C. d'Agobard
5 que je ne saurois m'empêcher de le raporter. Ce savant
Prélat composa ce livre, pour desabuser une infinité de
gens de la fausse imagination qu'ils avoient conceûe, qu'il
y avoit en ce tems-là des Enchanteurs, dont le pouvoir
s'etendoit jusqu'à exciter la grêle, la foudre et la tempête,
10 toutes les fois qu'ils trouvoient bon de ruiner les biens
de la terre, et qui faisoient trafic de cet art avec les habi-
tans d'un certain Pays appelle Magouic, qui venoient
tous les ans sur des Navires par le milieu de l'air, pour
charger tous les grains qui avoient été gâtez par la tem-
15 pête, desquels ils payoient le prix aux Enchanteurs. On
doutoit si peu de cela, qu'il falut un jour que cet Evesque
se donnast beaucoup de fatigue pour délivrer trois
hommes et une femme des mains de la populace qui les
vouloit lapider, comme étant tombez de ces Navires.
20 Voici le passage de question qui est à la fin de ce Traitté-
là : Une si grande folie s'est emparée déjà du pauvre monde,
que les Chrétiens se persuadent des absurdité^, que personne
nepouvoit auparavant persuader aux Gentils (a).
Je n'examine point s'il est vrai au pied de la lettre, 25 qu'on étoit plus crédule en ce tems-là, que du tems du Paganisme. Il me suffit de savoir qu'on l'étoit beaucoup : et de là vint que peu d'années après on s'avisa d'écrire l'Histoire d'un air Romanesque, et d'ajouter mille fables aux faits des vaillants hommes, comme étoit Roland, 30 neveu de l'Empereur Charlemagne, ce qui acheva de gâter le goût aux Lecteurs ; si bien qu'on n'osoit plus leur rien présenter qui ne fust de ce style-là : témoin l'ouvrage de dévotion, que Jaques de Voragine, Archevêque de Gênes, composa sur la fin du 13. siècle, et
(a) Tanta jam stultitia oppressif miserum mundum, ut mine sic absurde tes credantur a Cbristianis, quales nunquam anteà ad credendum poterat quisquam suadere Paganis.
55 contre lequel Melchior Canus, savant Evéque Espagnol, paroit si indigné dans l'onzième livre de ses Lieux communs. Un autre (a) Docteur en Théologie sera ma caution, s'il vous plait, Mr. pour ce que j'ay dit du goût qui regnoit d/ms certains siècles. Voici comme il en
40 parle : Cétoit le défaut, ou plutôt la simplicité grossière de plusieurs de nos Anciens, de s'imaginer qu'en écrivant les actions des personnes illustres, ils ne seroicnt point eloquens, si pour l'ornement du discours, comme ils se le figuroient, ils ne mèloient dans leurs ouvrages les fictions poétiques, ou
45 quelque chose de semblable, et par conséquent le mensonge avec la vérité (b).
Cela étant, je suis fort tenté de croire que les Historiens des Croisades nous en baillent souvent à garder ; et c'est apparemment l'opinion du P. Maimbourg (c), car
50 voici comme il parle après le récit de la bataille d'Iconium, gagnée par Frédéric Barberousse l'an 1190. Ce qu'il y eut de plus merveilleux en cette victoire, est que le Vainqueur ne fit presque aucune perte . ce que plusieurs attribuèrent à la protection particulière de St. George et de St. Victor, qu'on
55 reclamoit ordinairement dans l'armée, et que quelques-uns asseuroient avoir veu combatre devant les escadrons, soit qu'il y eut eu en effet quelque chose d'extraordinaire, comme il est quelquefois arrivé, selon le témoignage même de l'Ecriture; soit que pour avoir souvent oui dire, qu'on avait veu des esca-
60 drons célestes, durant la première Croisade, à la bataille d'Antioche, l'imagination de quelques-uns préoccupée de ce récit, et imprimée de ces idées, se formas! de pareilles appa-
(a) Pitseus in Galfredo Monimetensi.
(b) Hoc erat antiquorum plurium vitium, vel potitts quaedam sinejudicio simplicitas, ut in cîarorum virorum gestis scribendis, se minus existimarent élégantes, nisi ad ornatum, ut putabant, sermonis poeticas fictiones, vel al iquid eorum simile admiscerent, et consequenter vera falsis coin mit terent.
(c) Hist. des Croisades, liv. j.
ritions. Quoi qu'il eu soit, il est certain qu'un Cavalier de réputation, et nullement visionnaire, appelle Louis de Helfens-
65 tein, assoira la même chose à l'Empereur, et lui protesta devant toute l'armée, sur son serment, et sur safoy de Pèlerin voué du St. Sepulere, et de Croisé, qu'il avoit veu plus d'une fois Saint George à la tête des escadrons, tourner les Ennemis en fuite : ce qui fut après confirmé par les Turcs mêmes, qui
70 disoient avoir veu à la tète de l'armée Chrétienne certaines troupes toutes vêtîtes de blanc, que l'on ne trouvoit plus parmi les nôtres. J'avoue qu'on n'est point du tout obligé de croire à ces sortes de visions, qui sont sujettes la pluspart du teins à de grandes illusions, mais je sai bien aussi qu'un Historien
75 ne doit pas, de son autorité, rejetter celles qui sont soutenues d'un témoignage aussi remarquable que celui-cy ; et que si on lui laisse la liberté de ne les pas croire, il n'a nul droit en les supprimant d'ôter à ses Lecteurs celle qu'ils ont, après les avoir leiïes, d'en juger ce qu'il leur plaira. La réflexion
80 d'un aussi célèbre Historien, nullement suspect d'avoir voulu favoriser l'incrédulité des Huguenots, est une forte preuve de ce que j'ay dit.
