de religieux , sans y en comprendre d'autres , dont il seroit à souhaiter que les égaremens, plus affreux encore et plus déplorables, fussent ensevelis dans un éternel oubli. Or, encore une fois, que sera-ce quand ce religieux se trouvera chargé de répondre à Dieu d'une telle vie , et d'une conduite si peu religieuse ? Est--ce là ce que Dieu attendoit de lui , et ce qu'il devoit en attendre ? Est-ce là ce que lui-même il avoit eu d'abord en vue, lorsqu'il sortit de la maison paternelle , et qu'il se dégagea, avec une détermination si ferme et si constante , de tous les liens du monde , pour se consacrer uniquement au service de Dieu? Etoitce là que devoit se réduire ce service de Dieu , et en cela qu'il devoit consister ? Hé ! s'il ne s'agissoit d'autre chose , qu'étoit-il nécessaire de faire tant d'efforts, de rompre tml de nœuds, de s'en-^

fermer dans le cloître , et de recevoir , pendant une année de probation, tant de leçons; de prendre des engagemens si saints , si étroits , si irrévocables? Pourquoi tout cet appareil? Il n'y avoit qu'à rester dans le siècle , et qu^à y jouir de sa liberté.

Mais allons plus avant , et que sera-ce encore quand, pour achever de confondre le religieux , et pour lui ôter*toute excuse , Dieu formera contre lui un jugement de comparaison ? Je veux dire, quand Dieu l'opposera lui-même à lui-même ; quand Dieu le comparera avec tant de justes qui vivoient dans le monde, et qui s'y sont sanctifiés; quand Dieu fera même servir à sa condamnation les pécheurs du monde , et toute leur conduite selon le monde ? Témoignages qu'il ne pourra récuser , et dont il sera accablé. Reprenons.

I. Comparaison de lui-même avec lui-même. Et en effet , il n'y a point ou presque point de si mauvais religieux , qui , vivant au milieu de ses frères , et les voyant assidus à leurs observances 5 n'ait eu quelquefois certains sentimens , et ne se soit trouvé en certaines dispositions ou Dieu le touchoit, où il comprenoit le bonheur de son état , où il en considéroit la sainteté , où il s'affectionnoit à ses devoirs, où il étoit résolu de s'y rendre plus fidèle, et où il les remplissoit véritablement. C'étoit pour les supérieurs une con-^ solation, pour la communauté un sujet d'édification, et pour lui-même un repos de conscience, dont il goûtoit toute la douceur et toute l'onction. C'est donc là; c'est à ces heureux joiu:s que Dieu;^

pour ainsi dire ^ le renverra. Que pensiez-vous alors ? A quoi étiez-vous disposé ? Que faisiezvous? Qu'y avoit-il dans la règle que je vous avois imposée , et que vous aviez embrassée , qui vous étonnât , qui vous rebutât , qui vous arrêtât ? iVous couriez dans mes voies , et vous vouliez y persévérer et y mourir : pourquoi vous en êtesvous retiré ^ et d'où, est venu ce changement ? Ce qui étoit un devoir pour vous , a-t-il cessé de l'être ? ne vous étiez-vous donné à moi que pour tin temps ? et n'étiez-vous pas toujours engagé par la même profession et les mêmes vœux? Ces grands motifs qui vous attachoient à vos obligations y ont-ils perdu toute leur force ? et le joug que vous portiez si délibérément et avec tant de courage , est-il devenu plus pesant et moins soutenable ? Soyez vous-même votre juge ; car c'est à vous-même que j'en appelle. Ce que vous avez voulu en telle conjoncture et ce que vous avez pratiqué , vous avez toujours dû le pratiquer ^ et toujours dû le vouloir.

. ^. Comparaison avec les justes du siècle. Le monde est bien corrompu; mais c'est cela même qui relève la gloire et le mérite de tant de saintes âmes qu'on voit dans le monde , tout corrompu qu'il est ^ et malgré tous ses dangers ^ s'adonner constamment à toutes les œuvres de la piété chrétienne, et vivre selon toute la perfection de l'évangile. Quelle innocence ! Quelle pureté de mœurs ! Quelle dévotion vive et ardente dans l'oraison , dans la communion, dans toutes les pratiques de religion ! Qualle fidélité aux moindres exercices

DU RELIGIEUX. in5

que leur a prescrits un ministre de Jésii.s-Clirist, en qui elles ont mis leur confiance ! Quelle docilité aux leçons de ce directeur I et quelle obéissance à ses ordres comme aux ordres de Dieu même ! Quel esprit de pénitence , que d'austérités secrètes, que de rigueurs qu'on est plutôt obligé de modérer que d'exciter ! Combien d'autres opérations de la grâce qui ne paroissent point ! parce que ce sont des âmes sans ostentation , et plus soigneuses de se cacher , que de se produire aux yeux du public. Il n'y a que les prêtres du Seigneur 5 dans le sein desquels elles déposent leur conscience, qui soient bien instruits de ces mystères : et je ne dissimulerai point que moi-même j'en ai cent fois rougi devant Dieu , voyant dans le plus grand nombre des saints et des saintes , et y découvrant d'éminentes vertus qui me reproclioient mes imperfections et mes foiblesses.

