DE LA CHARITÉ CHRÉTIENNE
IL Je dois aimer mon prochain pour Dieu : c'est-à-dire , que je dois l'aimer en vue d'obéir i\ Dieu qui me l'ordonne; en vue de plaire à Dieu, qui semble n'avoir rien plus à cœur , et ne nous recommander rien plus expressément ; en vue de marquer à Dieu ma fidélité ^ ma reconnoissance , mon amour ^ puisqu'un des témoignages les plus certains que je puis lui en donner , et qu'il at^ tend de moi , est de renoncer pour lui à mes propres sentimens , quelque justes d'ailleurs qu'ils me paroissent , et d'étouffer tout chagrin , toute haine , toute envie ^ toute antipathie qui m'indisposeroit contre le prochain ^ et m'en éloigneroit. Motif excellent j qui relève notre charité au-dessus de tout amour purement humain , et qui en fait une charité surnaturelle et toute divine. Motif universel 5 qui donne à notre charité une étendue sans bornes , et qui la répand sur toutes sortes de sujets , grands et petits , riches et pauvres , domestiques , étrangers , amis ^ ennemis. Motif nécessaire, et sans lequel il n'est pas possible d'accomplir tout le précepte de la charité chrétienne. Car nous aurons beau consulter la raison, jamais la raison seule ne nous déterminera à certains devoirs que la charité néanmoins exige indispensablement de nous. Il n'y a qu'une vue supérieure qui puisse nous y engager , et c'est la vue de Dieu. Sous cet aspect tout nous devient , non-r seulement praticable , mais facile ; et la charité ne nous prescrit rien alors de si héroïque , qui nous étonne. A toute autre considération nous pouvons opposer des difficultés : mais il n'y a point
de réplique à eelle-ci ; et que pourrions- nous alléguer pour notre défense quand on nous dit : Dieu vous le demande ; faites-le pour Dieu ?
De là donc il est aisé de voir Fiilusion qui noué séduit 5 et la fausseté de nos excuses y quand nous voulons nous prévaloir des défauts du prochain^ ou des offenses que nous pensons en avoir reçues, pour autoriser notre indifférence à son égard, et le ressentiment que nous lui témoignons par notre conduite et nos manières. On dit : C'est un homme inquiet et bigarre à\m moment à Tautre on ne le connoit plus ; et quoi qu'on fasse , on ne peut le contenter. Le moyen d'essuyer toutes ses humeurs , et d'être sans cesse exposé à ses caprices ? On dit : C'est un homme violent et emporté ; on ne sauroit lui dire une parole , qu'il n'éclate tout d'un coup^ et qu'il ne vous brusque sans modération et sans ménagement. On dit : C'est un mauvais cœur et un ingrat ; on a beau lui faire du bien ^ il n^en a nulle reconnoissance , et ne voudroit pas vous rendre le plus léger service y après qu'on lui en a renda d'essentiels. On dit : C'est un malade bien importun il ne vous entretient que de ses infirmités ; et à force de se plaindre ^ il devient fatigant , et ne donne pour lui que du dégoût. On dit : C'est mon ennemi; il a pris parti contre moi en plus d'une affaire y et je n'en ai jamais eu que des désagrémens. Enfin , que ne dit-on pas? car il n^est point de matière où l'on soit plus éloquent y que lorsqu'il s'agit des autres et de leurs imperfections. Les raisons, Vraies ou apparentes 5 ne manquent point pour