SUR LA DOUCEUR
tort en éclatant, et de nuire à leur fortune. Une vaine gloire les arrête , et ils croiroient se déshonorer 5 s'ils venoient à perdre la gravité et la modération qui convient à leur âge , à leur état , à leur caractère. Une lente et molle indolence les rend insensibles à mille choses , qui , selon les vues ordinaires et humaines , devroient les piquer et les soulever. Mais tout cela ne peut être devant Dieu de nulle valeur , puisque tout cela n'a Dieu ni pour principe ni pour fin. Je demande donc où l'on trouve cette douceur que Jésus-Christ a canonisée, et dont il a été le modèle; cette douceur, qui , par le motif d'une charité fraternelle et toute divine, apprend aux fidèles à se renoncer, à se captiver, à se modérer, à se taire, à supporter, | à pardonner, à ne s'expliquer qu'en des termes oMigeans , et à ne témoigner jamais ni amertume ni dédain. Où, dis-je, est-elle? l'usage du monde et de toutes les conditions du monde , ne fait que trop voir combien eiie y est peu connue et peu mise en œuvre, ,
Second point. Le fruit de la douceur chrétienne. C'est la paix au-dedans de soi-même ^ et la paix au-dehors.
I. La paix au -dedans de soi-même. Un des plus grands biens que nous avons à désirer pour le bonheur de notre vie , et en même temps pour la sanctification de notre âme , c'est de nous rendre maîtres de nous-mêmes et de nos passions; surtout maîtres de certaines passions plus vives, plus impétueuses, plus turbulentes. Sans cet empire.,
point de paix intérieure. Et de quelle paix en effet peut être assuré , et peut jouir dans son cœur, un homme sujet aux colères, aux promptitudes, aux dépits, aux aversions, aux antipathies, aux envies, aux vengeances ? D'une heure à une autre peut-il compter sur lui-même ? et n'est-il pas comme une mer orageuse , où les flots s'élèvent au premier vent, et forment de rudes tempêtes? Or, que fait la douceur chrétienne ? Elle bannit toutes ces pas-* sions, ou elle les combat; et à force de les combattre , elle les soumet et les calme. On prend tout en bonne part. Ce qu'on ne peut justifier, on le tolère. On ne s'offense point, on ne s'aigrit point; et par là 5 que de mouvemens du coeur et de pénibles sentimens on s'épargne! que de réflexions chagrinantes! que d'agitations de l'esprit, et de dissipations! Mais, ce qui est encore plus important, de combien de fautes, de combien de péchés se préserve-t-on ! Quelles grâces du ciel , quelles communications divines est-on en disposition de recevoir! Car comme Dieu ne se plaît point dans le trouble , il aime à demeurer dans la paix ; et une âme pacifique est d'autant mieux préparée à le posséder, qu'elle sait mieux se posséder ellemême.
2. La paix au*dehors. On l'entretient par la douceur-, c'est-à-dire, qu'on vit bien avec tout le monde. Et le moyen qu'on eût avec qui que ce soit quelque démêlé, puisqu'on est toujours attentif à ne rien dire et à ne rien faire ^ qui puisse blesser personne ; puisqu'on est toujours prêt à prévenir les autres et à leur céder 5 puisqu'on a un soin ex-
344 SUR Lil DOUCEUR CHRÉTIENNE.
trême d'éviter toute contestation qui pourroit naître entre eux et nous ; puisque partout on leur donne toutes les démonstrations d'une affection sincère et d'une pleine déférence à leur volonté? C'est ainsi qu'on se les attache , et que la parole du Matth, 4, Fils de Dieu s'accomplit; savoir, que les débon-naire s gagneront toute la terre. Heureuses donc, soit dans l'état séculier, soit dans l'état religieux, toutes les sociétés qu'une charité douce et officieuse assortit , et où elle maintient la bonne intelligence et l'union des cœurs! Mais, par une règle toute contraire , on ne sauroit assez pleurer le sort de tant de familles , de tant de maisons et de compagnies, où des esprits ardens, des esprit impatiens et brusques, des esprits durs et intraitables, des esprits fiers et hautains, défians et délicats, des esprits critiques et sévères à l'excès, de faux zélés, d'impitoyables et de faux réformateurs , allument le feu de la discorde , et sèment les querelles et les divisions. Quels scandales, quels maux s'ensuivent de là ! On n'en est que trop instruit; mais pour couper cours à de tels désordres, et pour y remédier 5 on ne peut trop s'étudier soi-même ni trop prendre de précautions.
JEUDI
Jean^Boptiste condamnant la médisance.
SERMON
Neque calumniam faciatis.
Ne parlez mal de personne. Luc. c, 3. i4«
Ce que condamne le saint précurseur , ce ne sont point seulement ces fausses suppositions que le mensonge imagine , et ces lâches calomnies dont il noircit le prochain; mais ce sont ces médisances, en cela même plus mortelles ou du moins plus irréparables , que la vérité les accompagne , et qu'elles sont fondées sur des faits plus réels et plus certains. Est-il un péché plus à craindre ? en est-il un contre lequel il nous importe plus de nous prémunir par toute la vigilance et toute l'attention nécessaire ? Il y a des péchés où Von se porte plus difficilement; et cette difficulté sert, en quelque sorte , de préservatif pour s'en défendre. Il y a des péchés où nous nous laissons entraîner plus aisément , mais où nous péchons aussi plus légèrement; et cette légèreté de l'offense en diminue le péril. Mais un péché où se rencontrent tout à la fois , et une ex^trême facilité à le commettre 5 et une offense griève en le commettant, voilà ce que nous devons regarder çomme
un des péchés les plus dangereux ; et n'est-ce pas là le double caractère de la médisance? Facilité de la médisance : premier point. Grièveté de la médisance : second point. Ces deux points unis ensemble et rapportés l'un à l'autre, nous feront comprendre Foracle du St. Esprit : que c'est un bonheur inestimable , de savoir bien gouverner sa langue , et de ne pécher point en paroles.