Mais ce reproche , combien sera-t-il encore plus pressant au jugement de Dieu? et quels prétextes le religieux pourra-t-il là-dessus alléguer pour sa défense? Le Fils de Dieu, parlant des Juifs, disoit : Les Ninivites s'élevront au jugement Matth. 12. contre cette nation ^ et la condamneront, Cardès^^' qu^ils entendirent la prédication de Jonas j ils firent pénitence ; et çoici plus que Jonas. Le même Sauveur ajoutoit : Plusieurs viendront 8. V orient et de V occident y et auront place au festin avec Abraham , Isaac et Jacob dans le royaume des deux : mais les eiifajis du royaume seront rejetés. Tristes figures dont le sens ne peut que trop s^appUquer à notre sujets et qui n'en sont i, la

irjQ JUGEMENT

qu'une trop sensible démonstration. Car voilà ce qui doit s'accomplir à Fégard du religieux , et voilà comment Dieu, pour ainsi parler, lui confrontera des troupes de séculiers, dont la vie et les exemples feront sa honte et sa condamnation. Dans la terre des pécheurs ils se sont sanctifiés ; et vous , dans la terre des saints, quel degré de sainteté avez-vous acquis? Ils étoient au milieu des périls, et ils se sont sauvés; vous, dans un lieu d'asile et gardé de toutes parts , en combien de manières avezvous exposé et hasardé votre salut? Tout conspiroit à les détacher de moi, et jamais ils ne se sont départis de ma loi , et de la perfection de ma loi ; vous , tout vous portoit vers moi , et combien de fois m'avez-vous oublié, combien de temps? Cette perfection où ils sont parvenus, n'étoit pour eux qu'un conseil, et ils n'en ont pas néanmoins négligé, ni voloîitairement omis un seul point : pour vous, c'étoit un devoir indispensa-ble , c'étoit un précepte de la désirer, de la rechercher, d'y tendre sans cesse, et de vous y avancer; mais quel effort avez-vous fait pour cela , mais y avez-vous pensé, mais vous en êtes-vous occupé, mais en mille rencontres, et sur mille sujets , avez-vous même observé l'essentiel de l'évangile^ et satisfait au commandement?

3. Comparaison avec les pécheurs du siècle. Ce sont ces mondains , qui , possédés du monde dont ils se sont rendus esclaves , donnent aux affaires du monde, et à son service, toute leur attention et tous leurs soins. Que ne font-ils point pour lui pkixe ? et que ne leur en coûte-t-ii point

DU RELIGIEUX. îrn

pour acquérir ses biens , pour obtenir ses récompenses, pour parvenir à ses honneurs, pour s'insinuer dans sa faveur, et pour s'y maintenir? On peut dire qu'il y a peu d'ordres religieux , et qu'il n'y en a peut-être point, quelque austères qu'ils soient, qui exigent autai>t de vigilance et de réflexions , autant de veilles et de fatigues , autant d'exercices pénibles et laborieux , autant de sujétion et de dépendance, autant de sacrifices de ses aises, de son repos, de sa santé , de sa propre volonté, qu'il en faut dans la cour d'un prince , dans la profession des armes , dans un ministère , dans une charge , dans un négoce , par-tout où Ton cherche à établir sa fortune et à réussir. Or, toutes ces peines, tous ces mouvemens, tous ces assujétissemens, sont-ce des obstacles capables d'arrêter un mondain dans la poursuite de ses prétentions et de ses projets ? Autre conviction contre le religieux, et autre sujet de confusion en la présence de Dieu. Hé quoi! lui dira Dieu, n'étois-je pas un maître assez grand? et le monde devroit-il être mieux servi que moi? Étoit-il plus puissant, plus riche que moi ? Etoit-il plus libéral dans ses promesses, plus magnifique dans ses dons? Avoit-il sur tant de mondains qui l'adoroient ou qui l'idolâtroient , des droits plus çacrés, plus inviolables que je n'en avois sur vous? Lui appartenoient-ils autant que vous m'apparte^-» niez? car vous étiez mon héritage, vous étiez dans ina maison, de mon peuple particulier. Le joug qu'il leur imposoit , étoit-il moins pesant que le mien ? et en le portant , ce joug du monde , n'avoit-U nul T. IL 12^

IrjS JUGEMENT

chagrin 5 nulle contradiction, nul ennui, nul dégoùl à dévorer? Toutefois comment le portoient-ils ? Ils servoient le monde comme leur divinité ; m'avez-^ vous servi comme votre Dieu?

De là quelle décision , quel arrêt? c'est ce que toute personne religieuse doit mûrement considérer : car qui sait s'il est digne de haine ou d'amour ? Mais du i ^ste il est certain qu'il y en a dans chaque communauté, à qui cette matière convient davantage, et que par un aveuglement bien déplorable, peut-être même par une espèce d'endurcissement, ce sont justement ceux-là qui en paroissent moins touchés que les autres , et moins en peine. De quelque espérance qu'ils osent se flatter , parce qu'après tout on ne leur voit point faire de chutes grossières et qu'ils suivent, disent-ils, le train ordinaire de la maison, nous lisons néanmoins dans l'évangile une parabole qui les regarde, et qui devroit rabattre leur confiance. C'est celle des dix vierges. Il est constant que toutes étoient vierges, et il n'est point écrit que dans leur vie il y eût rien de scandaleux. Cependant de ces dix vierges , lorsqu'il fut question d'entrer dans la salle du festin , il y en eut cinq Matth. 25. que l'époux rejeta , et à qui il répondit : Je ne pous cannois point. Affreuse réponse pour une âme religieuse , que la mort aura conduite au tribunal de Dieu ! Dans un désir ardent d'être admise à la béatitude céleste , elle s'écriera : iSfei-; gneur y Seigneur , ouçrez-moi^ mais quel coup de tonnerre , quel anathème , si Dieu vient à lui dire : Je ne vous; connais point! Hé! Seigneur^^

