SUR LA DOUCEUR CHRÉTIENNE
NeTîiinem concutiatis.
Ne faite point de violences. Luc, ç» 3. i4«
Rien de plus pernicieux dans la société humaine et dans le commerce de la vie , que la colère, Elle cause des violences qui troublent tout ; et mille épreuves ont fait connoître quelles en sont les suites funestes , et à quelles extrémités elle est capable de nous emporter. C'est pourquoi le Sauveur des hommes nous a tant recommandé la douceur , et nous l'a proposée comme une béatitude en ce monde ^ parce qu'elle arrête tous ces excès, et qu'elle établit partout le bon ordre et la tranquillité. Douceur chrétienne, dont peu de personnes comprennent bien tous les avantages, et à laquelle on ne donne pas communément, parmi les vertus 5 le rang qui lui est dû. Or, nous en allons considérer tout ensemble , et le mérite et le fruit. Le mérite , qui en fait l'excellence ; premier point. Le fruit , qui , dès cette vie même en est la récompense : second point. De l'un et de l'autre nous apprendrons à nous conduire, en toutes choses, selon l'esprit de cette paix que
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Je Fils de Dieu vient apporter sur la terre ^ et quî est un des plus beaux caractères de son évangile.
Premier point. Le mérite de la douceur cbié-' tienne. Il consiste en ce que cette vertu demande une victoire de nous-mêmes la plus héroïque y et une victoire de nous-mêmes la plus constante
I. Victoire de nous-mêmes la plus héroïque. Car il n'est pas ici question d'une douceur de Naturel ^ qui ne s'émeut de rien , et qui , sans effort , s'accommode à tout ce qui se présente et à tout ce qu'on souhaite. C'est un don de Dieu, mais ce n'est point précisément une vertu. Il s'agit d'une douceur chrétienne , dont les devoirs sont de réprimer , dans le fond de l'âme ^ toutes les vivacités et toutes les saillies que la colère peut exciter; de ne donner au-dehors nuls signes ni d'impatience ni d'aigreur ^ en des rencontres néanmoins où le cœur souffre intérieurement et se sent piqué ; de mesurer toutes ses paroles j et de n'en laisser pas échapper une ou de mépris ou de plainte j même à l'égard de ceux dont on a plus lieu d'être mal content; de se comporter dans toutes ses manières avec un air toujours honnête, modeste 5 humble et affable ; d'user de condescendance dans les occasions , contre son inclination propre ; et de se gêner , de se contraindre en faveur de certains esprits difficiles , en faveur de certaines personnes, plus capables que les autres, par leurs imperfections et leurs foiblesses , d'inspirer de l'éloignement et du dégoût. Or , pour cela quelles ;violences n'est-oïi pas obligé de se faire ? et qu^
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ne doit-on pas prendre sur soi? Car la douceur ne rend ni aveugle ni insensible : on s'aperçoit des choses ; on en est touché ; et si on suivoit les impressions de la nature , on éclateroit : mais en vue de Dieu et par un esprit de christianisme , on étouffe sa peine et on l'ensevelit. Est-il un plus beau sacrifice? Est-il une abnégation de soimême 5 et une mortification plus parfaite ?
2. Victoire de nous-mêmes la plus constante. Il y a des vertus dont la pratique est plus rare , parce que les sujets en sont moins ordinaires et moins fréquens. Mais la douceur dont nous parlons^ est une vertu de tous les états , de tous les lieux , de toutes les conjonctures, de tous les temps , une vertu de toute la vie et de tous les momens de la vie. Car toute la vie se passe à penser, converser, à traiter avec le prochain , à agir ; et par conséquent les sujets sont continuels de se vaincre^ en ne se départant jamais d'une douceur toujours égale, soit dans les sentimens, soit dans les paroles, soit dans les actions. Continuité qui donne le prix à toutes les vertus , et qui en est comme le couronnement et la perfection. Hélas ! les moyens de se sanctifier ne nous manquent point, mais nous leur manquons. Où est cette douceur évangélique ? et où la trouve-t-on ? Je ne demande pas où l'on trouve une douceur affectée et de politique, une douceur apparente et de pure bienséance , une douceur de tempérament et d'indifférence. Car voilà quelle est la douceur que font paroître, en certaines rencontres, un nombre infini de mondains ; l'intérêt les retient , et ils craignent de se faire