Premier point. Facilité de la médisance. Un péché où nous porte le penchant de la nature ; un péché dont Toccasion nous est fréquente et presque continuelle ; un péché que nous nous justifions à nous-mêmes j par de spécieux prétextes et des sujets apparens ; un péché qui ne coûte que quelques paroles , et dont les moyens sont tou-* jours les plus présens et les plus prompts ; enfin un péché qui fait Fagrément des conversations , et qui se trouve applaudi et bien reçu de tout le monde , c'est sans doute un péché aisé à commet-tre. Or , telle est la médisance.
I . Péché où nous porte le penchant de la nature , je dis de la nature corrompue. Car voici quelle est la perversité de notre esprit : nous nous rendons mille fois plus attentifs à découvrir dans le prochain le mal que le bien , et nous sommes incomparablement plus enclins à nous entretenir de ses mauvaises que de ses bonnes qualités. C'est ce que nous éprouvons tous : mais , outre cette inclination commune , il y en a encore de plus particulières dans noe multitude infinie de gens, les uns légers à parler , et ne pouvant rien retenir
de tout ce qu'ils savent , ou qu'ils croient savoir ; les autres critiques et censeurs ^ trouvant partout à reprendre , et s'épanchant volontiers sur tout ce qu'ils remarquent dans autrui , ou qu'ils pensent y remarquer d'imperfections et de défauts. Or , dès que c'est la pente naturelle qui nous conduit , a-t-on de la peine à suivre le mouvement dont on se sent emporté ?
2. Péché dont l'occasion nous est fréquente ^ et presque continuelle. Hé ! que fait-on autre chose dans la société humaine , que de se voir , que d'avoir ensemble d'oisifs et de longs entretiens ^ etj parce qu'il ne semble pas qu'on puisse les soutenir ^ sans le secours de la médisance, de quelle autre chose s'occupe-t-on ? On se donne l'exemple les uns aux autres , on s'excite les uns les autres; les plus sages ne peuvent résister au torrent^ et sont en quelque manière forcés d'entrer dans le discours^ et de se joindre à ceux qui l'ont entamé. Bien loin qu'il leur fût difficile de médire , il ne leur seroit presque pas possible de s'en abstenir et de se taire:
3. Péché que nous nous justifions à nous-mêmes, par de spécieux prétextes et des sujets apparens. On dit : Que faire ? Il faut bien que quelqu'un soit mis en jeu; autrement on tariroit bientôt, et on demeureroit dans le silence. On dit : Il faut bien être instruit de ce qui se passe ; il faut bien connoître le monde , afin de ne s'y pas tromper. On dit : Je n'ai rien contre ces personnes, et je ne prétends pas leur nuire , si j'en parle , c'est fort indifféremment. On dit : La chose n'est pas se-
crête 5 ou dans peu elle cessera de l'être. Oa dit i C'est un homme dont je n'ai pas lieu d'être, content. Il en use mal; pourquoi l'épargnerois-je? il se fait trop valoir ; il est bon de l'humilier. On dit : Je n'impose point, je n'avance rien de faux, tout est comme je le rapporte. Enfin que ne dit-on pas? et, rassuré de la sorte, avec quelle liberté ne s'explique-t-on pas, et ne lance-t-on pas les traits les plus piquans?
4- Péché qui ne coûte que quelques paroles, et dont les moyens sont toujours les plus présens et les plus prompts. Il ne s'agit que de s'énoncer; ou même , au défaut de la voix , un geste , un signe, un coup d'oeil suffit, et dans un moment fait concevoir tout ce que la bouche pourroit exprimer. Car on médit en plus d'une façon, et il y a pour cela plus d'un langage.
5. Péché qui fait l'agrément des conversations, et qui se trouve applaudi et bien reçu de tout le monde. Ce n'est pas que, dans le fond de l'âme, on n'ait souvent en horreur le médisant ; mais la médisance plaît, surtout quand elle est assaisonnée de bons mots, c'est-à-dire , de mots qui percent , qui déchirent, qui exposent le prochain à la risée , et qui insultent en quelque sorte à sa honte et à son malheur. Tous les esprits alors se réveillent pour écouter , et on redouble l'attention. Il n'est donc point surprenant , après cela , qu'avec un accès si facile, la médisance fasse de si grands progrès, et que sans obstacle elle répand de tous côtés son venin. AuSvSi est-ce le péché le plus commun; et dç là les parfaits chrétiens tirent deux conséquences \
la première 5 d'éviter, autant qu'il leur est possible, le commerce du monde; et la seconde, d'y être toujours en garde , toutes les fois qu'ils y sont appelés. Car ils n'ignorent pas combien la médisance est un mal contagieux , et avec quelle subtilité et quelle vitesse il se communique.
