‹ Pensées... de religion et de moraleChapitre 25 sur 88 · GOUVERNEMENT · texte numérisé non relu

GOUVERNEMENT

leur doit une charité de mère. Je veux dire qu'elle leur doit une charité tendre^ pour compatir à leurs infirmités ; une charité bienfaisante , pour leur faire tous les plaisirs, et leur procurer tous les soulagemens conformes à leur état; une charité affable et prévenante , pour leur ouvrir le cœur et leur donner la confiance de lui exposer leurs sentimens ; une charité douée et patiente ^ pour les écouter à toutes les heures^ et ne les rebuter jamais, malgré l'ennui que quelques-unes peuvent lui causer ; une charité universelle , qui les embrasse toutes en notre Seigneur ^ sans distinction et sans prédilection. De cette sorte vous aurez dans votre gouvernement la plus solide et la plus sensible consolation que puisse désirer une supérieure , qui est de voir ses filles venir à elle avec con- §ânce ; lui obéir par amour y et non par crainte ; chercher auprès d'elle leur soutien dans toutes leurs peines 5 et leur conseil dans toutes leurs résolutions; lui faire part de leurs pensées les plus intimes , et déposer leurs âmes dans ses mains.

Mais que seroit-ce , si vous étiez de ces supérieures hautes et impérieuses , qui pensent bien plus à relever leur autorité^ qu'à l'adoucir et à la tempérer ; de ces supérieures indifférentes , dures 5 sans pitié ( car il y en a de ce caractère 5 et je ne crois pas m'exprimer trop forteioent ) ; de ces supérieures très-indulgentes pour elles-mêmes , très-peu touchées des besoins d'au-^ trui 5 et traitant volontiers d'imaginations tous les îïiaux dont on se plaint; de ces supérieures brusques dans leurs manières , sèches dans leurs paroles 5

aigres dans leurs réprimandes , factieuses dans leurs humeurs 5 partiales dans leurs affections, accordant tout aux unes , et refusant tout aux autres? Pourriez-vous alors trouver miuivais que les cœurs Yous fussent fermés, et que chaque particulière, après avoir essuyé vos rebuts et vos rigueurs extrêmes, se tînt à l'écart, et attendît une conduite plus charitable et plus engageante que la vôtre? Souvenez-vous que le joug de la religion est le joug de Jésus-Christ , et que Jésus-l'hi ist nous assure , dans les termes les plus formels , que son joug est doux et son fardeau léger. Ne démentez pas cette parole de la vérité même , et n'appésantissez pas, ne rendez pas insupportable un joug qui , selon la promesse de notre divin Maître , doit être aisé à porter. Il ne faut pécher par aucun excès; mais il me semble, après tout, que dans une supérieure il seroit moins condamnable de pécher par un peu trop de bonté, que par trop de sévérité. Pensez que vos filles ne sont pas des esclaves ; qu^elles ne sont pas nées dans la dépendance , mais qu'elles s'y sont réduites volontairement et par choix ; que ce sont les servantes de Dieu , qui est un Dieu de miséricorde; que c'est le plus cher troupeau du Fils de Dieu , qui en a fait ses épouses. Peut-être quelqu'une vous paroîtra-t~elle trop délicate , trop occupée de sa santé ; mais, à moins que vous n'en ayez une certitude bien fondée, penchez plutôt à la contenter , autant que cela se peut , qu'à lui retrancher ce qu'elle croit lui être nécessaire. Dans le danger u'étr^^ trompée , il vaut mieux

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que vous le soyez en faisant du bien 5 que de rêtrc isn çontristant une personne et la mortifiant,

