C. ce que l'on entend
Chacun suppose qu'on l'a examiné autrefois, et que les Anciens ont assez pris les devans contre l'erreur ; et là dessus c'est à l'enseigner à son tour à la postérité, comme une chose infaillible. Souvenez vous de ce que j'ay dit
25 ailleurs de la paresse de l'homme, et de la peine qu'il faut prendre pour examiner les choses à fond, et vous verrez qu'au lieu de dire avec Minucius Félix, Tout est incertain parmi les hommes, mais plus tout est incertain, plus y a-t-il lieu de s'étonner que quelques-uns par le dégoût d'une recherche
30 exacte de la vérité, aiment mieux embrasser témérairement la première opinion qui se présente, que d'approfondir les choses long-tems et soigneusement (a) ; il faut dire, plus tout est incertain, moins y a-t-il lieu de s'étonner que quelques-uns, etc. L'Auteur de l'Art de penser remarque (b) fort judi-
35 cieusement, que la plus-part des hommes se déterminent à croire un sentiment plutôt qu'un autre, par certaines marques extérieures et étrangères, qu'ils jugent plus convenables à la vérité qu'à la fausseté, et qu'ils discernent facilement ; au lieu que les raisons solides et essentielles,
40 qui font connoitre la vérité, sont difficiles à découvrir. De sorte que comme les hommes se portent aisément à ce qui leur est plus facile, ils se rangent presque toujours du côté où ils voyent ces marques extérieures. Or comme vous savez, Mr. l'antiquité et la généralité d'une opinion
45 passent volontiers dans nôtre esprit pour une de ces marques extreieures.
Je voi tous les jours des gens qui évitent de se marier dans le mois de May, parce qu'ils ont oui dire, qu'on a
(a) Omnia in rébus humants dubia, incerta, suspensa : magisque omnia Verisimttia, quain veras quo magis mirum est, nonnullos taedio investigandae penitits veritatis cuilibet opinioni temerè potius succumbere, quam in explorando pertinaci diligenlia persévéra re. (Il y a des exemplaires qui portent, quo minus mirum.)
(b) Part. ], eh. 19, n. 6.
crû de tems immémorial que cela portoit malheur : et
5° je ne doute point que cette superstition, qui nous est venue de l'ancienne Rome, et qui étoit fondée sur ce que l'on y celebroit dans le mois de May la fête des Esprits malins, Lemuralia, ne subsiste parmi les Chrétiens jusques à la fin des siècles. Car il ne faut pour la
>> conserver dans une famille, sinon qu'on se souvienne qu'un grand-pere, ou qu'un oncle, ont eu ce scrupule-là. C'est une raison invincible, et qui fait d'autant plus impression sur l'esprit, qu'on voit des gens d'entendement dans la même préoccupation. En effet, il y en a
°° qui sans être superstitieux, reculent, ou avancent leurs noces, pour éviter le mois de May, parce qu'il leur importe qu'on ne croye pas qu'ils se sont livrez euxmêmes à la mauvaise fortune. Il ne faut rien négliger en ce monde. Un Marchand peut devenir effectivement
"5 malheureux, par la ridicule opinion que l'on a, qu'il est menacé de malheur, personne ne voulant lui faire crédit, ni se lier de commerce avec lui. Oui voudrait rechercher toutes les causes qui fomentent les erreurs populaires, ce ne seroit jamais fait.
Preuve convainquante de l'erreur où l'on est touchant les présages.
Il n'est pas jusques à l'Histoire Sainte dont on n'abuse. Car ceux qui nous débitent, comme en étant fort per- 5 suadez, que la manière dont Tamerlan donne sa bénédiction à ses deux fils, abaissant la tête de l'aîné, et rele-
Pensées sur la Comète, 18
vant le menton de l'autre, fut un présage de l'élévation de celui-cy, au préjudice de celui-là ; se fondent apparemment sur le chapitre 48 de la Genèse, où il est dit
10 que le Patriarche Jacob bénissant les deux fils de Joseph, mit sa main droite sur la tête du plus jeune, parce qu'il prevoyoit par un esprit prophétique, qu'il deviendroit plus puissant que son aîné. Cependant il y a une très grande différence à remarquer entre ces deux bene-
15 dictions. Le Tartare n'étant point éclairé de la connoissance de l'avenir, ne pouvoit pas diversifier le mouvement de ses mains pour établir un présage : et Dieu ne voulant pas révéler les choses futures aux Infidèles, ne conduisoit pas les mains de Tamerlan d'une certaine façon, afin
20 qu'elles formassent un présage de ce qui arriveroit à ses enfans. Au contraire Jacob, qui étoit rempli d'une révélation céleste, par laquelle il connoissoit la destinée de ses Descendans, dirigeoit ses actions et ses paroles selon cette connoissance, et ainsi elles étoient des présages.