Second point. Grièveté de la médisance. C'est un principe général, et que nous devons reconnoître avant toutes choses, savoir^ que la médisance est de sa nature un péché grief: pourquoi? par le tort qu'elle fait au prochain , à qui elle ravit le plus cher de tous les biens de la vie humaine et civile, qui est la réputation. Car la réputation, disent les théologiens , est un bien propre où chacun a droit , et un bien d'une valeur inestimable dans l'opinion des hommes : par conséquent , si je l'enlève à mon frère , sans un titre légitime et sans une solide raison, c'est une injustice dont jjB me rends coupable envers lui , et dont je lui dois une réparation aussi entière qu'elle le peut être. Mais , pour ne pas insister davantage sur un point si universellement établi et tant de fois traité dans la chaire , attachons-nous à quelques circonstances particulières , sur quoi il est moins ordinaire de s'expliquer; et mesurons ici la grièveté de la médisance , par le caractère des personnes qu'elle attaque , par les tours malins qu'on lui donne , par le dessein prémédité qu'on s'y propose , par l'éclat avec lequel on la répand , par les scandales qui en naissent. Cinq degrés d'injustices , et cinq articles qui contiennent tout le fouà de cette seeonde partie.
35o SUR LA MÉDISANCE.
1 . Grièveté de la médisance , par le caractère des personnes qu'elle attaque. A qui fait-elle grâce? et 011 ne porte-t~elîe pas ses coups? Y a t~il une dignité si auguste , qu'elle respecte ? Y a~t-il une profession si sainte , qu'elle épargne ? Or, il est vrai néanmoins, qu'il y a des places, des rangs, des professions , où la réputation est beaucoup plus précieuse, plus délicate , plus aisée à blesser que dans les autres , et où les brèches qu'on y fait , ont des conséquences beaucoup plus funestes. Ce qui n'est qu'une atteinte légère pour un lîomme du monde , est une profonde blessure pour un homme d'église, pour un pasteur des âmes, pour mi ministre des autels. Mais la médisance ne con-^ noît point cette distinction, et ne la veut point connoître. On confond le séculier et le régulier. Que dis- je ! c'est souvent contre le régulier qu'on se déchaîne avec plus d'aigreur ; et l'on ne prend pas garde qu'en le décréditant, on arrête tout le fruit de son ministère , et qu'on le met peut-être hors d'état d'exercer jamais utilement ses fonctions>
2. Grièveté de la médisance , par les tours malins qu'on lui donne. Un fait, rapporté simplement et mis dans son jour naturel , peut faire moins d'impression. Mais ce n'est point assez pour la médisance. Il faut qu'elle en raisonne ; il faut qu'elle l'enfle , qu'elle l'exagère , qu'elle Pinterprête à son gré , qu'elle en pénètre les plus secrètes intentions , qu'elle en développe tous les plis et tous les replis : comme si elle n'étoit pas contente du [récit injurieux qui la rend déjà criminelle , et
SUR LA MÉDISAIN^CE. 35l
quVlle Toulùt encore y ajouter le jugement téméraire et la calomnie.
3. Grièvelé de la médisance , par le desseiu prémédité qu'on s'y propose. Médire par entretiea et par une espèce d'amusement, médire par in*considération et par envie de parler , c'est toujours être condamnable : mais qu'est-ce donc de médire pour médire ? Expliquons-nous. Qu'est-ce de médire pour déshonorer, de médire pour diffamer, de médire pour couvrir des gens d'opprobre , sans autre vue que l'opprobre même qui doit ré jaillir sur eux ? Car voilà jusqu'où va la médisance. Est-ce méchanceté pure ? Est-ce quelque intérêt, quelque passion qui anime ? Quoi que ce soit, on ne s'en tient pas à ce qui semble de soi-même se présenter, ni à ce qu'on sait par les voies communes, mais on s'informe ) mais on tâche de s'instruire, mais on recueille de toutes parts des mémoires, et l'on, en grossit des volumes. Tout cela^ à quelle fin ? et quelle en est l'utilité ? quel en est le fruit ? Point d'autre que de décrier des particuliers, que de flétrir des familles, que d'humilier des maisons, que de scandaliser le public , et de le susciter contre des compagnies entières.
4. Grièveté de la médisance, par Téclat avec lequel on la répand. Plus le déshonneur est public, plus l'injure est sanglante : et souvent n'est-ce pas là ce qu'on demande , et à quoi l'on vise? On sonne, pour ainsi dire, de la trompette, afin de faire entendre la médisance plus au loin. On veut qu'elle retentisse dans toute une ville, dans toute une province , dans tout un royaume.