DU RELIGIEUX,, l^Q

je suis de ces vierges que vous avez appelées. Il est vrai : mais vous êtes de celles qui se sont endormies. Ce n'étoit d'abord qu'un léger assoupissement ; mais bientôt vous êtes tombée dans un sommeil oisif et plein de paresse. Bienheu- Matth. veux le serviteur que le maître en arrivant trouver a sur ses gardes et dans le devoir i il lui donnera V administration de tous ses biens. Mais vous qui n'avez rien fait de ce que j'attendois de vous , que pouvez-vous attendre de moi? Je ne vous connois -point.

Ce ne sont point là de vaines terreurs; et plaise au ciel qu'elles fassent sur nous une impression salutaire! St. Paul craignoit d'être réprouvé; et ce que ce maître des gentils ce vaisseau d'élection craignoit pour lui-même ^ tout apôtre qu'il étoit, nous pouvoris bien le craindre pour nous ^ tout religieux que nous sommes. D'avoir demeuré à Jérusalem 5 et dans les saints lieux , écrivoit saint Jérôme 5 ce n'est pas un mérite ni un sujet de louange; mais le mérite et ce qui est digne de louange , c'est d'avoir mené dans ces lieux saints une vie sainte. Disons-le mêm.e de la profession religieuse ; et si nous voulons que le jugement de Dieu nous soit favorable ^ prévenons-leo Entrons nous-mêmes en jugement avec nous-mêmes : mais entrons-y sérieusement, sans ménagement, sans retardement. Rappelons dans l'amertume de notre âme toutes nos années, supputons toutes nos pertes; tâchons de les réparer; rachetons le temps; et, sans faire aucun fond sur le passé, concluons comme David : C^est maintenant ^ Seh- Ps, gneur ^ que je vais commencer.

tSO SAINTES RÉàotUTIONS

Saintes résolutions d^une âme religieuse qui reconnoît la perfection de son état et se confond de ses infidélités.

Je vois, Seigneur, ce que je suis et ce que je devrois ne pas être , comme aussi je ne vois que trop ce que je devrois être, et ce que je ne suis pas. Que d'infidëlitës dans tout le cours de ma vie! que de tiédeurs et de lâchetés! voilà, mon Dieu, ce que jè ne devrois pas être , mais ce que je suis néanmoins , çt de quoi je me confonds à vos pieds. Au contraire, quelles vues de sanctification, quels desseins votre providence a-t~elle formés sur moi? A quelle perfection m'appelez-vous ? et qu'exige de moi rétat religieux , ce saint état où votre grâce m'a conduit ? Voilà ce que je deVrois être , mais ce que je ne suis pas; et de ne l'être pas, c^est mon humiliation et ma condamnation. Car je ne puis me dissimuler k moi-même, combien je me trouve encore loin du terme où vous vouliez m'éleVer , et combien peu j'ai avance jusqu'à présent dans les voies que vous m'avez tracées. Il n'a tenu qu'à moi d'y marcher ; et si je les avois constamment et fidèlement suivies, je serois un saint : hélas! mon Dieu , que suis-je qu'un prévaricateur et un pécheur ?

Je le reconnois ; mais après tout , Seigneur , je puis par votre miséricorde , non à ma gloire , mais à la vôtre , me rendre à moi-même , en me reprochant mes foiblesses , ce témoignage bien

d'une AME RELIGIEUSE. i8l

consolant , que toutes foiblesses qu'elles sont , ce ne sont point de ces désordres si ordinaires dans le monde , je dis dans le monde corrompu. Je vous sers très-imparfaitement , il est vrai ; mais enfin je n'ai point, comme une multitude innombrable de moudainSj quitté votre service; je n'y ai point renoncé. Je crains de vous perdre en perdant votre amour, je redoute vos jugemens, j'ai horreur du vice, je tâche à me tenir exempt de certaines passions , et je ne m'y laisse point entraîner ; je ne donne point entrée dans mon cœur à des objets capables de l'attacher criminellement 5 et de Finfecter d'une contagion mortelle ; je ne me livre point à ces injustices , à ces fraudes, à ces violences, à ces excès honteux, où portent une convoitise insatiable , un intérêt sordide , une ambition désordonnée , une molle sensualité , libertinage de mœurs et de croyance. Ah ! Seigneur , qu'éternellement vous soyez béni de tout cela , puisque tout cela vient de vous , et que ce sont les prérogatives inestimables de ma vocation à la vie religieuse. Sans cette prédilection que vous avez eue pour moi, et ce choii^ que vous avez fait de moi, comment n'aurois-je point été emporté par le torrent du monde ?^Gom-? ment aurois-je échappé à l'incendie le plus général, et n'aurois-je point été malheureusement consumé par le feu avec des millions d'autres ?