25 11 faudroit considérer, que la connoissance de l'avenir ne pouvant venir que de Dieu, il n'y a point de présage des choses contingentes, qui ne soit immédiatement établi de Dieu. De sorte que si la rencontre d'une belette présage quelque chose, il faut que ce soit par une loy
50 éternelle de Dieu, qui a enchaîné ensemble un tel mouvement de la belette avec une autre chose. Or comme il seroit absurde de dire, que Dieu a fait une infinité de ces sortes de combinaisons, afin d'aprendre-l'avenir à tous les hommes du monde, l'avenir, dis-je, dont il nous
55 aprend qu'il se reserve à lui seul la connoissance, pour confondre les faux Dieux (a), et dont il n'a fait part qu'à quelques Prophètes par une faveur singulière : Comme il
(a) Annunciate quae ventura simt in futurum, et sciemus quia DU cstis vos. (Isai., cap. 41.)
seroit indigne de la bonté et de la sagesse de Dieu, supposé qu'il voulust nous avertir d'une destinée que nous
40 ne pourrions éviter, de se servir d'une manière de signes aussi vagues et aussi obscurs, que le sont tous ceux que l'on nous débite pour des présages de l'avenir; il faut dire que ce sont tous ouvrages de l'esprit humain, et non pas des institutions de la Providence, comme l'a fort bien
45 remarqué Pétrone à l'égard des songes (a).
Voila, ce me semble, deux puissantes raisons contre les présages. Premièrement ils sont innombrables, si nous ajoutons foi à tout ce qu'on nous raconte sur ce sujet. Il ne se passoit point d'année à Rome sans des prodiges,
50 et si nous prenions la peine d'unir bout à bout (b) les remarques qui se trouvent dans les Historiens touchant les présages, qu'ils disent que Dieu a donnez de ce qui devoit arriver sur la terre, nous ferions une enchaînure qui embrasseroit tous les tems sans aucune interruption.
55 Si nous consultons les gens crédules sur cette matière, nous trouverons qu'il ne leur est jamais rien arrivé de remarquable, sans y avoir été préparez par quelque présage. Or dés là on peut conclure que ce ne sont que de vaines imaginations, parce que d'un côté cela montre que
éo les hommes demeurent inebranlablement attachez à croire qu'il y a une puissance à qui l'avenir est connu, et par conséquent que leur incrédulité ne porte point Dieu à faire des miracles pour la guérir ; et que d'autre côté cela
(a) Somnia qux mentes ludunt volitantibus umbris, Non dehibra Deum, nec ab xthcre numina mittunt, Sed sibi quisque facit.
(b) Voie^ l'Abbé Lanceloi de Perouse dans son Hoggidi disinganno, 49 et jo, pretn. part.
46. La fin de la section manque dans A depuis : Voila ce me semble, jusqu'à : mais comme j'en veux aux Comètes. La date est ausù une addition de B.
fait voir, que si Dieu etablissoit effectivement des pre-
65 sages, il avertirent les hommes extraordinairement et continuellement tout ensemble de ce qui leur doit arriver, ce qui implique contradiction. Ce seroit alors que l'on auroit quelque raison de juger avec Maxime de Tyr que la Divinité se tiendroit sur les grands chemins, pour dire
70 la bonne aventure à tout venant (a).
La seconde raison est, que ces présages dont on nous parle, non seulement n'apprenent pas d'une manière intelligible les choses qui doivent arriver, mais aussi ne servent pas à les empêcher d'arriver. Je le prouve, parce
75 qu'on ne sait jamais qu'une chose a été le présage d'une autre, que quand cette autre est arrivée, car quelque infatuez que nous soyons des présages, nous ne croyons jamais en avoir eu d'une chose qui n'a point été. Un homme qui perd son argent au jeu, n'est pas assez bête,
80 pour s'imaginer qu'il a eu des présages du gain qu'il feroit ; et quand même il auroit eu avant sa perte certains présages de bon augure, il cesserait de les reputer pour tels, dés qu'il s'appercevroit de la perte de son argent. Les Payens qui se croyoient menacez par des présages, et qui
85 tâchoient d'en éviter les effets, n'avoient que des notions très confuses et très générales, avant que les choses fussent arrivées ; et quand il n'arrivoit rien de fâcheux, ils croyoient facilement que ce que l'on avoit pris pour un présage, ne l'étoit pas effectivement. C'est pourquoi l'on peut
90 asseurer, qu'il n'y a que l'événement qui nous asseure qu'une chose a été le présage d'une autre, et par conse-
(a) Astvwi; tivx iroXuTTpîy^.ova fiy^ tôv 0eôv xai — epîepyov y.al sùf\bi\ xai [rrjoàv tûv sv roï; xtlxXotc àyeipovTwv ôiacpépovra oî Suoîv 060I0WTW irpoaTÛ/ovn à-rcoÔsaïuÇouai. (Max. Tyrius,Ora1. 3, p. m. 20.