B52 SUR LA MÉDISANCE
là ces bruits qui courent comrae des torreils im-^ pëtueuXj et dont toutes les oreilles sont rebattueSa De là ces écrits ^ ces libelles dont toute la terre est inondée o
5. Grièveté de la médisance ^ par les scandales qui en naissent. Un médisant^ dans une assemblée^ c'est un homme contagieux , c'est un tentateur ^ qui expose tous les assistans à deux sortes de tentations. En effet, un abîme attire uii autre abîme ^ et une médisance une autre médisance. Si vous n'aiviez point produit sur la scène celui-ci ou celleîà, il n'en eût point été question : on n'y pensoit pas. Mais vous avez commencé ^ et on vous a suivi. Ce que vous avez dit , pouvoit être moins essentiel; mais on a bien enchéri sur vous. Vous ne l'avez pas prévu ; mais il le faîloit prévoir. De plus, si quelques^-uns, plus réservés et plus circonspects, se sont abstenus de la médisance , ne l'ont-ils pas^ écoutée? etj en l'écoutant, ne l'ont-ils pas favorisée ? n'y ont-ils pas pris goût ? Or , en cela ils sont coupables, et vous êtes l'auteur de leur péché. Scandale sur quoi l'on n'entre point en scrupule , dont on ne se fait point de peine , dont on n& s'accuse point ; m.ais dont on ne sera pas sans reproche au tribunal de Dieu. Arrêtons-nous là : laissons hien d'autres circonstances , que nous pourrions marquer , et que nous sommes obligés d'omettre t c'est une matière inépuisable , que toutes les injustices de la médisance, et tous les désordres qu'elle cause. Prions Dieu qu'il dirige notre langue, et qu'il la conduise : car le sage nous apprend que Froi^. iG. î. e^est au Seigneur 4$ la gouverner. Apportons-y
SUR l'aumône. 353 nous-mêmes toute Fattention et toute la circonspection nécessaire : et n'oublions jamais cette autre parole du Saint-Esprit ^ que la langue ^ selon que nous la réglons ou que nous lui permettons de s'échapper porte la mort ou la vie. Prof^.u.at^
VENDREDI
'Jean^Baptiste condamnant la dureté envers le^ pauvres.
SERMON
SUR l'aumône.
Qui Tiahet duas tunicasy det non hàbenti^ et qili hahet es-^
cas y similiter faciat* Que celui qui a deux habits^ en donne un à celui qui n'en a
point j et que celui qui a de quoi manger; en use de même.
Luc, c. 3. 1 1.
EsT-iL rien de plus opposé aux sentimens humains que la dureté des riches envers les pauvres? et comment un homme ^ pour peu qu'il écoute la nature ^ peut-il voir dans la souffrance et la misère un homme comme lui, sans en être ému de compassion j et sans prendre soin de le soulager ? Obligation indispensable dans tous les temps , depuis la naissance du monde- mais obligation plus particulière encore 5 et plus étroite dans la loi nouvelle 5» qui est une loi de charité. C'est le sujet important que nous allons traiter ; et , pour réunir dans un même dessein les plus puissans motifs qui nous T. IL
354 ^"^^ l'aubïÔne*
engagent à la pratique de Taumône, nous la considérerons tout ensemble, et comme un devoir d'obéissance 5 et comme un devoir de reconnoissance , et comme un devoir de pénitence. 11 faut obéir à Dieu 5 il faut reconnoître les bienfaits de Dieu, il faut amiser la colère de Dieu. Or, voilà ce que nous faisons par Faumône. Devoir d'obéissance, par rapport au commandement de Dieu qui nous l'ordonne : premier point. Devoir de reconnoissance 5 par rapport à la bonté de Dieu qui nous gratifie de ses dons : second point. Devoir de pénitence, par rapport à la justice de Dieu qui nous menace de sescliâtimens : troisième point. Puissionsnous mériter ainsi l éloge que le prophète don- Ps. iiî. 9. noit au juste : Il a répandu ses biens ; il en a fait part aux pauvres : ses bonnes œuvres subsisteront toujours ^ et il en recevra la récompense dans les siècles des siècles.
Premier point. Devoir d^obéissance : car Paumône est un commandement de Dieu. Commandement que Dieu a pu faire ; commandement que Dieu a dû faire ; commandement que Dieu a fait. Reprenons.
I . Commandement que Dieu a pu faire : il est maître de nos biens , ou plutôt , ce ne sont pas proprement nos biens , mais les biens de Dieu , qui nous les a donnés , et dont nous sommes seulement, à son égard, comme les dépositaires et les économes. C'est par grâce que nous les avons reçus : or , le maître qui dispense ses grâces à fui il lui plaît ^ peut y apposer aussi telle con-
SUR l'aumône. 355 dition qu'il lui plaît. D'où il s'ensuit y qu'il étoit libre à Dieu , en confiant au riche ses trésors , de le choisir seulement comme ce sage et fidèle administrateur, dont il est dit dans l'évangile, que le père de famille Fa établi sur toute sa maison y Matth. afin qu^ il fournisse à chacun^ quand il le faut ^ de quoi se nourrir.
n. Ce n'est pas assez : commandement que Dieu a dû faire. Où seroit sa providence, cette providence universelle , s'il n'avoit pourvu à la subsistance des pauvres ? Or, les deux voies d'y pourvoir, étoient, ou de mettre entre les hommes mfe égalité parfaite de conditions et de facultés, tellement qu'il n'y eût point de pauvres sur la terre ; ou , supposé cette inégalité que Dieu , dans le conseil de sa sagesse , a jugée plus convenable au gouvernement du monde , de porter une loi qui obligeât les uns d'assister les autres , et de suppléer à ce qui leur manque. Sans cela que feroient tant de misérables et de nécessiteux ? A quoi auroient~iîs recours ? Dieu n'est-il pas leur père ? Ne sont- ils pas ses créatures , son ouvrage ? et leur a-t-il donné l'être et la vie^ pour les laisser périr de calamités et de besoins ?
