LXXXVIII
Réflexion sur les conversions présentes des Huguenots.
Je suis bien aise d'être tombé sur ce discours, parce que cela me donne lieu de vous demander ce que vous pensez de tant de conquêtes que nous faisons incessamment sur 5 la Religion prétendue Reformée. Je sai que vous êtes un Catholique fort zélé, et je connois peu de gens qui vous égalent en cela. Si bien que je pourrois facilement croire, que vous êtes si sensible aux victoires que nous remportons sur le parti Huguenot, qu'il ne vous reste point de 10 tems pour en examiner les suites et les circonstances. Mais comme je sai d'ailleurs, que vôtre zèle ne vous empêche pas d'avoir l'esprit fort solide, je puis m'imagi-
1. Dans A an lieu de la section LXXXVIII, on lit : Je remarque outre cela qu'il semble que plusieurs Payens ayent comme capitulé lorsqu'ils se sont convertis, et demandé qu'il leur fut libre de retenir quelque chose de leur premier état, car sainr Augustin nous est garand (de Civitate Dei l. 19, cap. 19) que le Christianisme recevoit les Philosophes Cyniques sans les obliger à changer d'equippage, ni de façon de vivre, pourveu qu'ils changeassent seulement quelques Axiomes contraires à la Foy. En effet on lit dans l'Histoire Ecclésiastique qu'un Philosophe de cette, secte nommé Maxime vint en habit de Cynique supplier l'Empereur Theodose de le maintenir dans le siège de Constantinople, qu'il pretendoit être injustement occupé par S. Grégoire de Nazianze. On diroit aussi qu'Aquila qui aima mieux retourner dans le Judaïsme que renoncer à l'Astrologie, avait tacitement stipulé qu'il lui seroit permis de retenir ce qu'il voudroit de ses erreurs. (Epiphanius l. de pender et mens.) Mais je suis bien bon d'écrire tout cela à une personne qui le sait si bien. Si ces remarques ne suffisent pas.
ner que vous portés vôtre veùe beaucoup plus loin que les autres. C'est pourquoi ne voyant pas clair dans vôtre
15 esprit sur cette affaire, je vous prie de m'apprendre ce que vous en pensez. S'il ne faut que vous montrer le chemin, pour vous engager à une confidence de cette nature, l'affaire est faite, car voici dans le vrai ce que je pense sur cela.
20 Je ne trouve point que ce soit entrer dans le véritable esprit du Christianisme, que d'extorquer des conversions à torce d'argent, et à force de rendre malheureuse la destinée de ceux qui ne se convertissent point (i). J'avoue que dans l'état où sont aujourd'hui les Calvinistes de France,
25 ces moyens-là sont très propres à les faire changer de Religion, parce qu'ils ont perdu ce premier feu et cette ardeur qui accompagne tous les grands changemens, et qui à jause de cela se trouvoit avec une grande force dans leurs Ancêtres. Mais franchement, je ne crois pas
30 que ce soit le vrai moyen d'en faire de bons Catholiques ;
(1) Il développe avec force ces idées dans son Commentaire Philosophique sur ces paroles de Jesus-Christ, Contrains les d'entrer ; où l'on prouve par plusieurs raisons démonstratives, qu'il n'y a rien déplus abominable que de faire des conversions par la contrainte et oit l'on réfute tous les sophismes des Convertisseurs à contrainte et l'Apologie que S. Augustin a faite des persécutions. 1686.
« La nature de la religion est d'être une certaine persuasion de l'âme par rapport à Dieu, laquelle produise dans la volonté l'amour, le respect et la crainte que mérite cet Etre suprême et dans les membres du corps les signes convenables à cette persuasion et à cette disposition de la volonté : de sorte que si les signes externes sont sans un état intérieur de l'âme qui leur soit conforme, ils sont des actes d'hypocrisie, et de mauvaise foi ou d'infidélité et de révolte contre la conscience... C'est donc une chose manifestement opposée au bon sens et à la lumière naturelle, aux principes généraux de la raison, en un mot à la règle primitive et originale du discernement du vrai et du faux, du bon et du mauvais, que d'employer la violence à inspirer une religion à ceux qui ne la professent pas. » (Comment, philo. II, J7ib.) Cet emploi de la violence est également contraire à l'esprit de l'Evangile ; en user c'est « pécher contre l'Evangile ». Comm. phil., II, ^2. — Cf. Delvolvé, p. 129.
et c'est pourtant à cela qu'il faudrait uniquement travailler. Car nous avons tant de mal-honnêtes gens et tant de scélérats dans nôtre Corps, qu'au lieu d'en grossir le nombre par cette multitude de faux convertis et de Minis-
35 très Sociniens qui s'y joignent de jour en jour, il faudroit prier Dieu de chasser de son Eglise tous ceux qui la deshonorent par leur conduite dereiglée.
Vous me direz sans doute, que l'intention de ceux qui travaillent à l'extirpation du Calvinisme, n'est pas d'aug-
40 menter le nombre des mal-honnêtes gens qui sont parmi nous. Je le croi aussi, Mr. Mais vous savez bien ce que l'on dit en Philosophie contre ceux qui boivent beaucoup, et qui protestent néanmoins qu'ils n'ont pas intention de s'enyvrer. On leur dit, que s'ils n'ont pas cette intention
45 formellement, ils l'ont du moins interpretativcment, c'est à dire qu'ils ont une intention qui peut être raisonnablement interprétée, par celle de s'enyvrer. Disons le même de nos convertisseurs ; ils ne veulent pas formellement que les Huguenots deviennent mechans Catholiques, mais
50 ils le veulent interpretativcment, puis qu'ils veulent des choses qui meinent tout droit à une fausse conversion. Car ils veulent que les Huguenots soient pauvres, s'ils persistent dans leur Religion ; qu'ils perdent leurs charges, et leurs emplois ; qu'ils soient exposez à mille insultes ;
55 qu'ils ne puissent s'assembler qu'avec mille peines. On leur offre mille douceurs, s'ils abjurent leur créance : on les délivre d'un joug fort pesant : on leur facilite l'entrée des biens et des honneurs. Il faut être bien ignorant de ce qui se passe dans l'homme, pour ne pas savoir, qu'il y a