‹ Pensées... de religion et de moraleChapitre 57 sur 88 · AUX RICHESSES · texte numérisé non relu

AUX RICHESSES

demain; des biens qui du moins un jour nous seront certainement enlevés, et dont on n'emportera rien avec soi ; des biens qui nous causeront d'aulant plus de douleur , quand malgré nous il les faudra quitter j que nous y aurons été plus attachés. En vérité 5 pour peu qu'on raisonne , peut-on ne pas voir que des biens de cette nature ne doivent point faire naître des désirs si vifs; et que de s'en infatuer, c'est une vanité et une foiblesse pitoyable ?

n. De pluSj cette passion si aveugle, pourquoi aspire-t-elle à ces biens visibles et terrestres? Est-ce pour en jouir ? Est-ce pour en goûter les douceurs? C'est seulement et précisément pour les posséder. Car pour en jouir, il faudroit en user, et l'usage les diminueroit. Or, c'est ce qu'une âme intéressée ne veut point. On veut toujours mettre en réserve, et jamais ne rien ôter. De là, jusqu'au milieu de l'abondance , les plus sordides épargnes. Au lieu que l'apôtre , plein de l'esprit de l'évangile , disoit : Nous avons rien^ et nous^, Co?^ G, i©. possédons tout ; l'avare , idolâtre de son trésor, doit dire : J'ai tout, et je vis comme ne posséd.ant rien. Qui donc jouira de tant de biens? des héritiers, et non point le maître qui les a actuellement dans les mains. Voilà ce que le Saint-Esprit dans la sagesse appelle une grande misère , et ce que nous pouvons appeler une insigne folie.

Second point. Passion la plus inquiète dans ses mouvemens. C'est pour cela que l'évangile compare les richesses à des épines, qui de leurs pointes piquent le cœur et déchirent l'âme. Inquiétude T. IL 22

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dans l'acquisition des biens après lesquels on soupire^

et inquiétude dans leur possession.

I . Inquiétude dans l'acquisition : car ces biens ne viennent pas se présenter d'eux-mêmes, il faut les rechercher , et ce n'est pas sans peine qu'on les trouve. Mille obstacles s'opposent aux desseins qu'on forme , mille accidens les dérangent et les arrêtent. Cependant la passion d'avoir , sollicite , presse , ne peut souffrir de retardement ^ tant elle est précipitée; ne peut se contenter de rien, tant elle est avide. De là donc les troubles et les agitations. On se surcharge de travail , d'affaires , d'entreprises. L une terminée , on s'engage dans une autre, et souvent même on les embrasse toutes à la fois. On y pense la nuit , on s'en occupe le jour. On y sacrifie son repos, on y altère sa santé ^ on y expose sa vie. A force de vouloir se procurer un prétendu bonheur , que l'imagination fait consister dans l'opulence, on se rend malheureux , et l'on consume ses années dans un tourment que la mort seule finit.

3. Inquiétude dans la possession. Il n'en coûte pas moins pour conserver, que pour acquérir. Ce qu'on aime , on craint de le perdre ; et plus on l'aime ^ plus les alarmes sont fréquentes : car on les prend aisément. Une perte qui arrive chagrine , et est capable de désoler un homme , à qui néanmoins il reste d'ailleurs beaucoup plus qu'il ne lui faut pour être en état de porter le dommage qu'il a souffert. Parce qu'on est âpre sur l'intérêt , on ne veut rien laisser inutile ; mais on prétend que tout ce qu'on a, profite 5 et ce sont toujours

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