Car il faudroit y mon Dieu, que je fusse Thomme le plus présomptueux et le plus ingrat , si , me connoissant tel que je me connois , j'osois m'attribuer à moi-même un avantage dont je ne suis

l82 SAINTES RÉSOLUTIONS

redevable qu'à votre bonté infinie. Je n^ignore pas la conduite du monde y et je suis assez instruit des iniquités qui s'y commettent. De quoi n'ai-je point entendu parler? et de quoi n'ai-je pas souvent été témoin ? Le crime y règne dans toutes les manières , et il y règne ouvertement. Nonseulement il ne cherche point à se cacher; mais il lève la tête^ mais il se montre au grand jour, mais il devient un sujet de gloire, et une espèce de triomphe. Tout mon zèle s'allume là-dessus ; et 5 sans être assez téméraire pour me comparer à votre prophète , je crois pouvoir dire que je me sens touché de la même douleur que lui , et Z'^. îîo. P^^^'^^î^ m'écrier comme lui : Seigneur ^ ai pu les pécheurs de la terre } je les ai vus transgresser hautement votre loi, la mépriser, la pro* faner , et j'en ai été ému jusque dans le fond de l'âme ^7''^72 ai séché de regret et de tristesse. Je le dis en effet ; mais , dans le plus vif sentiment de mon indignation, je fais un retour sur il^i-même, je m'examine moi-même, je considère les dispositions de mon cœur, et de là j'apprends quelle doit être pour vous ma reconnoissance , et à quoi elle m'engage. Car tout ce que j^aperçois dans Cîs mondains dont je déplore Faveuglement et les prodigieux égaremens , c'est , mon Dieu , ce que je pouvois devenir, et, selon les apparences, ce qiîe j'aurois été comme eux , si j'avois eu â vivre parmi eux et avec eux; c'est où la passion ^ où l'occasion , où la coutume , où l'exemple , où mille engagemens m'auroient précipité.

Quand donc^ Seigneur, je vous rends grâce*

d'une AME RELIGIEUSE. l83

de ce que je ne suis pas comme le commun des hommes, ce n'est point par le même esprit que le pharisien , qui vous remercioit de n'être pas comme le reste des hommes , et qui par là prétendoit se mettre au-dessus de tous les hommes. Loin de moi cette confiance orgueilleuse , qui se prévaudroit de vos dons , et qui ^ par une présomption insoutenable , et sans se contenter du fruit que j'en retire , vous en raviroit encore l'honneur. C'est dans une vue toute contraire, que je reconnois , et qu'à ma confusion je fais devant vous cet aveu, que si vous m'aviez confondu avec le commun des hommes , et qu'il ne vous eût pas plu de me recueillir par une faveur singulière dans votre sainte maison, je me serois peut-être abandonné à de plus grandes désordres , et rendu pkis criminel qu'ils ne le sont; ou que s'il vous eût agréé de traiter comme moi le commun des hommes, et de les rassembler auprès de vous, et dans votre sanctuaire , ils y auroient beaucoup mieux rempli que moi la place que j'occupe, et y auroient acquis bien d'autres mérites que moi.

Cependant , mon Dieu , en vous bénissant de tout le mal que je n'ai pas fait jusqu'à présent, et que je pouvois faire , quand pourrai-je également vous bénir du bien que je pratique ? Je ne demande pas quand je pourrai vous bénir du bien que vous m'avez mis en état de pratiquer : dès maintenant , Seigneur , je vous en bénis , puisque j'ai pour cela les moyens les plus abondans et les plus puissans. Mais de pouvoir pratiquer le bien, et de le pratiquer, ce n'est pas

l84 SA.INTES RÉSQLUTIONS

uue même chose , et l'un n'est pas une conséquence de l'autre. Je ne l'éprouve que trop, et je n'ai que trop lieu de craindre le sart de ce serviteiu" inutile , qui fut rejeté et condamné , non point pour avoir perdu son talent , mais pour n'en avoir pas usé selon les intentions de son maître. Hé I mon Dieu , quand viendra ce temps que j'attends, auquel j'aspire depuis longues années, que j'ai cent fois désiré ^ et qui par ma faute n'est pas encore arrivé; quand dis-je, viendra-t-il cet heureux temps où je sortirai de mon assoupissement et de ma langueur , où je reprendrai un feu tout nouveau, où j'accomplirai fidèlement tous mes devoirs, où je suivrai de point en point toute ma règle, ou je penserai, je parlerai, j'agirai, je vivrai en religieux?

J'ai de bons momens , où je veux tout cela, où je me propose tout cela, où je forme sur tout cela des desseins : mais que le passage est difiicile de la résolution à l'exécution, et qu'il est ordinaire d'y échouer! Si je prends d'abord quelcjues mesures; si je fais quelques efforts, ce sont des efforts semblables à ceux de saint Augustin , lequel se comparoit à un homme endormi qui se réveille, et qui voiidroit se lever, mais que l'appésantissement où il est , replonge aussitôt dans son premier sommeil. C'est ainsi que le poids de ma fragilité me rentraîne , et malgré tous mes projets , me fait retomber dans mes premiers relâcliemens. Grand Dieu , créateur des âmes , et leur sanctificateur , donnez à l'ouvrage que vous avez commencé dans moi , sa dernière per-

d'une AME RELIGIEUSE. l85

fection. D'être dans la terre des saints , selon Yexpression d'un de vos prophètes , et de n'y point commettre l'iniquité , c'est un avantage des plus précieux; mais ce ne sera 5 Seigneur, un avantage complet 5 que lorsque dans cette terre des saints je travaillerai efficacement moi-même à me sanctifier.