Equidem ardriionem potiùs mihi narras quàm Deiim, mireque curiosum ac vanum : similem mendias Mis qui in triviis stipein colligwit et duolna obolis obvio cuique ventura praedicunt .
quent que les présages ne servent de rien pour nous faire éviter le mal. Outre que si les présages nous mettoient en état d'éviter nôtre destinée, la raison de Mr. de Mezerai
95 seroit nulle ; puis que nous aurions sujet de croire, qu'il est en nôtre puissance de changer l'avenir : d'où il s'ensuivroit, que nous ne donnerions pas à Dieu la suprême disposition de l'avenir, qui est pourtant le seul fruict que cet Historien prétend que l'on retire de la connoissance
ioo des présages. La seule chose à quoi nous puissions destiner cette connoissance, c'est de dire que Dieu a établi une infinité de signes pour nous présager l'avenir, afin de nous combler d'amertume dés avant que les choses soient arrivées ; de sorte que dans cette supposition il est
105 vrai de dire, que Dieu fait continuellement des miracles, pour affliger indifféremment tous les hommes, bons et mauvais, avant même que les maux qu'il leur prépare leur arrivent. Or comme cela est tout à fait contraire à l'idée que nous avons de Dieu, qui nous le représente si
110 grand et si bon, que rien ne lui peut convenir qui sente la malignité et la bassesse, il faut nécessairement conclurre, qu'il n'est point l'auteur de ces présages qu'on nous prône tant ; et qu'ainsi les plaintes que les Payens ont quelquefois faites contre la Divinité à cette occasion,
115 sont les plus injustes du monde. Ils eussent voulu que Dieu ne les eust pas exposez à être doublement malheureux, I. Parles présages du mal à venir, II. Par le mal même, comme on le peut lire dans cet endroit de la Pharsale,
120 Monarque tout-puissant qui conduis les humains,
Pourquoi nous laisses-tu lire dans tes desseins, Prévoir notre infortune, aller à sa rencontre, Et sentir ta vengeance avant qu'elle se montre ?
2j8 PENSÉES SUR LA COMÈTE
125 Cache un peu ion courroux, et permets seulement
Qu'il tonne et qu'il foudroie en un même moment. Assouvis ta rigueur, mais suspens tes menaces, Et laisse nous sentir sans hâter nos disgrâces, Sans aller vainement chercher dans l'avenir,
13° Et deqnoi te venger, et dequoi nous punir (a).
Pauvres aveugles qu'ils étoient ! ils attribuoient à Dieu ce qui ne venoit que de leurs faux jugemens. Ils étoient eux-mêmes les Auteurs de leurs présages, non seulement parce qu'ils s'imaginoient sans raison qu'il y en avoit,
135 mais aussi parce qu'en suite de leur préoccupation, ils se portoient bien souvent aux choses qu'ils croyoient avoir été présagées, et se confirmoient puissamment après cela dans leur erreur, par le succez qu'ils voyoient que leurs prétendus présages avoient eu. C'est une des causes qui
140 ont fomenté dans le monde la plus part des Divinations. Un Astrologue predisoit à un homme qu'il mourroit dans peu de tems, et cet homme étoit assez simple pour le croire, et pour tomber dans une mélancolie qui le tuoit. Cette mort persuadoit tellement à tout un Peuple la certi-
145 tude de l'Astrologie, qu'on ne croyoit plus pouvoir éviter ses prédictions : de sorte que si on disoit à une fille, que son Horoscope la marioit à un tel, dés lors elle s'y resolvoit comme à une chose prédestinée ; ce qui faisoit réussir le mariage, et fortifioit l'illusion de plus en plus.
150 Je pourrais pousser cette matière plus loin : mais comme j'en veux aux Comètes principalement, il me suffira pour le coup, Mr. que vous compreniez, que non
(a) Cur hanc tibi, rector Olympi,
Soïïicitis vîsum mortaiibus adderc cumin, Nosamt venturas ut dira per omnia clades ?
sit cacca fut tu i
Mens bominumfati : liccat sperare timenti.
(Phars., I 2.)
seulement il est très possible que l'opinion générale de
leurs présages soit fausse, veu la manière dont elle s'est
155 établie et perpétuée dans les esprits ; mais qu'il faut de
toute nécessité qu'elle soit fausse, veu l'opposition qui se
trouve entre ce sentiment et la nature de Dieu.
Après cette longue digression, me voici prêt à vous
donner tous les eclaircissemens que vous pouvez souhait-
160 ter de moy.