De là donc enfin , commandement que Dieu , non-seulement a pu f£iire , non- seule ment a dû faire , mais qu'il a fait , et en voici la preuve incontestable. C'est que l'écriture, surtout l'évangile, nous apprend que parmi les titres de damnation qui doivent être produits contre les réprouvés, un des plus formels, ce sera l'oubli des pauvres et le défaut de l'aumône. Par conséquent ^
356 SUR L^ÂUîvïÔNE-
disent les théologiens, il y a un commandement de Faumône, puisque Dieu ue nous damnera que pour une offense mortelle 5 et que, sans Finfraction d'un précepte , il n'y a point d'ofFense mortelle et digne de la réprobation. De détruire ici toutes les explications qu'on veut faire de ce précepte, tous ks prétextes qu'on oppose à ce précepte, tous les détours qu'on prend pour éluder ce précepte, c'est ce que nous n'entreprendrons pas ; mais souvenez- vous , riçhes , que Dieu ne se laisse point tromper , et que , malgré toutes fôs explications, malgré tous vos prétextes et tous vos détours , vous n'en serez pas moins frappés de ses anathèmes, et rejetés éternellement de sa présence»
Secoi^d point. Devoir de reconnoissance. Pie-: connoissance envers Dieu , et reconnoissance envers Jésus-Christ , Sauveur des hommes et Fik; ^e Dieu.
Reconnoissance envers Dieu, Sans parler de tptites les autres grâces dont les riches lui sont redevables , n'est-ce pas de sa libéralité qu'ils tien« îient les biens qu'ils possèdent? N'est-ce pas lui qui , dan3 le partage de ses dons temporels , les a distingués ? et s'ils vivent dans l'abondance y tandis qu'une multitude presque innombrable d'indigens ressentent toutes les rigueurs de la pauvreté et de la disette , n'a-ce pas été de sa part une pure faveur ? Or , il est juste de lui en témoigner la reconnaissance qui lui est due ; et celle qu'il ttous demande ^ c'est que nom fassions retour-
SUR l'aumône, ner vers lui ses bienfaits , et que nous en usions pour l'entretien des pauvres qui sont ses enfans. Tout méprisables qu'ils paroissent selon le monde , il les aime , et il veut que nous l'aimions dans eux : il veut que nous^ acquittions envers eux sa providence^ qui en est chargée. Excellent motif de Faumone : je rends à Dieu ce qu'il m'a donné! Dans l'ancienne loi on lui ofFroit solennellemenb les prémices des fruits de la terre , et il les rece voit dans son temple et à son autel , par le niinistèri^ de ses prêtres : mais sans cet appareil ni cette solennité 5 ]e lui ofFre encore les mêmes prémices et les mêmes fruits. Le temple ou je les porte 5 c'est cet hôpital ^ c'est cette prison , c'est cette pauvre famille que je visite ; et les prêtres t]ui les reçoivent au nom du Seigneur, ce sont ces malades 5 ce sont ces captifs , ce sont ces orphelins 5 c'est cette veuve , ce père , cette mère , qui tous me tieaneat la place de Dieu , et dont je deviens k ressource et le soutien. Est- il , pour une âme charitable , une pensée plus touchante et plus consolante ?
Reconnoissance envers Jésus-»Chrîst , Fils de Dieu et Sauveur de^ hommes. Dans un mot cette qualité de Sauveur nous, fait comprendre tout ce qxie nous lui devons ; et , si nous le comprenons ^ est-il possible que nous ne nous sentions pas brûler d'un désir ardent de lui marquer nous-mêmes notre amour ? Or ^ ce qu'il disoit à saint Pierre , il nous le dit, quoique dans un autre sens : Si vous 772^ ai-- ^'3 mez^ paissez mes brebis, G Q^t trop peu : non-seiileinent les pauvres sont les brebis | mais il lesf
355 SUR l'aumône^
appelle ses frères, mais il ne dédaigne pas de les compter pour ses membres. De sorte que tout ce qui est fait à un pauvre , et au plus petit des pauvres , il l'accepte comme étant fait à lui-même. Sommes-nous chrétiens , si des rapports aussi étroits que ceux--là , entre Jésus-Christ et les pauvres , ii'excitent pas notre charité ? Que pouvons-nous refuser à un Dieu Sauveur? Or, tout ce que nous refusons à ses frères et à ses membres , c'est à lui que nous le refusons. Après cela, ne craignonsnous point qu'il ne retire de nous sa main libérale, et qu'il ne nous ferme le sein de sa miséricorde ? Rien n'est plus capable de tarir la source des grâces divines que notre ingratitude o
Troisième point. Devoirs de pénitence. Ou nous sommes dans Fétat actuel du péché , et il en faut sortir par la pénitence ; ou nous sommes rentrés dans l'état de la grâce , mais il faut expier nos péchés passés par la pénitence : or , un des moyens les plus efficaces pour l'un et pour l'autre ^ c'est l'aumône.