Je dis, mon Dieu, à me sanctifier selon toute la sainteté de mon état ; car ce qui peut me suffire comme chrétien, seroit trop peu pour moi comme religieux. Au simple chrétien , vous n'avez , ce semble , donné qu'un talent ou deux : mais c'est au religieux que vous en donnez jusqu'à cinq, ïlieux il est partagé, plus il est obligé de rapporter -, et si celui des serviteurs qui avoit reçu deux talens, dût les rendre, et deux autres audelà, c'est avec la même proportion, qu'en ayant reçu cinq , je dois les faire valoir et les consacrer à votre gloire et à mon avancement dans vos voies.

Quels progrès j'aurois fait, Seigneur, si j'avois ainsi employé toutes mes années, depuis que vous m'avez appelé à votre service , et que je m'y suis engagé ! Où en serois-je ? où en sont tant d'autres , que je vois comblés de vertus et de grâces? Chaque jour ils croissent, ils montent, ils s'élèvent, tandis que je demeure en arrière, et que , chargé comme eux de votre joug , au lieu de le porter avec la même alégresse, je ne fais que le tramer. Etoit-ce donc là, mon Dieu , ce que vous vous proposiez, quand vous m'avez séparé du monde, et que par une distinction aussi

,j86 saintes résolutions

glorieuse pour moi, qu'elle m'est favorable et avantageuse 5 vous m'avez admis au nombre de tant d'àmes choisies? Est-ce là cette perfection propre de l'état religieux , et cette sainteté par-« iiculière qui le relève au-dessus de l'état séculier? Ne vous ai-je promis rien autre chose, en me dévouant à vous? N'aspirois~je à rien autre chose dans ce temps d'épreuve par où j'ai passé, €t qui a précédé la profession de mes vœux? Sont-ce là les leçons qu'on me faisoit , et n'est-ce qu'à cela qu'on me formoit? Tout me condamne, Seigneur 5 tout rend témoignage contre moi , et je n'imagine point d'excuse , que mon cœur malgré moi ne démente.

Du reste ma vie s'en va, mes jours s'écoulent, €t peut-être mon heure est-elle plus proche que je ne le pense. Quoi qu'il en soit, elle vient cette dernière heure ; et que sera-ce , si je la laisse venir , et qu'elle arrive , sans que je l'aie prévenue, ni que j'aie presque rien fait de tout ce que je devois ? Car , à parler de bonne foi et pour le dire à ma confusion, le peu que je fais^ n'est rien • ou si c'est quelque chose , ce n'est point , à beaucoup près , ce que demande ma vocation, ni ce que vous attendez de moi. Mais, n'est-il pas temps enfin, Seigneur J de commencer? N'est-il pas temps d'être religieux en pratique et en effet, après ne l'avoir été depuis tant d'années que d'hahit et de nom ?

C'est bien tard que je prends une résolution si salutaire et si nécessaire. C'est bien tard qua je commence, ou que je veux commencer : mais.

d'une AME RELIGIEUSE. 187

Seigneur, entre les ouvriers du père de famille, ceux qui ne vinrent travailler à sa vigne que vers la moitié du jour , eurent la même récompense que les autres , parce qu'ils regagnèrent ^ par l'activité de leur travail, ce qu'ils avoient perdu par leur retardement et leur lenteur. Or, voilà ce que j'ai à faire présentement; et de cette sorte mes pertes passées , au lieu de me décou-. rager, m'exciteront, m'animeront, se tourneront à bien. Moins j'ai avancé , plus je redoublerai ma course. Moins j'ai été religieux, plus je m'efforcerai de le devenir. Car je le puis encore , et malheur à moi si je ne le voulois pas; si désormais je n'y donnois pas tous mes soins; si je ne suivois pas la sainte ardeur que votre grâce m'inspire , et que je sens se rallumer dans mon. âme. Faites, mon Dieu, que ce ne soit point une ferveur passagère. Toute vive qu'elle est, ou qu'elle paroît, je ne saurois me répondre de ma persévérance , qu'autant qu'il vous plaira de me seconder , et que je serai soutenu de votre secours tout-puissant.

Goupernement religieux^ et quelles vertus j sont plus nécessaires.

C^uAND on traite de l'obéissance religieuse, ou ue s'attache communément qu'à instruire ceux qui doivent obéir, et l'on ne parle presque jamais à ceux qui doivent commander. Cependant les supérieiu-s miX point impeccables^ non plus que

î88 GOUVERNEMENT

Jes inférieurs. Les fautes des uns ne sont pas moins importantes j et ne causent pas moins de dommage dans une communauté, que celles des autres; et Von peut dire au sujet de Fobéissance, qu'il est aussi difficile ^ et même plus difficile , de bien savoir la faire pratiquer , que de bien savoir la pratiquer.

