SECOND JOUR
Jésus-Christ receçant^ dans F eucharistie ^ nos adorations^
SERMON
SUR LE CtfLTE d'ADORATION RENDIT A JÉStS-CHÎlIST DANS LE SAINT SACREMENT,
Venite j adoremus ^ et procidamus : quia ipsè est Dominm Deus nos ter.
Venez ^ adorons le Seigneur^ et prosternons-nous devant lui; car c'est le Seigneur notre Dieu, Au pseaume g/J.
C'est au nom de toute l'église , de cette sainte épouse de Jésus-Christ ^ que nous sommes appelés devant les autels de son divin époux , pour lui offrir notre encens , et pour l'adorer. Elle ne se contente pas que nous lui rendions un liontieur commun 5 soit aux esprits bienheureux , soit aux saints qui sont les élus de Dieu : elle veut que ce soit un culte particulier et d'adoration. Elle ne se contente pas que nou-s l'adorious datis le ciel où il est remonté , et qui est
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le séjour de sa gloire ; elle veut encore qu'il soit adoré sur la terre , dans ses tabernacles où il réside , et dans son sacrement. En vain l'hérésie lui a-t-elle refusé ce culte suprême ^ et , par une audace insoutenable , a-t~elle entrepris de l'abolir ? L'église , armée de ses foudres , s'est élevée , et en a pris la défense : animée d'un zèle de religion , elle n'a rien omis pour la cause de ce Chef invisible dont elle est le corps mystique ; et elle s'est employée de tout son pouvoir , à le maintenir dans la juste possession où il a toujours été 5 de voir les fidèles se prosterner en sa présence , et de recevoir , dans son sanctuaire ^ les hommages dûs à la Divinité. Allons donc , chrétiens auditeurs ^ et nous-mêmes acquittonsnous d'un devoir si légitime. Afin de nous y exciter davantage , perçons le voile qui couvre un si grand mystère. Ne nous arrêtons point à des apparences capables de rabaisser l'idée que nous en devons avoir ; mais comprenons bien deux vérités qui feront le partage de ce discours. Car je vais vous montrer comment l'état de Jésus- Christ 5 dans le sacrement de l'autel ^ est celui où il mérite plus nos adorations ; premier point : et comment ce même état de Jésus-Christ , dans le sacrement de l'autel , est encore celui qui donne à nos adorations plus de mérite ; second point. Deux instructions qui demandent votre attention.
Premier point. L'état de Jésus-Christ , dans le sacrement de l'autel ^ est celui où il mérite
plus nos adorations: comment? i. en vertu de sa présence plus immédiate et plus prochaine , o,. en reconnoissance de riiumiliation volontaire où il est réduit 5 et où il se tient abaissé poiilr nous. Je m'explique.
I. Présence de Jésus-Christ plus immédiate et plus prochaine dans le sacrement de l'autel; premier motif qui nous engage spécialement à l'y adorer. A parler en général, il est partout éga-^ lement adorable , puisqu'il est partout également Dieu. Mais plus il est proche de nous , et plus nous sommes proches cl§ lui, c'est alors que nous devons 5 devant lui, nous comporter avec plus de révérence, et redoubler nos adorations. Ainsi, pour user de cette comparaison, le prince, dans toute l'étendue de ses états, est également respectable à tous ses sujets; mais s'ils ont à paroître devant ses yeux , s'ils sont admis auprès de sa personne , quel tremblement tout à coup les saisit ! et quels témoignages ne lui donnent-* ils pas d'un nouveau respect et d'une profonde vénération ! Ainsi , pour me servir d'un exemple plus convenable encore, et plus propre: Moïse étoit sans cesse occupé de la pensée du Dieu de ses pères , et en tous lieux il l'adoroit ; mais quand le seigneur lui apparut ; quand une voix, sortie du buisson ardent, lui fit entendre ces pa- E^â. 6. rôles , Je suis le Dieu Abraham y le Dieu d^Isaac , le Dieu de Jacob / en ce moment quelle fut sa surprise! Dans une sainte frayeur, tout éperdu , et comme hors de lui-même , il se couvrit le visage ^ il se jeta contre terre , il y
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demeura dans le silence , n'osant pas lever la téte ni porter ses regards vers cette flamme , où il connut que le Dieu d'Israël étoit présent. Or 5 Jésus-Christ ne nous est pas moins présent^ et nous est même plus présent sur nos autels , et dans son sacrement. Moïse eut défense d'approcher du buisson ; au lieu que nous allons jusqu'au pied de l'autel où le Seigneur repose. Jésus-Christ est auprès de nous , et nous sommes auprès de Jésus-Christ. Nous prenons place à sa table , nous recevons , à certains jours , et aux fêtes solennelles , sa bénédiction : d'où ^ par la conséquence la plus naturelle , il s'ensuit , quç c'est donc là qu'il attend avec plus de sujet nos hommages et notre culte.