Moyen efficace pour sortir de l'état du péché : car il faut pour cela une grâce de pénitence ; €t cette grâce , nous ne pouvons plus sûrement l'obtenir , que par les œuvres de la charité chrétienne envers les pauvres. C'est ainsi que les pères entendent ce beau témoignage du saint homme Tobie , en faveur de l'aumône , où il dit , en Toi, 12, 9. termes si exprès et si précis , que F aumône délivre de la mort, de F âme ^ qu'elle efface les péchéSy qu^ elle fait trouper grâce auprès de Dieu^ qu^elle
SUR t'AUMONE. 35q
eonduit à la vie éternelle. Comment cela ? Non pas y répond saint Augustin , que le pécheur soit réconcilié avec Dieu , ni que ses péchés lui soient remis , du moment qu'il a fait l'aumône ; mais parce que ses aumônes lui attirent du ciel de puissans secours pour se relever de ses chutes par une solide conversion, et pour se remettre dans le chemin du salut. La grâce est le fruit de la prière ; et , selon Foracle du Saint-Esprit, l'aumône prie pour nous, et sa voix monte jusqu'au trône de Dieu pour le fléchir. Aussi est-ce une maxime constante parmi les maîtres de la morale et les docteurs ks plus éclairés dans la conduite des âmes, qu'à quelques excès qu'un homme soit abandonné ^ on peut toujours espérer de lui , dans l'avenir , un retour salutaire , tant qu'au milieu de ses désordres on le voit porté à faire du bien aux pauvres. Tôt ou tard , Dieu récompense la miséricorde par la miséricorde.
Moyen efficace pour expier les péchés passés. Car, après être revenu à Dieu, il faut satisfaire à la justice de Dieu; il faut, dès cette vie , acquitter les dettes dont nous sommes chargés devant Dieu, et par là prévenir les rigoureux châtimens qui nous sont réservés après la mort, puisqu'en ce monde ou en l'autre le péché doit être puni. Or, entre les œuvres pénales et satisfactoires, il n'en est point de plus agréable à Dieu , ni de plus recevable à son tribunal , que l'aumône , et cela à raison de son utilité. En effet, les autres œuvres de pénitence ne sont profitables et utiles qu'au pénitent même qui les pratique | au lieu que l'aumône profite
36o QUATRIÈME SEMAINE.
tout à la fois, et au pénitent qui la fait,- et au pauvre qui la reçoit. Sur quoi raveugîement des riches est bien déplorable, quand ils négligent un moyen si présent que Dieu leur met dans les mains, et qu'ils perdent le plus grand avantage de leurs ricliesses. Car voilà à quoi elles sont bonnes; et ce ne sont plus alors des richesses d'iniquité, mais une rançon pour racheter toutes les iniquités de la vie , et pour échapper au souverain Juge , qui n'en remet la peine qu'autant que nous nous l'imposons nous-mêmes. Tout autre usage des biens temporels est , ou criminel , ou vain , ou du moins passager : mais de s'en servir pour rendre à Dieu le devoir d'une humble obéissance , pour marquer à Dieu les sentimens d'une vive reconnoissance pour se rapprocher de Dieu par la grâce et par une solide pénitence , c'est là l'usage chrétien qui les sanctifie, et qui, de richesses périssables, en fait les gages d'une bienheureuse immortalité.
QUATRIEME SEMAINE.,
Jean-Baptiste perfectionnant les peuples ^ et les formant aux vertus les plus capables de le& unir à Jésus- Christ,
li restoit à Jean-Baptiste de former lès peuples à la pratique des vertus, et de les perfectionner , pour les attacher plus étroitement à Jésus- Christ. Or, il les perfectioime, i . pai: la foi en Jésus-Christ :
QUATRIÈ ME SEMAINE. 36l
Celui qui croit au Fils ^ possède la vie éternelle ; Joan. 3. 36.
mais celui qui refuse de croire au Fils y n^aura
point la vie ^ et la colère de Dieu s^ appesantira
sur lui, 2. Par l'espérance en Jésus-Christ : Voilà ^oan. 1.29.
celui qui efface les péchés du monde. 3. Par
Famour de Jésus-Christ : Uami de F époux ^ qui Joan, 3,29.
est présent et qui F écoute ^ met toute sa joie à
entendre la voix de F époux ^ et voilà ce qui rend
ma joie parfaite. 4- Par une vertu solide 5 droite
et sans intérêts : C^est à lui de croître^ et à moi Joan. 3. 3o.
de déchoir ^ 5. Par la confession des péchés ; Ils Maitk. 3. 6.
recevoient de lui le baptême dans le Jourdain^
en confessant leurs péchés. 6. Fête de Noël : La Tit. 2. IL
grâce de DieUy notre Sauveur ^ s^est manifestée
à tous les hommes pour notre instruction y afin
que y renonçant à V impiété et aux convoitises
du monde y nous vivions dans ce siècle selon les
règles de la tempérance y de la justice et de la
piété y attendant le bonheur qui est le terme de^
notre espérance,^
DIMANCHE
Je an- Baptiste perfectionnant les peuples par la foi en Jésus-Christ.
SERMON
SUR LA F Oî.
