‹ Pensées diverses sur la comèteChapitre 118 sur 167 · C. c'est de l'ame de César que l'on y parle · texte numérisé non relu

C. c'est de l'ame de César que l'on y parle

de nouveau en ce tems-là. Je vous citerais Claudien (a), qui tire un heureux présage pour l'Empereur Honorius, de ce qu'une étoile apparut en plein jour environ le tems

S S de sa naissance. J'ajouterais que l'on a dit (b) que le ciel avoit annoncé par deux admirables Comètes la future grandeur de Mithridate, l'une ayant brillé l'année qu'il vint au monde, et l'autre l'année qu'il commença de régner. Je n'oublierois pas que les Augures étant consul-

60 tez sur le débordement du Tybre qui arriva la propre nuit, dont Octave avoit receu le surnom d'Auguste, le jour, repondirent que c'étoit un signe de la grande élévation où il parviendrait. Ce qui montre que les Poètes n'étoient pas les seuls qui accommodoient la Nature à la

65 passion des Grands. En un mot je raporterois cent autres faits, qui nous montrent que l'envie de plaire, de flater, de donner du merveilleux aux choses, a fait prendre des effets purement naturels pour des prodiges extraordinaires. Un Roy ou une Reyne mouroient-ils peu après

70 qu'il avoit paru une Comète ? On ne manquoit pas dédire tout aussi-tôt, qu'au pressentiment de ce grand malheur toute la Nature s'étoit remuée pour former des nouveaux Astres, et à force de le dire, on a porté les hommes à croire que quand il parait des Comètes, c'est un signe que

75 la Nature a quelque semblable pressentiment. Avoit-il aussi paru quelque Comète à la naissance d'un Prince devenu puissant et victorieux ? Les Panégyristes eplu-

(a) De 4. consul. Honor.

(b) Justin, Histor., ï. }J.

60. C. sur ce que le Tibre se déborda la nuit d'après qu'Octave avait reçu le surnom d'Auguste.

72. A. pour former des étoiles miraculeuses. Adeo vel summis in malis fastum et pompam amamus, quasi mortales mari non possint, nisi rerum natura perturbetur, ac coeluin ipsum luctuosam funeri faccm accendat, (Guinisius.) A force de dire cela, on a porté le Peuple.

chant, selon les préceptes de la Rhétorique, les signes antecedens et concomitans de cette naissance, ne manauoient

80 pas de faire sonner haut la nouvelle étoile. Enfin il étoit impossible que la Comète fust prise pour ce qu'elle étoit, c'est à dire pour un effet naturel, y ayant tant de gens qui se méloient d'en faire un miracle.

Plus on étudie l'homme, plus on connoit que l'orgueil

85 est sa passion dominante, et qu'il affecte la grandeur jusques dans la plus triste misère (a). Chetive et caduque créature qu'il est, il a bien peu se persuader qu'il ne sauroit mourir, sans troubler toute la Nature, et sans obliger le Ciel à se mettre en nouveaux frais, pour éclairer la pompe

90 de ses funérailles (1). Sotte et ridicule vanité! Si nous avions une juste idée de l'Univers, nous comprendrions bientôt, que la mort ou la naissance d'un Prince, est une si petite affaire, eu égard à toute la Nature des choses, qui ce n'est pas la peine qu'on s'en remue dans le Ciel. Nous

95 dirions avec celui de tous les Philosophes de l'ancienne Rome, qui a eu les plus sublimes pensées ; qu'à la vérité

(a) Adeo vel summis in malis fastum et pompam amamus, quas mortales morl non posshit, nisi rerum natura perturbetur, ac ccelum ipsum luctuosam funerl facem accendat. (Guinisius.)

84. A. Plus on étudie l'homme, jusqu'à : Si vous ajoutez à cela, n'est pas dans A.

(1) « Pour démontrer par raison physique que les Comètes ne luisent point pour nous annoncer la mort des Grands, je veux me servir des termes de Guinisius, traduits en notre langue -.Parlons sans fiatcr, dit-il, les testes mesmes des Empereurs ne sont pas de si grande conséquence au Ciel, qu'il faille qu'elles soient frapécs d'un Glaive céleste, que semblent former les queues des Comètes. C'est un effet de la vanité des Hommes, que mesme dans le dernier des malheurs ils aiment jusqu'à ce point le faste et la pompe, comme si les Puissans de la Terre estant mortels, ne pouvoient mourir, sans qu'il arrivast auparavant quelque trouble dans la Nature et que le Ciel eust allumé quelque Corps céleste comme une Torche funèbre, pour faire honneur à leurs funérailles. » (Comiers, Mercure galant, Janv. 1681, p. 120).

les soins de la Providence descendent jusques à nous, et que nous y entrons pour notre part, mais que leur but est bien autrement considérable que nôtre conservation (a), 100 et qu'encore que les mouvemens des cieux nous aportent des grandes utilitez, ce n'est pas à dire pourtant que ces vastes corps se meuvent pour l'amour de la terre (b) (i).