L'autorité supérieure j dans une maison religieuse 5 est une prérogative : c'est une distinction y mais une distinction à titre onéreux, et une charge plus qu'un honneur. Les fondateurs, inspirés de Dieu dans l'institution de leurs ordres, y ont établi une forme de gouvernement, nécessaire pour lier ensemble le cliôf et les membres, et pour maintenir tout le corp^ dans un bon état, en le maintenant dans la règle. Cette forme de gouvernemeiît n'est pas là même par-tout ; et comme il y a une diversité de grâces et de voies par oii la divine Piwidence conduit ses élus, il a pareillement une diversité d'observances et d'instituts ^ qui fait un des plus beaux ornemens de l'église <, Mais tous , quelque difFérens qu'ils soient d'ailleurs, conviennent en ce point, qu'il y ait à la tête de chaque société régulière une puissance qui préside , qui ordonne , qui tienne la place de Dieu , de qui l'on reçoive l'impression , et qi i dirige toutes les démarches et tous les mouvemens. Or, que ce premier mobile vienne à manquer, qu'il se dérange , qu'il s'arrête ; ( et afin de ne considérer la chose que par rapport à vous, qui m'engagez à vous écrire mes pensées , et à vous donner cette courte instruction , touchant la

RELIGIEUX. l8g

place que vous occupez présentement ) , qu'une supérieure n'ait que les talens requis pour gouverner, ou que les ayant , elle ne les mette pas en œuvre , on voit assez quels désordres il doit de là s'ensuivre. Car j voilà comment des communautés entières sont tombées dans une triste décadence , et dans un relâchement qui les a perdues.

Il est donc pour vous d'une conséquence infinie , qu'étant obligée de tenir les autres dans le devoir 5 vous fassiez vous-même une étude trèssérieuse de vos devoirs ; que vous vous les imprimiez vivement, et dans l'esprit et dans le cœur; dans l'esprit 5 pour les connoître ; dans le cœur , pour vous y affectionner 5 que vous en confériez souvent avec Dieu 5 et qu'aussi souvent vous en confériez avec vous-même, et vous vous en demandiez compte devant Dieu , que vous appreniez ainsi à bien mesurer tous vos pas dans la route où vous commencez à marcher. Elle est périlleuse ; les écueils y sont communs, et des écueils qu'on ne peut éviter sans une grande attention. De toutes celles qui vous ont précédée, combien peutêtre y ont échoué ! Quoi qu'il en soit , si le pilote s'endort au milieu des rochers où il se trouve engagé , il est fort à craindre que , par sa né-= gligence , le vaisseau ne périsse et si vous n'avez toujours les yeux ouverts pour prendre garde à vous, et pour vous observer, non-seulement vous vous égarerez , mais au jugement de Dieu^ vous deviendrez responsable de vos égaremens.

Ce qui doit être d'abord le sujet de votre con-

îgO GOUVERNEMENT

solatîon et de votre confiance ; c'est que vous nt vous êtes point ingérée dans le gouverir rient; que vous ne l'avez point leclierclié ; et, pour Jleh. 5. 4. m'cxprimer avec saint Paul , que t^ous ne vous êtes point attribué Fhonneur. D'où Vous avez droit de conclure , que vous y êtes app-^Kre de Dieu ; et que Dieu étanl fidèle à ceux qui suivent sa vocation, il ne vous abandonnera point, mais que sa grâce vous éclairera, qu'elle vous soutiendra , qu'elle consommera la honne œuvre qu'il a commencée dans votre personne, par le choix qu'il a fait de vous. Sans cette vocation d'en haut vous ne pourriez vous répondre si assurément de l'assistance du ciel : que dis-je ! vous devriez-vous attendre, de la part du ciel, à un funeste abandonnement. Car ce ne seroit plus Dieu alors qui vous auroit tracé le chemin où vous entrez , et il diroit de vous ce qu'il disoit des faux prophètes: Jer. 23. 21. Je ne les envojois points et ils couroient; voilà pourquoi ils seront rejetés et livrés à eux-mêmes.

D'autres que vous l'ont éprouvé , ou s'exposent à l'éprouver. Et ne le savez-vous pas? ne le voyezvous pas ? L'envie de dominer , disons mieux , et ne craignons point d'user du terme propre , une pitoyable ambition n'est pas tout-à-fait bannie des maisons religieuses ; mais elle s'entretient et se nourrit jusque dans l'obscurité de la retrai-^ te, et comme dans le sein de l'humilité. On veut être quelque chose, quoiqu'ense séparant du monde on ait déclaré qu'on ne prétendoit plus à rien. Ce divorce avec le monde a été plus de corps que d'esprit -, et parce que , selon le sentiment

RELIGIEUX. igi

naturel , qiii est par-tout le même , on aîme à se voir considéré^ ménagé , craint^ respecté, de là vient que , sans résistance et sans combat , on succombe à la tentation ^ et qu'on se laisse aisément surprendre au vain éclat de la supériorité. Mais le moyen d'y parvenir? et comment y procéder? Il est rare qu'on s'y porte ouvertement , et qu'on témoigne sur cela son désir. Au contraire on a bien soin de le cacher et l'on affecte , en toutes ses paroles et toutes ses manières , de marquer là-dessus une indifférence parfaite , et même une espèce d'éloignement. Rien de plus modeste que les expressions dont on se sert en parlant de soimême y et reconnoissant son peu de suffisance et son indignité ; mais ce sont des discours , et avec ces beaux discours , le désir qu'on a dans le cœur^ tout caché qu'il est , n'en est pas moins vif. On le dissimule ; mais il agit , et il fait agir. On prépare de loin les esprits 5 le parti se forme l'une attire l'autre. Cependant une élection approche 5 et c'est alors qu'il faut redoubler ses attentions, et se montrer pkis affable et plus officieuse que jamais, envers tout le monde, sur-tout envers les amies. Enfin le jour arrive où la communauté s'assemble , et où il est question de décider. Les voix se recueillent, la pluralité l'emporte, la supérieure est élue, bien contente de sa destinée, et peut-être encore voulant se persuader que c'est Dieu qui l'a choisie , et qu'elle n'y a contribué en aucune sorte.