Qui crédit in filium y hahet vifam œternam y qui ctut&fn incredulus est Filio ^ non videbit vitam ^ sed ira Dei manet super eum,
Celiii qui croit au Fils ^ possède la yie éternelle • mais celui qui refuse de croire au Fils , n'aura point la vie , et la colère de Dieu s'appesantira sur lui. Joan^ c. S. 36»
l^dALGRÉ ee magnifique éloge que Jean-Baptîste falsoit de la foi en Jésus-Clirist ^ les Juifs Font rejetée , cette foi chrétienne ; et c'est pour cela même aussi ^ que s'est accomplie dans eux cette terrible menace du divin précurseur : Celui qui ne veut pas croire au Fils ^ n^aura point la vie / mais la colère de Dieu tombera sur lui y et y demeurera. Les nations ont profité du malheur de ce peuple incrédule ; et , par un transport qui nous a été favorable , la foi que les Juifs n'ont pas voulu recevoir , a passé aux gentils , et s'est perpétuée jusqu'à nous. Don de la foi , don précieux , où paroit admirablement ^ outre la miséricorde du Seigneur 5 sa sagesse et sa providence. Car il nous falloit tout ensemble ^ et une foi ferme ^ et une foi méritoire : une foi ferme ^ et par conséquent
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assez éclairée pour bannir de nos esprits tout doute raisonnable, et pour les fixer; une foi méritoire, et par conséquent assez obscure pour faire de notre soumission une vertu , et pour l'exercer. Deux excellentes prérogatives de la foi chrétienne. Nous ne pouvons mieux la comparer qu'à cette colonne qui conduisit les Israélites dans le désert , et qui , toute lumineuse d'une part, étoit de Fautre toute ténébreuse. Foi assez éclairée, dans la force des motifs qui nous la rendent croyable , pour former la persuasion la plus solide et la plus ferme : premier point. Foi assez obscure , dans le fond de ses vérités, pour éprouver la soumission la plus humble et la plus aveugle : second point. De ce double avantage nous apprendrons quelle estime nous devons faire de notre foi, et nous comprendrons le sens de Fapôtre, quand il dit que la foi Uzi, n, i, est la conviction des choses que nous ne voyons point.
Premier point. Foi assez éclairée , dans la force des motifs qui nous la rendent croyable , pour former la persuasion la plus solide et la plus ferme. Car si nous croyons en Jésus-Christ, et si nous y devons croire, ce n'est point sans preuve. Cet Homme -Dieu s'est montré sur la terre ; il s'est . dit envoyé de Dieu et Fils de Dieu ; il a annoncé aux hommes son Évangile ; il leur a prêché une loi nouvelle : mais il n'a point exigé qu'on se soumît à sa doctrine , ni qu'on s'attachât à sa personne , sans produire en sa faveur des témoignages irréprochables, et capables de convaincre les es^
prits. Or ^ ces témoignages qu'il prôdiiisoit aux Juifs 5 ont toujours la même force pour nous; et, soutenus encore des autres témoignages que la suite des temps , depuis Jésus-Christ, y a joints, permettent-ils à tout homme doué de raison la moindre incertitude ? et peut-on , à moins que àà s'aveugler soi-même j ne pas apercevoir la lumière qu'ils répandent sur la créance chrétienne ?
Témoignages les plus authentiques et les plus sensibles. Ce sont , i . l'accomplissement des plus fameuses prophéties, les unes faîtes de Jésus-Christ ^ et vérifiées dans sa personne 5 les autres faites par Jésus-Christ même , et confirmées par les événeïriens les plus incontestables et les plus connus. 2. L'éclat de tant de miracles du premier ordre , opérés par la parole toute-puissante de Jésus-Christ, pour établir l'autorité toute divine de sa mission, et la vérité de sa doctrine. 3. L'excellence de la loi que Jésus-Christ est venu prêcher au monde , la sublimité de ses mystères , la sagesse de ses maximes , la sainteté de sa morale. 4- Le sang d'une multitude innombrable de martyrs, c'est-à-dire, de témoins, qui, malgré les plus cruels tourmens, ont rendu gloire à la loi de Jésus-Christ , et l'ont défendue aux dépens de leur vie. 5. L'établissement si prompt et si général de la loi de Jésus- Christ , dans toutes les parties de la terre , au milieu des obstacles en apparence les plus insurmontables , et avec les moyens les plus foibles en eux-mêmes , et les plus impuissans. 6. Le consentement universel depuis plus de dix-sept siècles, et le concours unaxiiuie des plus saints et des plus
lavahs personnages , des docteurs les plus consommés 5 des plus grands génies , à recevoir la loi de Jésus-Christ 5 à la publier, à la combler d'éloges, à eii faire le sujet de leurs méditations, et la règle de toute leur conduite.
De là il est aisé de voir avec quelle témérité et quelle injustice Julien l'apostat reprochoit aux chrétiens, que leur foi ne consistoit que dans une simple ignorance , et qu'on se contentoit de leur dire , Croyez. On nous le dit en effet ; mais en même temps on y ajoute tout ce qui peut déterminer lin esprit droit, et l'affermir. Il a été de la providence de Dieu d'en user ainsi à notre égard j et nous ayant donné une raison pour nous diriger dans toutes les autres choses, et nous servir de guide , il n'a pas voulu , dans les matières même de la religion, l'exclure absolument et la détruire. Il a prétendu la soumettre, la captiver, l'humilier ; mais non pas lui interdire tout exercicey et la rejeter. Autrement nous n'aurions, ou qu'une foi chancelante et sans assurance , ou qu'une foi forcée et sans mérite. On dira peut-être que ces motifs, qui nous semblent si fort et si convaincans, ne font pas la même impression sur les libertins, et qu'ils n'en sont point touchés. Hé ! comment le seroient-ils? Y pensent-ils assez pour cela? Se don» nent-ils le loisir de les examiner , de les étudier , et s'appliquent-ils à les bien comprendre ? Sont-ils d'assez bonne foi, et ont-ils le cœur assez libre ^ pour en juger saiis prévention, sans passion? Et est» ce enfin au milieu de la débauche où ils demeurent plongés 5 est-ce parmi une troupe d'impies comme
eux, et dans la dissipation du monde , qu'on est en état de s'instruire? Des yeux couverts d'un voile épais j n'aperçoivent point la lumière du soleil J mais elle n'en est pas moins vive. Laissons le libertinage raisonner à son gré^ et se perdre dans ses raisonnemens; pour nous, raisonnons en chrétiens» Notre raison appuiera notre foi , et nous aidera à dissiper tous les nuages de Fincrédulité.
