SUR LA FRÉQUENTE- COMMUNION
Ego sum panis vipus ^ qui de cœlo descendi : si quis manducaverit ex hoc pane , vivet in œternum ; eù panis quem ego dabo^ caro mea est pro mundi vitâ.
Je suis le pain vivant^ qui suis descendu du ciel; si quelqu'un mange de ce pain^ il vivra éternelleinent : et le pain que je donnerai; c'est ma chair pour la vie du monde. Hl^ sainU Jean» c, 6%
De tous les miracles du Fils de Dieu, un des plus e'clalans , ce fut sans doute cette prodigieuse multipiication qu'il fit des pains , en faveur d'une multitude de peuple qui Favoit suivi dans le désert. De cinq pains il nourrit jusqu'à cinq mille personnes 5 et des restes même qu'il ordonna de recueillir 5 il y eut encore dô quoi remplir douze corbeilles. Image bien naturelle , disent les interprètes et les docteurs , de cette auguste sacrement que le Seigneur nous fait distribuer à sa sainte Table 5 et qu'il nous donne comme un pain de vie pour la nourriture de nos âmes. C'est là qu'il se multiplie en quelque sorte 5 et que ses ministre^ sans diviser ni partager son sacré corps , le dispensent , par son ordre , à chacun des âdèies quL
J.-C. NOURÎIISSÂNT LES AMES
le demandent ; et qui viennent se présenter pour le recevoir. Divin et salutaire aliment , où nous participons par la communion , mais dont nous ne profitons point assez , parce que nous n'en savons pas user selon qu'il le faut , et que nous le pouvons. Il est donc , mes chers auditeurs , d'une conséquence infinie de vous apprendre l'usage que vous en devez faire , et de vous découvrir deux écueils que vous avez également à éviter : car je prétends ici traiter avec vous de bonne foi. Je prétends^ sur l'importante matière dont j'ai à vous parler, îie me laisser prévenir d'aucun des préjugés ordinaires. La vertu consiste dans un juste milieu ^ et elle ne se porte à nulle extrémité. Or, examinant 5 avec la balance du sanctuaire 5 et dans un esprit d'équité , notre conduite la plus commune touchant la fréquentation du sacrement l'autel , je trouve deux excès à corriger : l'un , de communier trop aisément et trop souvent ; l'autre 5 de communier trop difficilement et trop rarement. Usage de la communion , trop fréquent quelquefois dans les uns ; premier point. Usage de la communion , trop rare dans les autres; second; point. Sujet où je pour rois craindre de refroidir les âmes pieuses , et de ralentir leur ardeur pouir la communion 5 si je ne prenois sur cela les pré-, cautions nécessaires. A Dieu ne plaise que j'autorise l'erreur de ces faux zélés , dont Textrême sévérité ne tend qu'à éloigner des sacremens , et en particulier de l'eucharistie. Ce n'est point là ce que je me propose , comme la suite vous en convaincra. Ecoutez-moi y s'il vous plaît y et commençons.
DANS l'EUCHARISTIK.
Premier point. Usage de la commvinion , trop libre quelquefois dans les uns , et trop fréquent. A le considérer en lui-même , il ne peut être trop fréquent , puisque , selon l'expresse doctrine du concile de Trente , il seroit à souhaiter que tou$ les fidèles , assistant au divin sacrifice , fussent eu état d'y participer chaque jour par la communion^ Mais les dispositions que la communion demande , et que nous n'y apportons pas ; mais les fruits que la communion doit opérer dans nous , et qu'elle n'y produit pas ; voilà par où l'on peut juger si quelques-uns n'en approchent point trop aisément et trop souvent. Je vais développer ma pensée; et il est important que vous vous appliquiez à la bien comprendre , afin qu'elle ne devienne pour personne un prétexte dangereux , eî une occasion de scandale.