Tout ceci au reste ne doit point étonner, depuis qu'on a vu les apôtres même, élevés à l'école de T. II. 13

ÏC)2 GOUVER.NEMÇNr

Jésiis-Ghrlst, disputer entre eux de la préséance ^ et ambitionner les premiers rangs de son prétendu royaume temporel. Mais de quoi l'on ne doit pja3 non plus être surpris, c'est que Dieu se retire, et qu'il ne bénisse point un gouvernement qui n'est pas dans l'ordre de sa providence. C'est qu'il permette que cette supérieure s'égare, qu'elle s'aveugle en mille rencontres, et qu'elle fasse mille fautes, qui détruisent toute l'estime qu'on en avoit conçue , et qui la décréditent dans une maison dont elle croyoit devoir être l'oracle et la directrice. C'est que, dans une place où elle espéroit trouver de la douceur et de la satisfaction , il lui laisse sentir toute l'amertume et tout le déboire de mille événemens fâcheux, de mille contradictions 5 de mille inquiétudes dont elle e§t sans cesse agitée, troublée , désolée , et qui lui donnent bien lieu de regretter l'état de dépendance d'où elle a voulu sortir^ et où elle vivoit mille fois plus tranquille et plus heureuse. C'est que , pour la punir , et pour punir le grand nombre de celles qui l'ont appuyée de leurs suffrages , plus par inclination que par raison , il prive la communauté d'une protection spéciale dont il la favorisoit, et que de cette sorte tout l'esprit de Dieu s'éteigne , et toute la discipline religieuse se dérègle. Châtiment aussi juste, qu'il est terrible et que les suites en sont malheureuses.

Mais revenons , et puisque de bonne foi vous pensez n'avoir rien à vous reprocher sur cet article,, ne nous y arrêtons pas davantage. Il s'agit maintenant de répondre à la vocation de Dieu, et d'en

remplir tous les devoirs. Le premier pas est fait, et bien fait : je le veux, et je n'en puis douter, connoissant votre dioiture et votre esprit religieux. Vous voilà dans la carrière; mais le point est de la fournir heureusement et dignement, soit pour la gloire de Dieu, soit pour le bien de votre maison^ soit pour la sanctification de votre âme. Vous voulez donc savoir comment vous devez vous comporter, dans une fonction d'autant plus critique pour vous , qu'elle vous est toute nouvelle, et que vous n'en avez eu jusqu'à présent nul usage. Vous me demandez quelles sont les conditions les plus essentielles d'une bonne supérieure, et par où elle peut se mettre en état de réussir. Je comprends tout en cinq paroles, dont chacune mérite une réflexion particulière : exemple , vigilance , charité , fermeté , prudence. Avec cela j'ose vous annoncer un succès tel que vous le pouvez désirer : car, à l'égard de la profession religieuse , c'est dans l'assemblage de ces qualités que consiste toute la science du gouvernement.

I. Exemple. Jésus-Christ lui-même a commencé par là : avant que d'enseigner , il a pratiqué. Vous êtes supérieure , il est vrai : mais en devenant supérieure , vous n'avez pas cessé d'être religieuse j c'est-à-dire , que vous êtes toujours dans la même obligation de travailler à votre perfection particulière et à votre avancement spirituel , selon l'esprit de votre règle , et par les moyens qu'elle vous prescrit. Vous n'êtes donc pas plus exempte des observances ordinaires, que le T. IL

ig4 GOUVERNEMENT

reste de la commiinanie'. Vous pouvez vous dispenser plus impunément; mais vous ne le pouvez pas avec plus de droit ^ ni plus légitimement. Vous le pouvez plus impunément , puisque , dans la maison dont la conduite vous est confiée , il n'y a personne qui puisse vous demander compte de vos actions , ni entreprendre de vous corriger : mais vous ne le pouvez pas plus légitimement ni avec plus de droit ^ puisque vous êtes liée par les mêmes engagemens que les autres , et qu'en vous chargeant de la supériorité , on n'a pas prétendu vous décharger de la régularité • Vous avez des pouvoirs que n'ont pas les autres; je le sais^ et on ne vous les conteste point : mais comme vous ne devez user de ces pouvoirs en faveur des autres , qu'avec poids et mésure ^ qu'avec raison et pour de justes sujets , vous n'en devez pas plus aisément ni plus librement user par rapport à vous-même.