A..., le 23. de Juin, 1681.
Première Objection, contre la Raison tirée de la Théologie. Dieu a formé des Comètes, afin que les Payens connussent sa providence, et ne tombassent pas dans l'Athéisme.
Je ne voi qu'une objection considérable contre ce que j'ay établi par ma septième Raison. On me peut dire, que 3 l'intention de Dieu n'a pas été de fortifier l'Idolâtrie, mais seulement de faire connoître au monde, qu'il y a une Providence qui dispense les biens et les maux, qui aime les hommes, qui ne veut pas les perdre sans leur donner le temps de se repentir, qui mérite à cause de
10 cela leur amour et leur reconnoissancè. Voila, me dirat-on, la fin que Dieu s'est toujours proposée en faisant voir des Comètes. Cette fin est très digne de la bonté et de la sagesse de Dieu. Les Comètes ont été une occasion d'Idolâtrie, il est vrai : mais c'est la faute des Idolâtres,
15 qui n'ont pas seu connoître ce que Dieu demandoit d'eux. Et après tout, les Comètes et les autres prodiges ont été d'un grand usage, ayant empêché que les hommes ne
tombassent dans l'Athéisme, qui eust été la ruine de la société humaine. Qu'en effet Horace nous apprend (a), que 20 le tonnerre qu'il avoit ouï diverses fois en tems sérain, le dégagea de la Secte d'Epicure qui nioit la Providence divine.
cm
Première Réponse : Que Dieu ne fait point de miracles, pour chasser un crime, par V établissement d'un autre crime ; V Athéisme, par l 'établissement de l'Idolâtrie.
Je répons, que tout cela ne balance point les inconve- 5 niens qui naissent de l'opinion que je réfute. Car I. il ne semble pas être de la saincteté et de la sagesse de Dieu, de faire des miracles, afin de guérir un mal par un autre mal. Il est bien dit, que Dieu tire la lumière des ténèbres, et que son infinie providence trouve jusques dans la cor-
10 ruption du Pêcheur, dequoi se faire admirer. Mais ilseroit absurde de dire, que Dieu produit ces ténèbres et cette malice du Pêcheur, afin d'en tirer ensuite la lumière et la manifestation de sa grâce. Ce serait une impieté de dire, que Dieu fait du mal, afin qu'il en arrive du bien ; qu'il
15 rend tous les hommes Idolâtres, afin d'empêcher qu'ils ne deviennent Athées. Mais si c'est une impieté de dire cela, comment peut-on dire que Dieu a fait des miracles, qui dans l'état où étoient les choses, ne pouvoient qu'enraciner l'Idolâtrie dans le cœur de l'homme : comment,
(a) Ode 34, l. 1.
18. A. ne pouvoient qu'enraciner l'Idolâtrie dans le cœur de l'homme, sous prétexte que par là il empechoit l'Athéisme ?
20 dis-je, peut-on attribuer à Dieu ces miracles, sous prétexte qu'il empèchoit par là l'établissement de l'Athéisme ; c'est à dire qu'il a contribué à un très grand mal, non pas pour procurer un très grand bien, (car l'extirpation de l'Athéisme précisément ne peut ni sauver personne, ni
25 glorifier Dieu comme il le demande) mais seulement pour éviter un plus grand mal ? C'est en vérité un objet bien digne de la grandeur de Dieu, et une fin bien proportionnée à sa sagesse, que de bouleverser la Nature, afin de fermer la porte à un mal par la conservation et par
30 l'amplification d'un autre qui ne vaut guère mieux, et contre lequel Dieu a toujours témoigné une aversion infinie. A-t-on jamais veu que Jésus Christ, ou les Saincts ayent fait des miracles pour chasser une maladie par une autre, la paralysie, par exemple, par l'hydropi-
35 sie ? Quelle sorte de miracles seroit-ce que ceux-là ? Ainsi, Mr. gardez-vous bien de penser, que Dieu ait produit des miracles, afin d'empêcher l'Athéisme par la fomentation de l'Idolâtrie, et souvenez-vous, qu'après la haine que Dieu a témoignée contre l'Idolâtrie, il ne semble pas qu'il
40 ait peu rien faire en sa faveur que la tolérer. S'il eust voulu bannir l'Athéisme par des voyes. extraordinaires, eust-il choisi celles qui alloient manifestement à establir ce qu'il a si fort en horreur, ce qui provoque sa jalousie, comme parle l'Ecriture ?
45 Ne vous semble-t-il pas, Monsieur, que cette idée de Dieu jaloux, sous laquelle Dieu s'est manifesté, nous induit à croire, qu'il eust mieux aimé n'être point connu des hommes, que de voir donner à d'autres les honneurs qui ne sont deus qu'à lui ; et par conséquent que s'il eust