C. à qui l'on attribue
d'annoncer les plus funestes calamités, ce sont ceux qui ont acquis une grande réputation et une puissance formi-
75 dable. Et tout au contraire, ce sont ceux-là qu'il est probable que la justice divine veut conserver le plus chèrement, lors qu'elle a dessein de nous punir. Vous le croirez mieux, si je vous dis que c'étoit la pensée d'un Illustre Conquérant ; car un témoignage comme le sien en vaut
80 mille pour cette sorte de choses. Considérez donc bien ce qui suit ; c'est un Officier François, fort habile homme, qui le débite.
J'ay autrefois ouï prouver un paradoxe au Roy de Suéde, qui revenoit assc\ à ce que je dis. Quelqu'un loiïoit ses grands
85 progrès en Allemagne, et soûtenoit en sa présence que sa valeur, ses grands desseins, et ses hauts faits d'armes ètoient les ouvrages les plus accomplis de la Providence, qui furent jamais ; que sans lui la Maison d'Austriche s'acheminoit à la Monarchie Universelle, et à la destruction de la Religion des
90 Protestans ; qu'il paroissoit bien par les miracles de sa vie que Dieu l'avoit fait naître pour le salut des hommes, et que cette grandeur démesurée de son courage estoit un présent de la toute-puissance, et un effet visible de sa bonté infinie. Dites plutôt, repartit le Roy, que c'est une marque de sa colère. Si
95 la guerre que je fais est un remède, il est plus insupportable que vos maux. Dieu ne s'éloigne jamais de la médiocrité pour passer aux choses extrêmes, sans châtier quelqu'un. C'est un coup de son amour envers les Peuples, quand il ne donne aux Rois que des âmes ordinaires. Celui qui n'a point d'élévation
100 excessive, ne conçoit que des desseins de sa portée. La gloire et l'ambition le laissent en repos. S'il s'applique à ses affaires, ses Etats en deviennent plus heureux ; et s'il se décharge de ses soins sur quelqu'un de ses sujets, à qui il fait part de son autorité, le pis qu'il en peut arriver, est qu'il fait sa fortune
105 aux dépens de son peuple, qu'il impose quelques subsides pour
en tirer de Forgent, et pour avancer ses amis, et qu'il fait arender ses égaux, qui ont peine à soutenir sou pouvoir. Mais ces maux sont bien légers, et ne peuvent être eu aucune considération, si on les compare à ceux que produisent les humeurs 110 d'un grand Roy. Cette passion extrême qu'il a pour la gloire, lui faisant perdre tout repos, l'oblige nécessairement à Voter à ses sujets. Il ne peut souffrir d'égaux dans le monde. Il tient pour ennemis ceux qui ne veulent point être ses Vassaux. C'est un torrent qui désole les lieux par où il passe ; et portant ses 1 1 5 armes aussi loin que ses espérances, il remplit le monde de terreur, de misère, et de confusion (a).
Voila comment ceux qui suivent la préoccupation générale touchant les présages des Comètes, tombent dans l'illusion en tout et par tout.
Suite des exaggerations Espagnolles à la louange de Charles V.
Les imaginations hyperboliques des Espagnols à la louange de Charles-Quint, sont si outrées, qu'au lieu de relever le mérite de ce grand Prince, on peut dire qu'elles
5 font tort à sa gloire ; non seulement parce que les Lecteurs, qui remarquent dans un Historien une affectation dominante de tourner toutes choses du côté de l'admiration, soupçonnent qu'il leur conte des Histoires faites à plaisir ; mais aussi parce que bien des gens aiment si peu
10 qu'un Historien s'amuse à faire le Panégyriste, que cette partialité les irrite extrêmement contre lui, et par contre-
(a) Mr. de Caillere, Fortune des Gens de Qualité, 2. part., ch. 10.
coup contre son Héros ; après quoi ils ne sont plus capables de croire que ce Héros ait eu du mérite.
Je vous renvoyé au dernier ouvrage du P. Maimbourg,
15 pour voir les excez de flaterie où sont tombez les Historiens de Charles V au sujet de la célèbre victoire qu'il remporta sur le Duc de Saxe l'an 1547. Non contens d'avoir dit qu'une Aigle vola doucement durant quelque tems sur l'Infanterie Espagnolle, pendant qu'elle passoit
20 l'Elbe sur un pont de bateaux, et qu'un grand loup, qui était sorti d'une forêt prochaine, fut tué par les Soldats qui étoient déjà passez ; ils ont asseuré fort sérieusement, que le Soleil s'arrêta tout court, pour donner aux Impériaux le loisir de remporter une pleine victoire : ce qui est un
25 renouvellement de l'un des plus grands miracles que Dieu ait faits pour établir son Peuple dans le Pays de Canaan. Ce ne sont point de ces contes que l'on débite en feuille volante sur les premiers avis d'un Courier : ce sont des Historiens d'importance qui l'ont dit dans des ouvrages
30 fort étudiez ; c'est un Sandoùal, Historiographe de Philippe III et evêque de Pampelonne, qui dit de plus, que le jour de la bataille le Soleil fut veu de couleur de sang en France, en Allemagne, et en Piedmont ; c'est un Dom Louis d'Avila, Gentil-homme de la Chambre de l'Empe-
35 reur, et Grand Commandeur d'Alcantara, qui avoit un emploi considérable dans l'Armée de Charles-Quint, et qui étoit présent au combat. Il parle de ce prodige comme témoin oculaire, en cela plus heureux que le duc d'Albe, Lieutenant General de l'Empereur, et l'un de ceux qui
40 eurent le plus de part à la gloire de cette journée. Nôtre Roy Henri II qui avoit ouï parler du miracle, voulut savoir de lui ce qui en étoit. Il en eût pour toute réponse qu'il