C. des joies et des triomphes à plusieurs nations
au lieu des châtimens qui leur étoient destinez par la
10 Comète dont j'ay déjà fait mention (a).
Je serois bien aise aussi qu'ils m'apprissent les actes de dévotion et de pénitence, qui sauvèrent Mahomet II des infortunes, dont il devoit avoir sa part en vertu des Comètes qui parurent sous son Règne. C'étoit le plus grand
1 5 Athée qui fût sous le Ciel : ses Troupes commettoient les crimes les plus énormes qui se puissent commettre, et cependant elles ne cessoient de subjuguer des Royaumes et des Empires dans la Chrétienté.
Avouons donc que ce n'est pas le dessein de Dieu,
20 quand il fait paroitre des Comètes, de châtier tous les Peuples du monde. Sa Providence trouve plus à propos de les punir successivement les uns par les autres. Les Macédoniens n'étoient pas plus gens de bien que les Perses ; cependant parce que le tems étoit venu où Dieu
25 vouloit ruiner la Monarchie des Perses, il les soumit aux Macédoniens. Ceux-cy ayant fait leur tems, succombèrent à leur tour à l'épée victorieuse des Romains, qui entassant victoire sur victoire, et subjuguant au long et au large Royaumes et Républiques, sans être plus gens de bien
30 que ceux que Dieu leur assujettissoit, filoient leur corde, pour ainsi dire, et accumuloient les Jugemens de Dieu sur leur tète, comme le remarque St. Augustin (b), en faisant voir aux Idolâtres, qui accusoient les Chrétiens d'être la cause des calamitez publiques, que tous les
35 malheurs de la Republique Romaine étoient des suites de leurs vices et de leurs dereiglemens. Quoi qu'il en soit, l'Empire Romain qui s'étoit formé par des usurpations violentes, a été démembré par une semblable voye ; la
(a) Cx-dessus. f>. 191.
(b) Lk Civitate Dei.
Providence Divine faisant voir de tems en tems parmi
40 les hommes ce qui se fait tous les jours parmi les causes nécessaires, dont les unes ramassent en un corps, qui nous cache tout le ciel, plusieurs nuages séparez, et les autres divisent cette grande nuë en une infinité de petits nuages.
45 Ce que j'ay dit, que les Peuples sont punis chacun à son tour, sans que ceux qui sont les premiers châtiez soient les plus coupables, n'est pas une simple conjecture : c'est Dieu lui-même qui nous l'apprend par la bouche de Jeremie. C'est moi, (dit-il), qui ay fait la terre,
50 et qui l'ay donnée à qui bon m'a semblé ; c'est moi qui ay livré tous ces Pays-cy à Nabucbodouosor Roy de Babylone mon serviteur, et toutes les Nations lui seront sujettes, à lui, et à sou Fils, et au Fils de son Fils, jusques a ce que le temps aussi de son Pays vienne (a). Il seroit absurde de s'ima-
5 5 giner, que le Roy de Babylone étoit plus sainct et plus dévot que celui des Juifs, et que c'est à cause de sa pieté qu'il conquit un puissant Empire. Il étoit peut-être plus méchant que les Rois que Dieu lui assujettit : mais parce le tour des Caldéens n'était pas encore venu, son ambition
60 fut un crime heureux, dont Dieu se servit pour châtier les Peuples dont il ne vouloit plus différer le châtiment. Le tour des Caldéens vint aussi quelque tems après. Les Medes et les Perses aussi mechans qu'eux, mais posterieurs en date dans le livre de la Providence, les désolèrent
65 et les subjuguèrent, pour être désolez et subjuguez à leur tour. Souvenons-nous de la déclaration expresse du Fils de Dieu (b) sur ceux qui se trouvèrent accablez sous les
(a) Chap. 27, v. j et suiv.
(b) Evangile de St. Luc, cb. 13.
45. Les dernières pages de cette section depuis : Ce que j'ay dit jusqu'à la fin sont une addition de B.
ruines d'une tour, ou égorgez en sacrifiant, et nous n'entreprendrons pas de dire, que ceux qui châtient les autres,
70 sont plus gens de bien que ceux qui sont châtiez. J'avoue que la patience de Dieu laisse souvent combler la mesure aux pécheurs, avant que de leur faire sentir les rigueurs de sa justice : d'où il semble que l'on pourroit inférer, que les Nations épargnées n'ont pas encore comblé la
75 mesure, comme celles qui sont punies ; mais il ne faut pas juger par le comble de cette mesure, qu'une Nation est plus ou moins criminelle qu'une autre. Etre arrivé à ce comble signifie seulement que l'on est arrivé à l'heure fatale où Dieu veut punir. Or qui doute que cette
80 heure fatale ne soit attachée tantôt à une plus petite mesure de péchez, tantôt à une plus grande, selon que Dieu trouve à propos de diversifier les evenemens, et de faire paroître sa souveraine liberté ? Il y a des gens qui croyent avoir remarqué dans l'Histoire, que le change-
85 ment des Etats se fait régulièrement après un certain nombre d'années, et ils nous citent (a) je ne sai combien de révolutions arrivées cinq cens ans les unes après les autres. Je ne m'amuse pas à réfuter toutes ces puerilitez ; et peut s'en faut que je ne me repente de les avoir déjà
90 refutéees en passant (b). Mais je souhaitte bien que l'on sache, que je défie tous les hommes du monde de me faire voir dans l'Histoire, qu'après une certaine mesure déterminée de tolérance, Dieu n'a pas manqué de faire éclater les effects de sa justice. Rien n'est plus infini que
95 la diversité qui se rencontre dans les manières de Dieu.
(a) Peucer, de prxc. Divinat. generïbus, p. 30.
(b) Cy-dessus, § 2j.
III. Dira-t-on qu'à tout le moins il y a eu quelques bonnes âmes, qui par leurs prières et par leurs bonnes oeuvres, ont délivré leur Nation de la part qu'elle devoit 5 avoir aux châtimens présagez par les Comètes ? Je consens qu'on le dise, et qu'on le croye à l'égard des Peuples qui sont dans la vraye Religion. Car quoi qu'il semble, que si Dieu se laisse fléchir en faveur de tout un Peuple, aux prières d'un petit nombre de gens, qui passent toute leur
10 vie dans les exercices de la pieté, il ne forme pas aussi le dessein d'exterminer ce Peuple, pendant que ce petit nombre de gens le soutiennent : quoi qu'il semble que si l'effet des Comètes peut être détourné par la pénitence des hommes, ce n'est que par la pénitence des
15 médians qui ont irrité la colère du Ciel, et non pas par les macérations des bonnes âmes toujours agréables à Dieu, et qui n'attendent pas à le servir dévotement, qu'il paroisse des prodiges : quoi qu'il semble que si un petit nombre de Dévots, est capable de desarmer le bras de
20 Dieu en faveur de toute la Nation, jamais les Peuples qui sont dans la véritable Eglise ne sentiroient les pésans coups de la vengeance céleste, ni ne se ruïneroient jamais les uns les autres, comme ils font, parce qu'il y a toujours parmi ces Peuples un résidu de bonnes et de sainctes
25 âmes : quoi qu'il semble, dis-je, qu'on puisse m'opposer
1. En titre, dans C : Que l'efficace des prières d'un petit nombre de tonnes aines dans la vraye Religion, n'a point de lieu dans Us fausses Religions.