(a) Quamquam majus Mis propositum sit majorque actus sui fructus, quàm servare mortalia, tamcn in nostras quoque utilitates a principio rerum prxmissa mens est, et is ordo mundo datus, ut appareat curani noslri non inter ultima habitant. (Senec. de Benef., I. 6, c. 23.)

(b) Non enim nos causa mundo sumus : nimis nos suscipimus, si digni nobis videmnr, propter quos tarda moveantur. (Id. de ira, l. 2, c. 27.)

(1) Bayle précise et développe cette idée dans le § LV de la Contin. des Pensées dit). :

« J'ai approuvé ces maximes de Senequeque le mouvement des cieux, et l'action des elemens, qu'en un mot les ouvrages de la nature tendent à une fin bien plus vaste et bien plus sublime que ne l'est la conservation du genre humain ; qu'à la vérité les hommes entrent pour leur part dans les soins, et dans les vues de Dieu, qu'il sait qu'il les trouvera à son passage et qu'il veut en chemin faisant les combler de biens, ce qui mérite une très-juste reconnaissance, mais qu'il va beaucoup plus loin, et que nous présumerions trop de nous si nous prétendions être ses colonnes d'Hercule, son but principal, le centre à quoi aboutissent tous les mouvemens de la nature et la raison unique de tous ses travaux. »

Au § LX1 il expose et critique les idées de Malebranche sur cette question dans son Traité de la nature et de la graee (page 8, éd. de Rotterdam, 1684). « Il faut donc dire que l'homme s'est trouvé dans les vues et dans les desseins de Dieu comme le seul et le principal moyen de la fin, que le Créateur s'est proposée en faisant le monde. Il est donc vrai que toutes les autres choses ont été faites à cause de l'homme. Ce n'est pas même à cause de l'homme en gênerai, mais à cause des prédestinez... »

« Si Dieu n'a considéré que l'homme en bâtissant cet Univers, à quoi bon placer si loin de la terre tant d'étoiles fixes, qui malgré leur prodigieuse grandeur nous paraissent aussi petites que des lampes ? Pourquoi tant d'autres étoiles qui n'avaient jamais paru aux yeux de l'homme avant l'invention tout-à-fait moderne des télescopes ? De quoi peut servir à l'Eglise militante que Jupiter ait des satellites, qui se meuvent régulièrement autour de lui ? Chose découverte depuis quatre jours et qui demeure inconnue à la plupart des prédestinez. Oseroit-on dire que l'aneau et les satellites de Saturne découverts aussi depuis peu, et inconnus comme auparavant à presque tous les humains sont si nécessaires à la terre, et par conséquent à l'homme, et par conséquent à l'Eglise des Elus, que si on ne les avoit pas posez où

2l8 PEN'SÉES SUR LA COMÈTE

Pardonnez moi cette petite approbation d'une pensée, qui ne passera jamais pour Orthodoxe parmi ceux qui prenent

105 les Comètes pour des prodiges. Tant de gens se sont mêlez de leur conférer cette qualité, que l'erreur a été inévitable.

Si vous ajoutez à cela, que le cours du monde fournissant une infinité de révolutions et de malheurs, on en

110 voyoit arriver souvent à la suite des Comètes ; qu'il arrive plus de grands maux dans le monde, que de grandes et d'insignes prosperitez ; que les hommes retiennent mieux le souvenir du mal, que le souvenir du bien ; que sur le chapitre des prédictions ils se laissent plutôt tromper par

tls sont avec ordre de se mouvoir selon les règles qu'ils suivent, toute l'œconomie terrestre auroit été dérangée ?... Il n'est donc pas vrai que la terre ait besoin de tout ce qui existe dans l'Univers. »

Il propose le moyen suivant de conciliation entre la Théologie et la Philosophie :

