‹ Pensées diverses sur la comèteChapitre 106 sur 167 · C. pas · texte numérisé non relu

C. pas

5 soit obligée de croire que Dieu a fait tout exprés, pour lui annoncer son mal à venir, c'est ce qui ne se peut pas : parce qu'outre mes autres raisons, il est impossible que chaque Nation soit obligée de craindre des adversitez à la veùe des Comètes. Car il paroitpar l'Histoire, et même

io par la considération de ce qui arrive dans le monde pendant qu'on y est, que Dieu ne châtie pas tous les hommes en même teins. Les afflictions les plus générales épargnent des Nations toutes entières. La Providence Divine dispense ses biens et ses maux de telle sorte, que chacun

1 5 y a part à son tour. Mais on n'a jamais veu depuis le Déluge, un châtiment gênerai tout à la fois ; on n'a jamais veu une profusion de bonne fortune générale en même tems par toute la terre. Il faudrait que Dieu bouleversast tout le train de sa Providence pour agir autrement.

20 Or comme l'expérience d'un très grand nombre de Comètes qui ont paru ne nous aprend pas que Dieu ait jamais usé d'une conduite si extraordinaire, il n'y a point lieu de s'imaginer, quand on voit de ces nouveaux Astres, que Dieu veut faire plus qu'il n'a jamais fait en pareilles occa-

25 sions. Nous savons par les evenemens qui ont suivi les Comètes, que quand il en a paru le dessein de la Providence n'a pas été de plonger toutes les Nations du monde dans un abyme de maux. Bien loin de là, nous savons qu'elle a eu dessein de combler de prosperitez

30 plusieurs Peuples de la terre. Par conséquent tous les Peuples de la terre n'ont pas été obligez de juger en voyant les Comètes qu'ils alloient être accablez de maux ; et il n'est pas même possible, veu le train de la Providence, qu'ils soient tous obligez à croire cela, car la

35 pluspart du tems Dieu se sert d'une Nation pour châtier l'autre, donnant à celle-cy les biens qu'il ote à celle-là. Si dans le tems que les Perses dévoient craindre la des-

truction de leur Empire, les Macédoniens eussent craint le renversement de leur Royame, n'est-il pas vrai qu'ils

40 eussent été dans l'erreur ? J'infère de là, que si c'étoit l'intention de Dieu que tous les Peuples qui vovent des Comètes crussent leur ruine prochaine, l'intention de Dieu seroit que plusieurs Peuples se trompassent ; ceux, par exemple, qu'il destine à conquérir les Royaumes que

45 sa sagesse trouve à propos de renverser. Or comme ce seroit une impiété de croire que Dieu a de telles intentions, il est impossible que les Macédoniens, par exemple, ayent été obligez sous peine de péché mortel, à croire que la Comète qui parut au commencement du Règne

50 d'Alexandre, les menaçoit d'une ruine épouvantable. Ainsi Dieu n'étant pas capable d'obliger les hommes à juger faussement des choses, il est impossible qu'il prétende engager tous les hommes du monde à juger qu'une Comète est un signe de leur malheur. Ce seroit nean-

5 s moins son intention, si l'opinion commune estoit véritable. Donc c'est une opinion fausse et qu'on ne peut excuser d'impiété, que sous le bénéfice du peu de reflexion que font les hommes sur les circonstances des Comètes, lors qu'ils les prennent pour un signe de malédiction. 60 II y a beaucoup d'apparence qu'on ne les prendrait pas pour des prodiges envoyez de Dieu, si on consideroit avec un esprit solide I. Qu'elles n'ont rien de particulier, qui fasse connoitre aux Peuples, que c'est à eux nommément que l'on s'adresse. II. Que si elles ont quelque charge de 65 dénoncer la colère de Dieu, elles la dénoncent généralement à tous les Peuples de la Terre, aussi bien à ceux que Dieu veut bénir, qu'à ceux qu'il veut châtier. III. Que ce sont des signes fort équivoques (i), qui ne peuvent, par

(1) « J'adjouste qu'on peut les appeller aussi bien bonnes que mauvaises, puis qu'ordinairement le malheur des uns est le bonheur des

exemple, avoir présagé la ruine de l'Empire Grec, sans présager la prospérité des Ottomans : la mort d'un Pape,

70 sans présager l'élévation de son Successeur : la mort d'un Conquérant, sans présager les feux de joye qui s'allument dans tous les Pays qui craignoient de tomber sous le pesant joug de sa puissance. IV. Que ce sont des signes si généraux et si obscurs, qu'on n'y voit aucune marque

75 de ce qui doit effectivement arriver, plutôt que de ce qui n'arrivera jamais. V. Enfin que ce sont des signes accompagnez de plusieurs circonstances indignes de la sagesse et de lasaincteté de Dieu. J'en ay touché quelques-unes en parlant des éclipses, et mon argument Theologique ne porte

80 que sur cela.

