C. l'on... l'on
fois les esprits ont tourné les choses du côté de la religion... On publia cette année beaucoup de prodiges, et plus ou trouvoit des gens simples et dévots qui y ajoutaient foy, plus aussi on en publiait (a).
50 Voila sans doute la raison qui a fait dire à Claudien (b), qu'aussi tôt que quelques prodiges ont peu eclorre, tous les autres s'empressent de naître, pour ne pas laisser échapper leur raison.
Que les Payeus atlribuoient leurs malheurs à la négligence de quelque cérémonie, et non pas à leurs vices.
Mais de peur que ce même tour d'esprit ne portast les hommes à honorer la Divinité de la manière que la droite raison nous enseigne, c'est à dire en renonçeant au vice, et en pratiquant la vertu ; il falloit entièrement 5 appliquer la dévotion des Peuples à cette pensée, que les signes de la colère des Dieux ne temoignoient pas qu'ils fussent fâchez contre le dereiglement des mœurs, mais seulement contre la négligence ou le non-usage de quelque sacrifice, ou de quelque cérémonie, et qu'ainsi
(a) Romse autem, et cirai Urbem multa ea hyeme prodigia fada, mit, quod evenire solet, rnotis semé! in religionem animis, multa nunciata et iemere crédita sunt... Prodigia eo anno multa nunciata sunt, qux quo magis credebanl simplices ac rcligiosi homines, eo etiam plura nunciabanlur. (T. Lit:, lib. I, dcc. ].)
(b) Ulque semel patuit monstris iter, omnia tetnpus nacta su uni properant nasci. (Claud., lib. 2, in Eutrop.)
50. La phrase : Voila sans doute la raison et la citation de Claudien ne sont pas dans A.
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io la seule chose qu'il falloit faire pour les appaiser, étoit de remettre en vigueur la cérémonie, ou d'en inventer quelques autres, sans se mettre en peine de corriger ses passions. C'est aussi à quoi les Démons se sont particulièrement étudiez, et avec un succès dont ils ont eu lieu
15 de s'applaudir. Car il est clair par toute l'Histoire profane, que les Payens raportoient la source des châtimens que les Dieux leur envoioient, à l'oubli de quelque superstition, et non pas à l'impureté de leur vie, et que dans cette veue ils croyoient avoir assez fait, pourveu
20 qu'ils eussent rétabli le culte qui avoit été oublié.
Les Carthaginois (a) se voyant batus par Agathocles, Roy de Syracuse, et assiégez dans leur ville, ne crurent pas avoir mérité cette disgrâce pour aucune autre raison, si ce n'est parce qu'ils avoient changé la cruelle coutume
25 d'immoler à Saturne de leurs propres enfans au chois du sort, en celle d'immoler des enfans achetez ou nourris secrètement pour cela. Si bien que pour reparer leur faute, et pour appaiser le Ciel irrité, ils rétablirent la vieille coutume par le sacrifice public de deux cens
30 jeunes garçons de qualité tirez au sort (b). Et cette coutume s'affermit si bien dans ce pays là, qu'elle y étoit encore pratiquée en secret du tems de Tertullien (c), quoi que Tybere se fût servi pour l'abolir d'un moyen fort efficace, qui fût de faire attacher en croix les Prêtres
35 qui immoloient ces innocentes victimes. Pendant qu'Annibal faisoit trembler l'Italie, le sort destina son fils aine à cette barbare immolation. Mais sa mère qui n'avoit peut-être jamais fait reflexion sur l'enormité de cette coutume, la comprit alors, et la représenta si vivement, que
(a) Denys d'Halicarnass., liv. I.
(b) Lactant., de fais rclig., lib. I, cap. 21.
(c) Apologet., cap. 9.
PENSÉES SUR LA COMÈTE iSl
40 le Sénat de Cartilage qui étoit embarrassé entre la crainte des Dieux et celle d'Annibal, et qui franchement craignoit plus de l'irritation de l'un qu'il n'esperoit de l'appaisement des autres, n'osa passer outre et dépêcha vers Annibal pour savoir sa volonté. Annibal ne voulut
45 point que son fils mourust, et dit qu'il valoit mieux le conserver pour le service de la patrie ; qu'il auroit soin de faire périr tant de Romains, que les Dieux n'auroient pas sujet de se plaindre de ce qu'il leur avoit détourné une victime. Il les appelle au spectacle du carnage qu'il
50 s'en va faire,
Vos quoque DU patrii quorum délabra piantur Cxclibus, atque coli gaudent formidine malrum, Hue txlos voltits Masque advertite mentes, etc. (a).
Je vous fatiguerais trop, Mr. si je vous citois tous les 55 exemples que j'ay leus sur cette matière ; et d'ailleurs l'Histoire Ecclésiastique, que vous savez si parfaitement, vous en fournit assez pour me dispenser de cette compilation. On y voit que les Payens accusoient incessamment les chrétiens d'être la cause de tous les malheurs qui 60 affligeoient l'Empire, parce qu'ils prêchoient contre le culte des Dieux, et le faisoient cesser dans les lieux où ils étoient les plus forts. Le Tyran Maximin leur fait ce reproche dans ses Edicts, comme nous l'apprenons d'Eusebe (a). Se faut-il étonner, dit Porphyre (b), si la ville est 6) affligée de peste depuis si hvigtems, puis qu'Esculape et les autres Dieux en ont été chasseï ; depuis qu'on adore Jésus, nous ne pouvons tirer aucune assistance des Dieux. Le but gênerai de St. Augustin dans son livre de la Cité de Dieu,
(a) Silius Italiens, lïb. 4.
(a) LU. 9, cap. 7, Hist. Eccîes.
(b) Apud Eusebittm de Prxpar. Euangel.
l82 PENSÉES SUR LA COMÈTE
est de répondre aux Payens qui se plaignoicnt que le
70 saccagement de Rome, et tous les ravages que les Goths avoient faits dans l'Empire, avoient eu pour cause le mépris que l'on faisoit des Idoles. L'irruption de Radasraise dans l'Italie à la tète de 200 mille hommes fit murmurer d'une étrange sorte contre la Religion chrê-
75 tienne (a). On exaggeroit les desordres qui arrivoient sous les Empereurs Chrétiens, et la félicité de Rome Payenne ; et c'est à quoi l'éloquent Symmaque s'employoit de tout son cœur (b). Il osa bien écrire à des Empereurs Chrétiens, que la famine et les autres incom-
80 moditez qui desoloient l'Etat, étoient le châtiment du mépris que l'on avoit pour les Dieux et pour les Ministres ; qu'il n'en falloit point accuser ni les influences des Astres, ni la rigueur des hyvers, ni la sécheresse des étez, mais la colère qu'avoient les Dieux de voir qu'on avoit retran-
85 ché aux Prêtres et aux Vestales les pensions qui servoient à les nourrir. Les mêmes Empereurs Chrétiens ayant fait cesser les sacrifices que les Egyptiens Idolâtres offroient solemnellement au Nil, lors que ses eaux ne se repandoienr pas sur leurs terres, se virent sur le point d'avoir
90 sur les bras une furieuse sédition en ce pays là, les Egyptiens voulant à toute force recommencer leurs sacrifices, persuadez qu'ils étoient, que l'interruption de cette saincte cérémonie leur attirait la stérilité en les privant des inondations du Nil (c).
(a) Sigebert. Gcmblac. in Coron, ad atin. 407.
(b) Epist. $4, l. 10.
(c) Histor. tripart., 1. 9, c. 42.