, Culte 5 dit S. Chrysostôme , que lui rendent des légions d'anges ^ assemblés dans son sanctuaire, pour lui former une cour digne de lui. Culte que l'église a toujours cru devoir lui rendre , et qu'elle lui a toujours rendu, comme toujours elle le lui rendra , quoiqu'en puissent dire nos hérétiques. Ils ont bien vu que ce culte d'adoration, s'ils en convenoient , de voit être contr'eux une preuve évidente de la présence réelle du corps de Jésus- Christ dans la sainte Eucharistie. Voilà pourquoi ils ont tant contesté sur ce culte , et pourquoi ils refusent de le reconnoitre. Également incrédules, et sur le droit et sur le fait , ils n'ont voulu souscrire ni à l'un ni à l'autre ; c'est-à-dire, qu'ils n'ont point voulu croire , ni qu'on doive adorer le sacrement que nous adorons, ni que, dans toute
l'antiquilé, depuis rétablissement de l'église, ou T. II. 28
Tait adoré. Mais que , sans se prévenir ni s'obstiner contre des faits sensibles et palpables , ils suivent de siècle en siècle la plus ancienne et la plus constante tradition 5 qu'ils écoutent les conciles, qu'ils interrogent les pères, qu'ils consultent les liturgies, ils pourront aisément se détromper et se convaincre. Et n'est-ce pas en vue de ce culte divin , que l'église a institué de si augustes cérémonies ; qu'elle récite tant de prières; qu'elle ordonne des prêtres ; qu'elle leur confère l'onction ; qu'elle consacre les temples, les autels, les vases, les vêtemens , tout ce qui a rapport à la célébration des saints mystères ? Quoi donc ! dit saint Chrysostôme, tout cela n'est-ce qu'un jeu? n'est-ce qu'un appareil de théâtre ?
Mais revenons, et concluons, qu'à l'égard du sacrement de Jésus-Christ , un double précepte nous oblige à l'adorer : l'un, selon le terme de l'école , précepte négatif ; et l'autre , suivant le même langage, précepte positif; l'un qui consiste à ne rien faire contre l'honneur et le culte dû à ce sacrement; l'autre qui exige de nous, envers ce sacrement, tous les devoirs d'une adoration, non-seulement extérieure et apparente, mais véritable et intérieure. Car , sans le cœur , tout le reste n'est de nul prix au jugement de Dieu. Le Joûn. c. 4. Seigneur doit être adoré en esprit et en vérité: et ce sont d^ tels adorateurs qu'il cherche, parce que ce sont là ceux qui l'honorent. Est-ce ainsi que nous l'adorons ? Nous paroissons devant lui; mais pensons-nous à lui ? Lors même que nous soiîimes à ses pieds , et qu'au-dehors nous lui
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donnons quelques marques de respect et de religion 5 où est notre esprit? où se porte«t-il? et où s'ariéte-t-il ? Cependant il nous Yoit, ce Dieu scrutateur des cœurs , mais de quel œil voit-il les vaines idées qui nous amusent, et les frivoles imaginations qui nous dissipent?
:2. Humiliation volontaire où Jésus-Christ se réduit pour nous dans le sacrement de l'autel; second motif qui doit nous exciter plus fortement et spécialement à l'y adorer. Saint Paul , parlant des anéantissemens du Fils de Dieu dans Tincarnation , dit : Ils s^est anéanti y prenant la forme d'esclave. piiUif. c. 2. De là qu'est -il arrive? c'est , poursuit le saint apôtre 5 que Dieu Va élevé ^ et lui a donné un Jhid^ nom au-dessus de tout nom. Pourquoi cela? afin ihid. conclut le même docteur des ndiûoMS ^ qu^ au nom de Jésus 5 tout ce qu'il y a dans le ciel ^ sur la terre ^ et dans les enfers ^ fléchisse le genou y et que toute langue confesse que le Seigneur Jésus -Christ est dans la gloire de Dieu le F ère. Paroles remarquables, paroles qui conviennent admirablement au point que je traite. A considérer Jésus-Christ humilié dans le saint mystère , abaissé , eomme anéanti , le libertin se révolte , et , selon la prudence de la chair qui l'aveugle, ce sacrement, tout grand qu'il est, lui semble méprisable. Mais, sagesse humaine, que tes lumières sont trompeuses ! et que tes raisonnemens sont faux ! Parce qu'il est descendu de sa gloire, ce Yerbe de Dieu, et qu'il s'est d'abord anéanti en se faisant homme ^ c'est pour cela que Dieu l'a exalté, pour cela qu'il a voulu que tout pliât sous son nom ^ et qu'on Ta--
dorât dans toute l'étendue de Funivers ; et parce qu'il s'anéantit tout de nouveau , dans le sacrement de son corps (ju'il nous a laissé , et dont il lui a plu de nous gratifier , c'est pour cela même que l'âme fidèle 5 piquée d'une sainte émulation , sent tout son zèle s'allumer , et qu'elle tâche , autant qu'il lui est possible , de compenser ^ par ses plus humbles adorations , les abaissemens de son Sauveur.