I . Disposition que demande la communion , surtout la communion fréquente , et qu'on n'y apporte pas. Je Fai dit ^ et il est vrai , le caractère de l'erreur est de porter toutes choses à des excès ^ ou de relâchement, ou de sévérité. C'est ce que nous pouvons observer au regard de la fréquente communion , où par une rigueur sans mesure , ou a cru ne devoir admettre que des âmes élevées au degré le plus éminent de la perfection chrétienne. De là le découragement du grand nombre des fidèles , qui , dans le désespoir d'atteindre , au moins sitôt , à ce point de sainteté , se sont retirés du sacrement de Jésus-Christ , et on dit comme les Israélites, au sujet de la terre promise,
moyen de parvenir là ? Des âm^es très-régUr jSum,e.id>,
lières du reste , des âmes adonnées à la pratique de toutes les bonnes œuvres , ont passe des années entières sans paroitre une fois à la sainte Table. Elles se sont excommuniées elles-mêmes , intimidées par les discours qu'elles entendoient, et par les vaines alarmes qu'on leur donnoit. On les a entretenues dans des terreurs chimériques \ et cet ëloignement de la communion , qu'elles dévoient craindre comme un mal très-pernicieux , et comme un des plus grands désordres ^ on le leur a représenté comme une vertu : car voilà de quoi nous avons eu , et nous avons tous les jours tant d'exemples. Voilà ce que j'ai cent fois déploré en le voyant^ et sur quoi je ne cesserai point de m'expliquer, tant qu'il plaira au Seigneur de me confier le ministère de la divine parole.
Ce n'est donc point là le plan , ce n'est point l'idée que je me forme des dispositions que requiert la communion fréquente. Je veux bien avoir là- dessus quelque égard à la fragilité humaine, et lui remettre quelque chose : mais d'ailleurs je ne dois point oublier la dignité du sacrement , ni la révérence qui lui est due • et je ne puis approuver de fréquentes communions , faites sans la préparation qui convient; c'est-à-dire , faites pré-cipitamment et à la hâte ; faites sans recueillement et sans attention sur soi-même ; faites dans une dissipation habituelle et volontaire , dans un mouvement d'afFaires^ d'intrigues où. l'on aime à s'ingérer 5 et dont on dévroit se retirer ; faites dans un état de tiédeur 5 où l'on se néglige , où l'on se pardonne bien des fautes à quoi ow ^e prend
DANS l'eucharistie.
pas garde , et qu'on traite de bagatelles , où Fou s'élargit la conscience ^ sous ombre de se garantir de scrupules; faites par coutume ^ quelquefois même par une espèce d'ostentation , quelquefois par une secrète e'mulation^ par comparaison avec celle-ci ou avec celle-là, quelquefois par une crainte servile et une fausse considération , quelquefois par entêtement et obstination. Quelle matière , si je reprenois article par article , et si j'étalois ce fond de morale dans toute son étendue ! Ce n'est pas tout ; et que n'aurois-je point encore à dire de ces communions faites par un vil intérêt? Ministres mercenaires , c'est à vous là-dessus que je pourrois m'adressser. Je ne condamne point un juste honoraire que l'église vous accorde ; et je sais selon la maxime de saint Paul , et la pratique de tous les temps , que celui qui sert à l'au** tel 5 doit vivre de l'autel. Mais de n'y aller que pour cela , mais de ne consacrer le corps de Jésus- Christ que pour cela, mais de n'y participer tous les jours et de ne communier qu'en vue de cela , si bien que cet avantage temporel ne s'y trouvant plus, on seroit prêt d'abandonner, et Fautel, et le ministère ; je demande si l'on est ainsi disposé à la fréquentation du sacrement.