« Ne pourroit-on pas supposer que de tous les plans des mondes possibles, il n'y en a eu aucun que Dieu ait trouvé conforme à sa gloire excepté celui qui renfermeroit le mystère de l'incarnation et toutes ses dépendances ? Si nous supposons cela, il est vrai de dire que le monde a été créé pour l'homme, que l'homme a été non seulement conditio sine qua non, une condition sans laquelle Dieu n'eût rien produit, mais même un objet déterminant, et auquel toutes les choses nécessaires ont été subordonnées. Voila peut-être de quoi contenter la Théologie. Pour ce qui est de la Philosophie, elle se pourroit accommoder de cette autre supposition. C'est que Dieu s'étant déterminé à cause de l'homme à faire un ouvrage, ne s'est point borné au dessein qu'il avait sur l'homme, il a mis dans son ouvrage tout ce que ce dessein principal pouvoit demander, et outre cela une infinité d'autres choses dignes de sa puissance et de sa science infinie, et pour telles fins qu'il lui a plu, suites nécessaires des loix mechaniques du mouvement qu'il donnoit a l'étendue. «

Au § LX, Bayle examine un autre aspect de la même question : l'empire que l'on attribue à l'homme sur les animaux. Il utilise pour sa discussion un passage très curieux des Discours anatotniques de Guillaume Lami, Médecin de la Faculté de Paris fEdit. de Rouen, 1675,

Cf. Montaigne : Qui lui a persuadé que ce branle admirable de la

voûte céleste, la lumière éternelle de ces flambeaux roulant si fièrement sur sa tête, les mouvements épouvantables de cette mer infinie soient établis et se continuent tant de siècles pour sa commodité et pour son service ? etc. (Essais, II, XII).

US une qui a réussi, que détromper par vingt qui ont été fausses ; qu'ils ont donc fait plus d'attention aux Comètes qui ont été suivies de malheur, qu'à celles qui n'en ont pas été suivies ; qu'il meurt plus de têtes couronnées, qu'il y en a qui deviennent des Mithridates : si,

120 dis-je, vous ajoutez tout cela aux autres reflexions que j'ay faites, vous comprendrez aisément, Mr. que les Payens ont deu être généralement préoccupez de la pensée, que les Comètes sont un signe de malheur.

Pourquoy les Chrétiens sont dans la même prévention que les Payens sur le sujet des Comètes.

Maintenant il ne faut plus s'étonner que les Chrétiens soient dans la même prévention, puis qu'ils sont la postérité des Payens, et qu'à l'Idolâtrie prés, ils donnent dans les mêmes foiblesses que les Payens. Le grand ouvrage S de la prédication des Apôtres a été de faire connoitre le vray Dieu, et son Fils Dieu et homme, mort et résuscité pour nous, et de remplir le cœur de l'homme de l'amour de Dieu et de celui de la saincteté, de faire cesser le culte des Idoles et de ruiner l'empire du vice. C'est à quoi ten- 10 doit la publication de l'Evangile. Du reste, Dieu ne s'est pas proposé en retirant les Payens de leurs ténèbres, et en les introduisant dans le Royaume de sa merveilleuse lumière, pour me servir des expressions de l'Ecriture, de les rendre meilleurs Philosophes qu'ils n'étoient, de leur

15 apprendre les secrets de la Nature, de les fortifier de telle sorte contre les préjugez et contre les erreurs populaires, qu'ils fussent incapables d'y tomber. L'expérience nous le montre manifestement ; on ne voit pas que les personnes à qui Dieu communique les plus riches thresors

20 de sa grâce, qu'il remplit de la plus ferme foy, et de la plus ardente charité, soient les génies les plus penetrans, raisonnent avec le plus de force, et se mettent au dessus, de mille faux jugemens, qui ne sont d'aucune conséquence contre le salut de l'ame (1).

25 Si bien qu'on peut dire que les Payens sont passez dans la Religion Chrétienne, avec tous les préjugez qu'ils avoient eus dans le Paganisme à l'égard des choses de la Nature, ou en gênerai à l'égard de tout ce qui ne détruit point les veritez de la foy.