D'autant plus vivement touchée et pkis animée àt zèle 5 que ce sont des abaissemens volontaires, et où de lui-même il se réduit pour nous. David disoit : Depant le Seigneur qui m'a choisi y et qui m'a établi chef de son peuple , je m'humilierai ; je me ferai petit , et plus petit que je ne l'ai encore été ^ je me mépriserai moi-même y et ce sera là toute ma gloire. Le saint roi parloit de la sorte à la vue de l'arche ; et telle, à plus forte raison ^ doit être la disposition d'une âme, témoin des humiliations d'un Dieu pour elle. Vous vous abaissez jusqu'à moi, Seigneur, et pour moi : et moi, que ne puis-je devant vous et pour vous, m'abîmer jusqu'au centre de la terre ! Que ne puis-je appeler toutes les nations en votre présence, et vous offrir, avec mes hommages, ceux du monde entier ! dar de tout ce qui dépend de moi, que dois- je omettre pour relever et pour vous rendre une gloire dont vous n'obscurcissez l'éclat , qu'afm de vous accommoder à ma faiblesse ^ et de me faciliter l'accès auprès de vous !
C'est dans ce même sentiment, que tant d'âmes pieuses et dévotes , par l'inspiration de Fesprit
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de Dieu , et du consentement des pasteurs de l'église 5 se sont associées pour l'adoration perpétuelle du très-saint Sacrement. Elles ont mesuré, 5ur les humiliations de Jésus- Christ , leurs adorations. Comme donc , et le jour , et la nuit 5 il demeure toujours dans le même anéantissement , elles n'ont pas voulu qu'il y eût un moment , et de la nuit, et du jour^ où on ne lui fit hommage , et où l'on ne lui rendît une partie de l'honneur qu'elles savent lui appartenir. De tout ceci, jugez, femmes mondaines, avec quelle afFreuse indécence vous venez dans nos temples , non pas honorer un Dieu humilié , mais vous donner en spectacle , mais attirer sur vous les regards , et vous faire voir parées comme des idoles ; mais , si je l'ose dire , vous faire encenser vous-mêmes et adorer.
Second point. L'état de Jésus-Christ , dans le sacrement de Tautel, est encore, par un heureux retour, celui qui donne à nos adorations plus de mérite. Car, en adorant Jésu^-Christ dans l'eucharistie , I . nous adorons ce que nous ne voyons pas ; 2, nous adorons même contre ce que nous voyons.
I. Nous adorons ce que nous ne voyons pas. Que les anges et toutes les âmes qui jouissent de la béatitude dans le ciel , adorent le Seigneur Jésus; que, suivant la vision qu'en eut sainl Jean, et qu'il rapporte au chapitre cinquième de son apocalypse , ils disent et redisent incessamment à haute voix : Il est cligne , cet Agneau qui a été immolé , de recepoir la puissance ^ la divinité la sagesse ^ la force ^ VhoniienVy la ghire
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et la bénédiction : voilà de quoi je ne suis point surpris. Ils le voient dans les splendeurs des saints, et revêtu d\m éclat plus grand encore qu'il ne parut aux apôtres sur le Tiiabor. Que même les mages j sans égard à la pauvreté de Fétable où il étoit né 5 et de la crèche qui lui servoit de berceau, se soient prosternés dès qu'ils l'aperçurent; qu'ils aient ouvert leurs trésors , et que , dans les présens mystérieux qu'ils lui offrirent , ils l'aient reconnu pour leur roi , et adoré comme leur Dieu : jcela non plus ne. m'étonne point. Du moins voyoientils son humanité sainte ^ et pouvoient-iîs 5 dans ses yeux ^ dans tous les traits de son visage , ainsi que l'observe saint Jérôme, découvrir quelque chose de divin et au-dessus de l'homme. Maïs comme
Jom.e, 20. le Sauveur du monde a dit: Bienheureux ceux qui n^ont point vu et qui ont cru^ je dis de même , et conformément à cet oracle : Bienheureux ceux qui ne voient point, mais qui néanmoins se sou-^ mettent , et qui adorent avec la même humilité et la même afFection de cœur que s'ils voyoient. Pourquoi bienheureux ? parce que , dans leurs adorations, ils ont le mérite de la foi la plus pure, et de la religion la plus parfaite.