Second point. Foi assez obscure dans le fond de ses vérités, pour exercer la soumission la plus humble et la plus aveugle. C'est un autre avantage de la foi chrétienne , et c'est proprement ce qui en fait le mérite. Voilà pourquoi le Fils de Dieu disoit à saint Thomas : Bienheureux ceux qui n^ont point vu^ et qui ont cru. Heureux de croire et de ne pas voir, parce que s'ils voyoient, ils ne croiroient plus, puisque croire c'est adhérer à ce qu'on ne voit pas. Heureux de croire et de ne pas voir, parce que s'ils voyoient, ils n'auroient plus de foi , puisque leur foi se changeroit en évidence , et que l'obscurité est essentielle à la foi. Heureux de croire et de ne pas voir, parce que s'ils voyoient , leur adhésion à ce qu'ils verroient, ne seroit plus pour eux une vertu, ni un sujet de récompense , puisqu'elle ne dépendroit plus de leur volonté et de leur consentement ; car l'esprit est-il maître de ne pas acquiescer à ce qu'il voit? et faut-*il le moindre effort, et le moindre acte de la volonté , pour commander à la raison de le reconnoître, et pour l'y obliger ?
C'est donc ici que nous devons admirer Tin-
finie miséricorde et la suprême sagesse de notre Dieuj lorsqu'il a formé le dessein de nous conduire au salut par la voie de la foi. Il a eu tout à la fois en vue, et sa gloire, et notre sanctification. Il a , dis~je , voulu que la soumission de notre foi honorât son adorable et souveraine vérité ; et que , comme nous lui faisons par Tambour le sacrifice de notre cœur, nous lui fissions par la foi le sacrifice de notre esprit. Il ne s'est pas contenté de cela ; mais en cela même il a encore eu égard à notre intérêt. Il a voulu que la soumission de notre foi, par l'effort qu'elle nous couteroit , et par la victoire qu'elle nous feroit remporter sur nous-mêmes, nous tînt lieu de mérite auprès de lui, et nous devînt profitable pour l'éternité. Or, il est vrai que, dans le fond de ses vérités et des mystères qu'elle nous révèle , la foi par sou obscurité , est en effet pour nous la plus grande épreuve, et conséquemment la plus méritoire.
Car quelles vérités nous propose-t-elle à croire ^ et quels mystères ? x . Des mystères au-dessus de tous^ les sens, et plusieurs même tout opposés à ce que les sens nous représentent. 2. Des mystères au-dessus de Fintelligence humaine, et ou la raison, toute pénétrante qu'elle est, ne peut par elle-même se faire jour, ni suppléer au défaut des sens. 3. Des mystères dont la connoissance s'est perdue dans les plus vastes contrées de la terre , et que des nations entières d'infidèles ignorent , et ne sont nullement en peine de savoir, 4. Des mystères exposés, jusque dans le sein du christianisme^ aux mépris et aux contradictions ^ IL ■ 2i
attaques par l'impiété , combattus par Fhérésie. .5. Et quelle créance néanmoins dois-je donnera ces mystères ? Une créance si absolue, que pour cela je dois démentir tous mes sens, imposer silence à ma raison, lui faire violence, et la tenir assujétie sous le joug. Une créance si pure, si simple, que je ne puis écouter la moindre difficulté, ni former le moindre doute. Une créance si pleine et si parfaite, qu'elle doit généralement s'étendre à tous les articles de la foi que je professe : de sorte qu'il ne m'e^t pas permis d'en retrancher un seul, puisque de pécher dans un seul point, c'est pécher dans tous les autres. Une créance si résolue et si constante, que rien ne puisse m'en détacher : ni crainte, ni espérance, ni menaces, ni promesses, ni autorité, ni grandeur, ni persécution, ni tourmens, ni la vie, ni la mort. Ah ! Seigneur, un tel hommage vous est bien dû ; mais il n'appartient qu'à vous et à votre divine parole. Ce n'est point là ce que nous révèle la chair et le sang : mais cette docilité, cette soumission sans réserve ne peut venir que de la grâce de votre Père céleste. Tout l'esprit de l'homme y répugne : son indépendance naturelle, sa curiosité, sa présomption ne peuvent s'accommoder de ce saint esclavage où la foi le réduit : mais, malgré toutes les révoltes intérieures et toutes les répugnances, je crois, mon Dieu, parce que je veux croire ; et je veux croire, parce que je sais que je dois croire. Vous cependant, Seigneur, augmentez ma foi, animez-la, vivifiez-la, afin que ce ne soit pas une foi stérile, mais agissante, mais féconde eu bonr^s œuvres^^ et salutaire.