ÎV. Fermeté. C'est le cor'rectif d'une lâche et piolle condescjendance : car la charité ne doit point dégénérer dans une tolérance aveugle et pusillanime ^ ni afFoiblir le gouvernement. Les puissances du siècle ont le glaive en main pour punir les coupables , et vous avez en main Tautorité pour réprimer les esprits indociles , et pour les tenir dans le devoir. Quand donc l'occasion se présente , et qu'il y va de la gloire de Dieu , et du bon ordre de votre communauté ^ c'est alors que vous devez vous armer d'une sainte assurance ; que vous devez avertir 5 reprendre, user de tout votre pouvoir , et vous opposer comme un mur d'airain à tous les scandales et à toutes les nouveautés. Vous me direz qu'il faut à tout cela de Fassaisonnement et de Fonction : j'en conviens; mais je vous dis aussi qu'il y faut de la force et de la résolution. Voyez quelle menace Dieu faisoit à son prophète : elle est terrible ^ et elle c/à. 3 '7' vous regarde. Prophète y je vous ai établi sur la maison Israël pour lui annoncer mes ordres^ et lui déclarer mes volontés. Si ^ par une considération humaine^ et par une timidité indigne de votre ministère ^ vous demeurez dans le silence ; si vous manquez de vous faire entendre à ce peuple y et que quelqu'un s^ égare et se perde il périra dans son péché et par son péché : mais ce péchémême vous sera imputé; vous j participerez y et le sang de çe pécheur frappé de mon indi^

gnation et de ma colère , réjaillira sur vous pour votre ruine et votre condamnation. C'est ainsi que Dieu vous parle à vous-même dans la situalion présente où yous êtes , et il n'y a rien là que vous ne puissiez yous appliquer-

Si 5 par une trop grande réserve , vous avez des ménagement où vous n'en devez point avoir ; si , par votre extrême facilité , c'est la communauté qui vous gouverne ^ au lieu qu'on vous a constituée pour la gouverner , qu'arrivera-t-il de là? ce sera bientôt un renversement universel, parce qu'il n'y aura plus de frein qui arrête. Or, dans ce renversement que vous auriez pu et dû prévenir, jugez ce qu'il y auroit à craindre pour vous de la part de Dieu. Mais je voudrois ne faire de peine ^ personne : yous le voudriez , et moi je vous dis qu'il y a des personnes à qui l'on est quelquefois obligé d'en faire. Mais je les choquerai, j'attirerai bien des murmures contre moi, et je prévois que cela fera du bruit : vous le prévoyez, et moi, je vous réponds qu'il y a des conjonctures où le bruit est nécessaire ; que les murmures retomberont sur celles qui s'y laisseront emporter ; qu'ils passeront , et que vous aurez acquitté votre conscience. Mais il est fâcheux de s'exposer, en parlant, à des réponses désagréables, et à de secrètes animosités dont il ne sera pas aisé dans la suite d'effacer l'impression. La chose est fâcheuse , je le sais ; mais je vous demande : Qui parlera donc si vous vous taisez ? et comme vous avez les avantages de la supériorité ^ n'est -il pas juste que vous en ayez les

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désagremens ? Enfin ^ vous souhaiteriez de gagîte:r les cœurs , et de vous affectionner la maison ; votre intention est bonne , elle est louable ; mais, vous êtes dans Terreur , si vous comptez de vous faire aimer par une indulgence qui soufFre tout ^ et qui accorde tout. On vous méprisera ; et celles mêmes qui vous témoigneront plus d'attachement ^ parce que vous ne les contredirez en rien , perdront pour vous toute estime dans le fond de Tâme. Car voilà comment nous sommes faits. Ea même temps que nous voulons ^ par le sentiment naturel ^ jouir de notre liberté et satisfaire nos désirs , si néanmoins un supérieur nous lâche trop la bride 5 et nous abandonne à nous-mêmes , notre raison le condamne. Ayez pour toutes vos filles beaucoup d'honnêteté ^ beaucoup de douceur, je vous Pai déjà dit : mais d'ailleurs faites-leur comprendre que vous^ savez vous faire craindre, respec* ter et obéir. Elles ne vous en aimeront pas moins ^ et elles vous en estimeront davantage.