Et ce seroit sans doute une chose assez étrange , qu'une supérieure ^ préposée pour maintenir la règle dans toute sa vigueur, fût la première à la transgresser. Est-ce là l'exemple qu'elle doit lui donner j et qu'on attend d'elle ? Saint Paul disoit aux fidè- 1- Cor. II. 1. les : Soyez mes imitateurs ^ comme Je le suis de Jésus-Christ ; et c'est ainsi par proportion que la supérieure dans une communauté religieuse j doit être en état de dire à toutes les personnes qui lui sont soumises : Agissez comme vous me voyez agir. Car, sans cet exemple, de quel poids seront toutes ses paroles et toutes ses exhortations? ©sera-t-^eik même parler? osera-t-elle exhor-

1er à la pratique de la pauvreté 5 lorsqu'on verra qu'elle ne veut manquer de rien ? osera-t-elle recommander la mortification des sens^ lorsqu'on verra qu'elle s'accorde tous les soulagemens, et se ménage toutes les douceurs qu'elle est en pouvoir de se procurer? osera~t-elle exiger l'exactitude, l'assiduité, la fidélité à tous les exercices^ soit publics, soit intérieurs, lorsqu'on verra qu'elle abuse de son autorité pour vivre à sa mode et selon qu'il lui plaît , ayant toujours des prétextes , et se prévalant de tout pour excuser sa dissipation et son dérangement perpétuel? Pour peu qu'elle raisonne et qu'elle rentre en elle-même, ne sera-t-elle pas forcée de se taire ? ou si , malgré tout cela, elle venoit à s'expliquer et à se plaindre des relâchemens qu'elle aperçoit , et des fautes qui se commettent , ne seroit-on pas tenté de lui alléguer ce proverbe cité par Jésus-Christ, dans l'évangile de saint Luc : Médecin^ g^^- Luc 4. 23. rissez-pous vous-même.

IL Vigilance. Tout supérieur est responsable de ceux que Dieu a mis sous son obéissance. Par conséquent il doit veiller sur eux : un père sur sa famille, un pasteur sur son troupeau, et vous sur votre maison. Devoir que vous ne pouvez, négliger sans une offense très-grièye : car c'est de là que dépende, ou le soutien , ou la ruine d'une communauté. Un tel intérêt n'est-il pas assez grand pour engager la conscience , et ne devezvous pas trembler en y pensant ? Ce n'est pas mon desgeia de vous troubler par de vaines frayeurs

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niais , en vérité , bien des supérieures vivent là-dessus dans une sécurité pire que tous les scrupules et toutes les frayeurs que je vous donnerois. Elles sont dans leur plaçe comme ces idoles que nous dépeint le prophète^ aupseaume ii3. On leur présente de Fencens : mais du reste elles ont des yeux et ne voient point ^ elles ont des oreiller et n^ entendent point ^ elles ont des mains et n^a^ gissent point j elles ont des pieds et ne marchent point. C'est-à-dire , qu'ennemis de tout soin et de toute peine , elles n'entrent presque en rien^ elles ne s'informent de rien p elles ne prennent, garde à rien : leur unique vue est de couler en repos le temps de leur supériorité ; pourvu qu'on ne les importune point , et qu'on les laisse eu repos, elles sont çontenteSe Mais cependant tout le temporel d'une niaisoiî. est mal administré et se dissipe ; mais cependant mille usages s'introduisent 5 et chacune se donne des libertés qui passent en coutume 5 et qui sont de véritables abus ; mais cependant les anciens règlemens s'a- Lolissent 5 la discipline domestique se renverse y le recueillement se perd 5 la ferveur se refroidit; plus de zèle pour le service de Dieu ^ plus de silence , plus de retenue , plus d'oraison ; et plaise au ciel que d'autres désordres ne succèdent pas à ceux-ci , et que l'abomination de la désolation ne s'établisse pas dans le liei^i saint !

Or , rien de tout cela ne retombera -t-il sur la supérieure? et sera-t-elle dûment justifiée devant Dieu, quand elle dira : Seigneur, je n'en étoit pas instruite? Non, elle ne l'étpit pas; mais

RELIGIEUX. igt7

parce qu'elle ne vouloit pas l'être , ou qu'elle ne le vouloit pas bien ; mais parce qu'elle se sou^ €Îoit peu de l'être ; mais parce qu'elle ne pre- Tioit pas les mesures raisonnables pour l'être. Quel poids aura-t-elle donc à porter ; et n'est-il pas à craindre qu'elle n'en soit accablée! Gardez-vous au reste de donner dans une extrémité tout opposée; et apprenez à distinguer la vigilance qui est une vertu , et l'inquiétude , qui est une foiblesse. Rendez--vous attentive et vigilante; c'est ce que je vous demande : mais je n'entends point que vous soyez de ces supérieures timides et trop recherchantes , qui prennent ombrage de tout , et que tout alarme. Esprits défians et soupçonneux; leurs vivacités j leurs mouvemens / leurs agitations eontinuelles les fatiguent beaucoup, quoiqu'assez inutilement ; et par là même elles ne fatiguent pas moins une communauté composée de très-bons sujets, qui n'ont pas besoin d'une inspection si scrupuleuse et si incommode. Il y a de la modération en toutes choses , et des bornes où il faut se contenir.

III. Charité. Que ne puis-je vous l'inspirer dans loute la perfection que vous devez l'avoir I ou puissiez-vous travailler solidement à l'acquérir, et la mettre par-tout en œuvré ! Remarquez, s'il vous plaît, ce que je dis : dans toute la perfection que vous devez l'avoir. Et en effet, cette charité commune et fraternelle . que nous nous devons les uns aux autres en qualité de chrétiens, ne suffit pas à une supérieure au regard de ses filles ; mais puisque ce «ont ses filles en Jésus^-Christ , elld

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