Quoi qu'il en soit , la fréquente communion est bonne ^ pourvu qu'elle soit réglée. Or , la première et Fune des règles la plus essentielle, c'est celle de saint Paul: Que Vhomme éprouve. Fai-^ i. Cor. c, ii, sons , avant toutes choses , un retour sur nousmêmes -, sondons notre cœur : voyons , sans nous flatter , quel en est Fétat j quelles eu sont les vues^
les intentions, les aiFections : considérons^ selon le langage de l'écriture , toutes nos voies ; quelle est notre manière de penser , de converser, d'agir; comment nous nous comportons envers Dieu, envers le prochain ^ à l'égard de nous-mêmes ; en im mot, comment nous remplissons tous nos devoirs : et sur cela Jugeons de nos dispositions à la communion. Que dis-je! n'en soyons pas juges îious-mêmes , parce que nous serions toujours exposés , ou à nous condamner trop scrupuleusement par une crainte excessive ^ ou à décider trop légèrement en notre faveur par une aveugle présomption : mais ayons recours à un directeur éclairé; ne lui cacîions rien de nos foiblesses , ni rien même de ce qu'il peut y avoir de bien en nous ; prelions ses conseils., soumettons-nous à ses décisions^ et suivons-les avec confiance,
2. Fruits que la communion fréquente doit opérer dans nous, et qu'elle n'y opère pas. P^ous MmuIu c. 7. les connoîtrez par leurs œuvres y disoit le Fils de Dieu parlant des faux prophètes; et, selon la même règle, je dis que nous-mêmes nous connoîtrons si nous devons communier plus ou moins souvent ^ par le profit que nous tirons de la communion. Qu'un homme , usant chaque Jour de viandes soli^ des, demeure toujours également foihle, que concluons-nous? Ce n'est point aux alimens que nous attribuonale mal ; mais nous jugeons que le corps n'est pas bien affecté , et qu'il y a quelque principe vicieux qui arrête la vertu de la nourriture qu'il prend : de là , quoique bonne en elle-même>, on la lui retranche ; on ne la lui donne qu'aveo-
DANS l'eucharistie. 4?^
précaution , qu'avec réserve. Appliquons cette figure : l'aliment de votre âme le plus salutaire, c'est le sacrement de Jésus-Christ. Une communion peut suffire pour vous sanctifier; et quels effets produisent en vous tant de communions? quel changement 5 quel amendemeut, quel avancement? Il est don€ à craindre que ce ne soit pour vous une nourriture trop forte 5 et que l'abondance ne vous devienne plus dommageable que profitable* Ce n'est point là une de ces morales vagues y' dont on ne voit que très-peu d'exemples : plût au ciel qu'ils ne fussent pas si communs ! on communie souvent , mais que remporte-t-on de l'autel? mêmes imperfections ^ mêmes défauts , mêmes habitudes, même système de vie. On communie souvent; mais en est--on plus rempli de Dieu , plus détaché des intérêts ou des vains amusemens du monde , plus zélé pour sa perfection, et moins négligent dans tous ses exercices? On communie souvent j mais en est-on plus circonspect dans ses démarches, plus discret dans ses paroles , plus charitable dans ses sentimens, moins délicat sur les plus légères ofFenses, et plus facile à les pardonner? On communie souvent ; mais quelles violences apprendon à se faire? en quoi se renonce-t-on? sur quoi se mortifie-t-on? que corrige-t-on dans ses caprices, dans ses hauteurs, dans ses contradictions perpétuelles , dans ses vivacités et ses impatiences? Je passe cent autres points que je pourrois marquer ^ et où l'on ne voit pas que la fréquente communion opère beaucoup, ni qu'elle fructifie autant qu'elle devroit.
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Les premiers chrétiens commimioient souvent^ ils communioient même tous les jours : mais, par la grâce du sacrement qui lés dégageoit de tous les intérêts temporels , ils se dépouiiloient de leurs biens, vendoient leurs héritages, en partageoient le prix avec leurs frères, ne vouloient rien possédeî: en propre , et pratiquoient toute la pauvreté évan« gélique. Ils communioient souvent • mais, attirés à Dieu par l'efficace du sacrement qui les embrasoit d'une ardeur toujours nouvelle , ils s'assembloient dans le temple , ils redoubloient leurs prières, ils persévéroient dans Toraison, ils s'exerçoient danâ toutes les pratiques du plus piir et du plus parfait christianisme. Ils communioient souvent ; mais , soutenus de ce pain céleste qui les fortifioit, ils étoient à l'épreuve dés plus violentes persécutions ; de la table du Sauveur ils alloient se présenter aux tyrans , affronter les tourmens , répandre leur sang et sacrifier leur vie. Cependant où m'emporte mon zèle? et ne vais-je point trop loin? Arrêtons-ïiotis là, et, pour ne point décourager les âmes par de si grands exemples, convenons, i. que la communion, après tout, quelque fréquente qu'elle soit, ne nous rend point impeccables; et que ce n'est pas toujours une raison de s'en abstenir , que de légères fautes qui échappent aux plus vigilans 5
2. que c'est même une conduite de Dieu assez ordinaire, de permettre que des âmes, d'ailleurs très-élevées et très-agréables à ses yeux, soient encore sujettes à quelques fragilités qui les humilient, et les préservent ainsi d'un orgueil secret;