Y. Prudenee. De toutes les vertus requises pour le gouvernement ^ voilà sans contredit la plus importante : voilà l'âme de tout gouvernement 5 soit séculier , soit religieux. Aussi dans un supérieur la préfère -t-on à la sainteté même et c'est une maxime générale ^ qu'il vaut mieux être gouverné par un homme sage , quoique moins saint, que par un saint dépourvu d'une certaine sagesse. En effet, suivant la remarque de saint Augustin, un saint n'est saint que pour lui-même ; mais un supérieur sa^e l'est pour I0 bien et l'utilité

àe sa maison. Avec celte prudence on est pies-que toujours assure du succès ; ou , si le succès n'est pas tel qu^on pouvoit Pattendre ^ on est au Hioins toujours exempt de reproche, parce qu'on n'a point agi témérairement et qu'on n'a rien entrepris mal à propos. Mais 5 sans cette prudence , combien fait-on des fautes , et combien en fait-on faire aux autres? Observez ces dernières paroles : Combien des fautes fait-on faire aux autres? Souvent une fille 5 qui dû reste étoit un très-bon sujet , ou avoit toutes les qualités polir l'être, s'oublie, s'échappe , se déroute , et se précipite dans un égare*ment d'où peut-être elle ne reviendra jamais : pourquoi? c'est qu'elle a eu le malheur d'avoir aflàire à une supérieure indiscrète et inconsidérée , qui n'a pris nulle précaution à son égard ; qui n'a fait nulle attention au caractère de sou esprit , à son tempérament , à ses dispositions ; qui n'a pas su se modérer, s'étudier, choisir le temps , les conjonctures favorables , prévoir les suites d'un avertissement mal placé , et qui s'est livrée à un zèle trop impétueux pour la pousser et polir l'humilier.

C'est par cette raison qu- un très-saint religieux , assez connu de nos jours ^ et dont la mémoire est en vénération, prioit Dieu, dans la défiance qu'il avoit de lui-même , de ne lui point donner de supérieurs qui fussent pour lui des occasions de chutes. Il est vrai que la prudence dont j© vous parle, et dont vous concevez la nécessité^ est un don de Dieu , qui départ ses grâces à qui il lui plaît, et comme il lui plaît t mais il n'est

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pas moins vrai, qu'avec le secours d'en haut on peut s'y former 5 on peut l'acquérir. On l'acquiert par la réflexion , et par de fréquens retours sur soi-même. On l'acquiert par les épreuves passées , et par les exemples dont on a été témoin. On l'acquiert en prenant conseil, et ne déférant point trop à son propre séns ; en consultant des personnes d'âge, d'expérience, de vertu, et qu'on sait être les plus capables de ticus diriger. Mais sur-tout

Jac, I. 5. on l'obtient par la prière : car^ si quelquhm a besoin de sagesse y dit St. Jacques^ qi/il en de^ mande à Dieu. Que ce soit là votre grande ressource. Dans tous vos desseins , dans toutes vos vues ^ dans toutes vos délibérations implorez l'assistance de Dieu, et les lumières de son esprit. Tâchez d'abord à vous dégager de toute passion , ide tout intérêt , de tout préjugé , qui pourroit vous séduire ; puis dites à Dieu comme Salomon :

Sap. 9. 10. jz' ryus voyez j Seigneur , la droiture de mon âme. Je ne veux que ce que vous voulez : mais comment connoitrai-jé votre divine volonté ^ et comment V accomplir ai- je y si vous ne m^ éclairez et si vous ne m^ aidez ? Envoyez-moi donc votre sagesse ^ ô riion Dieu ! envoyez-la moi du plus haut des deux ^ afin qu^elle travaille avec moi y et que je travaille avec elle. Dieu vous écoutera, il vous conduira , il répandra sur vous ses bénédictions ; et tout votre gouvernement tournera à sa gloire, à Favaniage de votre communauté, et à votre sanctification.

i^. et g.

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