Voici quelque chose de plus fraiche datte. Vous savez que la cérémonie du mariage du Roy d'Espagne avec
85 Mademoiselle, se fit à Fontainebleau le 31. du mois d'Août 1679. et que peu de temps après cette Princesse vint à Paris, où elle eut à essuyer un nombre innombrable de Harangues. Mais peut-être ne savez-vous pas, qu'aux Pères de l'Oratoire on assura sa Majesté, que la gloire
90 d'être le nœud d'une union éternelle entre les deux plus grandes Monarchies du monde, et celui de la paix générale, ètoit réservée à sa sacrée personne, et que le Ciel Y avoit depuis longtemgs promise à la Terre. L'empereur Charles-Quint (c'est la preuve de la promesse du Ciel) en fit la prophétie 95 par ce Lys mystérieux, qu'il planta de ses mains augustes dans
le Jardin de sa solitude sur la fin du mois d'Août de l'an ijf8. Car au moment de la mort de ce grand Monarque, laquelle arriva peu de tems après dans l'automne de cette mesine année, cet Oignon de Lys jetta tout d'un coup une tige de deux
100 coudées avec une merveilleuse fleur, aussi épanoùye et aussi odoriférante que ces sortes de fleurs ont accoutumé de l'être en Espagne en leur saison ordinaire. Présage certain, Madame, qu'un Lys miraculeux serait transplanté en Espagne sur la fin du mois d'Août, au tems où la gloire de cet Empire sem-
105 hier oit souffrir quelque sorte d' éclipse, pour y porter dans l'automne avec la paix les joyes duprintems, etc.
Ce qu'il y a d'étonnant là dedans, n'est pas qu'à la tête d'une des plus savantes Communautez de l'Univers, on se soit servi de fausses pensées pour une Reyne qui, malgré
110 sa grande jeunesse, avoit trop de discernement et trop de pénétration, pour ne pas reconnoitre que c'étoient de vains fantômes. Il ne faut pas être si sévère à ceux qui parlent en public. Laissons-leur le privilège dont ils jouissent de tout tems, de proposer les choses sous des
115 idées brillantes et pompeuses, quoy que fausses en bien des occasions (a). Mais ce qui m'étonne, c'est qu'une bonne partie de ce nombre prodigieux de gens qui ont leu cette harangue dans le Mercure Galant, s'est recriée sur cet endroit-là, et a crû tout de bon que ce Lys avoit été
120 un type du mariage du Roy d'Espagne à présent régnant. Tant il est vrai que nous sommes accoutumez à trouver du mystère et du présage par tout. Le Comte de la Roca, petit-fils de Dom Louis d'Avila, et Historien de l'Em-
(a) Rhciori concessum est sententiis uti falsis, audacibus, subdolis, captiosis, si modo vcrisimiles sunt et possunt ad movendos bominum animos qualicunquc astu irrepere. {A. Gellius. Noct. Attic, I. 1, c. 6.)
122. Cette phrase : Le Comte de la Roca, etc., n'est pas dans A.
125 pereur Charles V. aussi bien que lui, raporte d'une autre manière l'Histoire de ce Lys miraculeux, et l'applique à un présage tout différent : ce qui montre que ces sortes d'observations sont quelquefois aussi fausses dans le fait que dans le droit.
Nouvelle remarque, pour faire voir que l'antiquité et la généralité d'une opinion n'est pas une marque de vérité.
Prenez la peine de voir présentement, s'il faut conter pour beaucoup la conformité qui se trouve entre les 5 Anciens et les Modernes, à juger que les Comètes sont des présages sinistres. Je le dis encore un coup ; c'est une illusion toute pure, que de prétendre qu'un sentiment qui passe de siècle en siècle, et de génération en génération, ne peut être entièrement faux. Pour peu qu'on
10 examine les causes qui établissent certaines opinions dans le monde, et celles qui les perpétuent de père en fils, on verra qu'il n'y a rien de moins raisonnable que cette pretension. On m'avouera sans doute, qu'il est facile de persuader au Peuple certaines opinions fausses, qui s'ac-
15 cordent avec les préjugez de l'enfance, ou avec les passions du cœur, comme sont toutes les prétendues reigles des présages. Je n'en demande pas davantage, car cela suffit pour rendre ces opinions éternelles ; parce qu'à la reserve de quelques esprits Philosophes, personne ne s'avise
20 d'examiner, si ce qu'on entend dire par tout est véritable.