Vous en penserez ce que vous voudrez, Mr. mais pour moi je ne sçaurois me mettre dans l'esprit, que Dieu se propose autre chose dans la formation des Comètes par raport à nous, que ce qu'il se propose dans tous les effects

85 de la Nature. Tous ceux qui s'elevent à Dieu par la connoissance des choses naturelles, entrent assurément dans les veùes que Dieu s'est proposées en faisant les Créatures. Mais je ne sçaurois comprendre, qu'un homme qui prend pour un miracle ce qui ne l'est point, donne dans

90 la fin que Dieu s'est proposée, parce qu'il ne me semble pas que Dieu puisse jamais avoir pour but de nous faire

autres. Elles ne sauraient signifier la perte d'une bataille sans signifier aussi la victoire : si elles sont fatales à un party elles sont favorables à l'autre... et si elles sont des foudres menaçeans pour les uns, ce sont des feux de joie allumez dans le Ciel pour les autres : on peut donc aussi bien les appeller heureuses comme malheureuses et les désirer autant qu'on les craint. » (Petit, Diss. sur les Coin., p. 143).

Cabeus (Lib. I, Met., text. 37, q. 9) dit aussi « qu'il n'arrive rien de si funeste à une personne qui ne soit bon-heur à une autre, que si l'un tombe sa couronne, un autre la relevé ; si l'un perd, l'autre acquiert et que dans les combats les cyprès des uns sont les lauriers des autres. » (Cité par Comiers, p. 398).'

faire de faux jugemens. Et sur ce pied-là je crois que si Dieu vouloit avertir les hommes des malheurs qui les menacent, il le feroit par des moyens, qui non seulement

95 seroient tres-intelligibles à ceux qu'il voudroit menacer, mais aussi qui ne menaçeroient pas ceux qu'il auroit dessein de favoriser de ses grâces. Cela suffit pour dégrader les Comètes du rang qu'on leur donne parmi les prodiges dénonciateurs de la colère de Dieu, car il n'ap-

100 partient qu'à la fabuleuse Divinité de Pan et d'Apollon, de jetter des fausses allarmes dans les esprits, et de ne s'expliquer que par des énigmes.

En quel sens on peut dire que Dieu menace ceux qu'il ne veut pas fraper.

I. Je sçai bien ce qu'on a dit de la foudre (a), qu'elle frappe peu de gens, quoi qu'elle en épouvante plusieurs. Je sçai aussi que cela se pratique fort sagement dans le supplice d'une troupe de séditieux (b). Mais cela ne 5 prouve autre chose, sinon que les fléaux que Dieu envoyé sur un Peuple, doivent faire craindre sa justice à tous les peuples voisins, et les induire à mériter par leurs bonnes œuvres la continuation de la prospérité dont ils jouissent : ce qui est bien éloigné de l'erreur où se portent ceux qui

(a) Cum feriant unum, non unum fulmina terrent. {Ovide, 3 de Pont, tleg., 2.)

(b) Statuerunt ita majora nostri, ut si à multis esset flagitium rei militaris admissum, sortitione in quosdam animadverteretur, ut met us videlicet ad omîtes, pœna ad paucos perveniret. (Cicer., pro Cluent.)

Pensées sur la Comète. 13

io affirment qu'un certain effet de la Nature est un miracle fait exprés, pour prédire de la part de Dieu à tous les Peuples de la terre leur prochaine destruction ; à quoi néanmoins, Dieu ne pense pas: car quelquefois c'est alors qu'il prépare à plusieurs Nations des joyes et des triomphes.

15 Joignez à cela, que la foudre est si à portée de nous faire du mal, et qu'elle en fait si souvent de terribles auprès de nous, qu'il n'y a point d'erreur à croire qu'il nous en peut arriver du préjudice ; au lieu que nous n'avons aucune raison de penser qu'une Comète ait jamais fait, ou

20 ait jamais peu faire le moindre mal. Outre que ce seroit un jugement faux et tres-incapable de passer pour une œuvre méritoire, que de dire que la foudre a été formée nommément et expressément pour châtier les pécheurs.

Qu'il est faux que les Peuples qui sont heureux après V apparition des Comètes ayent mérité cette distinction par leur pénitence.

II. Quant à ceux qui pourraient dire, que les Comètes menacent tous les Peuples du monde, parce qu'en effet Dieu a dessein de les punir tous ; mais qu'il y en a quelques-uns dont la repentance desarme sa colère : je ne 5 leur répons autre chose, sinon qu'ils se trompent manifestement. Ils m'obligeroient fort de me montrer par quelle mortification les Macédoniens ont appaisé la Justice Divine, et mérité les richesses et les couronnes de Darius,

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