Or , voilà ce que nous faisons à l'égard de l'eu-r charistie : nous adorons sans voir , et sans demander à voir. Je ne dis pas que nous adorons sans Gonnoître : c'est un des reproches que le Fils de Dieu fit à la Samaritaine : J^ous adorez ce qîie
Ja4/?. c 4, vous ne connoissez pas ^ mais nous, ce que nous adorons, nous le connoissons. Et en effet, ce que BOUS a.dorons, nous savons que c'est Jésus-Christ ;
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non point Jésus-Christ passible et mortel comme autrefois^ mais Je'sus-Christ ressuscité et vivant, mais Jésus-Christ impassible et immortel; nous le savons, nous le connoissons, et nous n'allons pas plus loin. Tout le reste n'est que ténèbres pour nous, et nous n'entreprenons point de les éclaircir. Au milieu de ces ténèbres , toutes épaisses qu'elles sont, nous agissons, nous nous assemblons auprès du Seigneur, nous répandons à ses pieds nos âmes encore plus que nos corps ; nous nous tenons dans un silence respectueux, la téte penchée, les mains jointes, et en posture de supplians. Pour cela, quel empire faut-il prendre sur sa propre raison ? et pour la captiver de la sorte , et la fixer , quelles victoires n'y a-t-il pas à remporter sur soi-même ? Est-ce sans fruit? et de tels sacrifices sont-ils, dans restime de Dieu, de nulle valeur?
5. Nous adorons même contre ce que nous voyons : car que voyons-nous? toutes les apparences du pain, et toutes les apparences du vin; rien de plus. Sont-ce de fausses apparences? il est vrai que nous pouvons être quelquefois trompés par de vaines illusions, qui présentent à nos yeux certaines images et certains dehors ^ où il n'y a rien de réel : mais ici ce sont de vrais accidens que nous voyons ; çe sont réellement les espèces du pain , les espèces du vin. Elles sont telles qu'elles ont toujours été, et il ne s'y est fait aucun changement, De là , que nous dictent nos sens? Que c'est donc du pain , que c'est du vin, et point autre chose. Or, là-dessus, éclairés d'une lumière divine , nous les démentons tous , et nous les contredisons. Qu'ils parlent, nous
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ne les écoutons point; qu'ils se récrient ^ nous les forçons de se taire. Selon leur rapport , ce qu'ils aperçoivent n'est que du pain , et n^est que du vin ; et , selon la vive et infaillible persuasion où nous sommes , ce n'est ni du pain , ni du vin , inais le Dieu que le ciel adore , et que nous devons adorer. Il est dit d'Abraham , qu'il espéra contre J^om. c. 4. r espérance même / c'est-à-dire ^ qu'il espéra ^ lors même que , suivant l'ordre naturel , il perdoit y ce semble , tout sujet d'espérer ; et voilà comment nous adorons, lors même que ce qui frappe nos sens ne nous représente nul objet digne de notre culte : que dis-je ! lors même que ce qui nous frappe la vue, ne nous représente que des objets à qui, par eux-mêmes ^ aucun culte ne peut être dû. L'espérance d'Abraham lui fut imputée à justice 5 et n'est-ce pas ainsi que vous daignez, Seigneur, txod. c. 5:9, recevoir notre encens en odeur de suavité ? Si vous ne vous découvre^ pas sensiblement à nos yeux ^ c'est , de votre part , un trait de miséricorde. Mais moins nous vous voyons, plus nos adorations vous deviennent agréables, et nous de-^ viennent méritoires. Rien r/en interroîiiprale cours 5 înais ce sera en cette vie notre plu ? commun exercice , jusqu'à ce que nous puissions parvenir à cette autre vie , où nous vous verrons face à face , et îious jouirons de votre gloire pendant tous les siècles des siècles.
Ï.-C. PRÉSENTÉ A DIEU DANS l'euCHAR. 4^9