30 Vous êtes trop savant, Mr. pour avoir besoin que je vous apprenne cette remarque, et vous la sauriez assez, quand même vous n'auriez leu de vôtre vie que les ouvrages de Mr. Nicole ; car voici comme il s'exprime dans ce chef-d'œuvre, qu'il n'appelle qu'Essais de Morale

35 par une modestie tout à fait chrétienne, Encore que Jésus Christ fust plein de toute vérité, comme dit S1 Jean, on ne voit point qu'il ait entrepris d'oter aux hommes d'autres

32. Vous êtes trop savant, jusqu'à : Il paroit par les ouvrages est une addition de B.

(1) LaMothe le Vayer insiste déjà malicieusement sur cette contradiction de la Foi et de la Science : « Ce qui ne sera pas trouvé estrange par ceux qui considéreront qu'on voit journellement reluire avec bien plus d'esclat les vertus chrestiennes dans les âmes simples et ignorantes que dans celles des plus habiles en toutes sciences, lesquelles ne font que leur distraire et brouiller l'esprit, vacuas mentes (dit Cardan en son Traité de l'Immortalité de l'Ame) spes et fides totas occupât, ob id major in stupidis, idiotis et plèbe quam in eruditis, nobilibus ac ingeniosis. » (Dial. d'Oratius luhero, la Divinité, p. 342).

Cette critique, née de la Renaissance, deviendra un des arguments favoris des Philosophes du xvnr3 siècle.

erreurs que celles qui regardaient Dieu et les moyens de leur salut. Il savait tous leurs egaremens dans les choses de la

40 Nature. Il connaissait mieux que personne en quoi consistait la véritable éloquence. La vérité de tous les evenemens passer lui éloit parfaitement connue. Cependant il n'a point donné charge à ses Apôtres, ni de combatre les erreurs des hommes dans la Physique, ni de leur aprendre à bien parler, ni de

45 les desabuser d'une infinité d'erreurs de fait dont leurs Histoires étoient remplies (a).

Il paroit par les ouvrages des Pères qui s'étoient convertis du Paganisme, que s'ils avoient été Platoniciens, ils retenoient l'air et l'esprit de cette Secte. Il n'y a donc

50 point lieu de douter, que ceux qui avoient cru que les éclipses, les Comètes, les tremble-terres, et choses semblables, sont des Phénomènes de mauvais augure, ne l'ayent encore cru après leur conversion, s'imaginant que pourveu qu'ils attribuassent à leurs péchez et à la colère de

55 Dieu, ce qu'ils avoient attribué à l'omission de quelque cérémonie superstitieuse, et à quelque fausse Divinité offensée, il n'y avoit rien à redire dans leur sentiment. Par ce moyen la société des fidèles s'est trouvée de génération en génération imbuë des erreurs populaires qui

60 s'étoient établies dans le Paganisme, à la reserve de celles qui choquent manifestement les Mystères de la Religion : car dés qu'on a veu qu'une opinion n'étoit pas condamnée comme hérétique, on a suivi sans façon le torrent de ceux qui en étoient préoccupés (b). Peu de gens s'amu-

£r sent à examiner si les opinions générales sont vrayes, ou fausses. N'est-ce pas assez, dit-on en son esprit, qu'elles viennent de nos Pères ?

(a) Vol. 1. Traittc 4, 1. partie, n. 42.

(b) Fieri malunt alieni erroris accessio, quàui tihi credere. (Minucius Félix.)

Introduction de plusieurs cérémonies Payennes dans le Christianisme.

Il est même vrai, que quand on se fut apperceu dans l'ancienne Eglise, que la trop grande simplicité du culte que les Apôtres avoient enseigné, n'étoit pas propre pour le tems où la ferveur du zèle s'étoit un peu ralentie, et 5 qu'ainsi il étoit de la prudence Chrétienne d'introduire dans le service divin l'usage de diverses cérémonies ; on s'arrêta sur tout à celles qui avoient eu le plus de vogue parmi les Payens : soit parce qu'en gênerai on les trouva propres à inspirer du respect aux Peuples pour les choses

io saintes, soit parce qu'on crut que ce seroit le moyen d'apprivoiser les Infidèles, et de les attirer à Jésus Christ, par un changement en quelque façon imperceptible. Quand les Huguenots nous reprochent la conformité qui se trouve entre nos Cérémonies, et celles des anciens

15 Payens, et qu'ils la prouvent même par de bons passages, il y a plusieurs de nos Controversistes qui leur disent tout net que cela est faux, que ce sont toutes calomnies forgées par les Ministres, pour décrier nôtre Religion. Mais ceux qui sont tout ensemble et habiles et de bonne

20 foy, avouent la dette (a), et ne manquent pas de bonnes raisons, pour justifier l'adoption que nous avons faite de plusieurs coutumes du Paganisme. Ils disent, que c'est

(a) Mémoires de Mr de Marolles, part. 2, p. 209. — Du Bouhy, Théâtre des antiqu. Rom., p. 581, $87, etc.

Page 1