‹ Pensées diverses sur la comèteChapitre 145 sur 167 · La référence n'est pas dans A · texte numérisé non relu

La référence n'est pas dans A

25 dans ces choses-là, se font pas des progrez insensibles, et ne se remarquent gueres durant la vie d'un homme ; de sorte que chacun croit en mourant laisser la Religion au même état qu'il l'avoit trouvée en venant au monde. Cependant ces progrez insensibles, au bout de plusieurs

30 siècles, portent les choses fort loin.

Le même Sénat avoit grand soin de conserver la Religion des auspices et destituoit de leurs charges les personnes les plus notables, dés qu'il apparoissoit que la prise des possessions n'avoit pas été conforme à ce que

35 prescrivoient les cérémonies des augures. Il châtia même rigoureusement le Consul C. Flaminius, parce qu'il avoit méprisé les auspices ; ce qui pourtant ne l'avoit pas empêché de remporter une signalée victoire sur les Gaulois (a). P. Claudius et L. Junius, qui du tems de la pre-

40 miere guerre de Carthage avoient méprisé les mêmes auspices, furent encore plus sévèrement punis, car il leur en coûta la vie. Pour empêcher qu'on ne vinst à secouer le joug des Loix augurales, on affectoit de répandre parmi la multitude, que les batailles gagnées par les

45 ennemis de la République étoient des punitions du mépris que les Généraux avoient eu pour les présages, ou du peu d'exactitude qu'ils avoient apporté à s'acquitter des cérémonies de la Religion. On disoit par exemple, que le Consul Q. Flaminius avoit été batu par Annibal

50 auprès du Lac de Thrasymene (b), parce qu'il avoit eu la témérité de livrer bataille, sans avoir égard à ce que son cheval l'avoit fait tomber, lors qu'il commanda de marcher à l'ennemi, ni à ce qu'on lui raporta, que les Drapeaux ne pouvoient être remuez de leur place : Que le

(a) L'an de Rome j]i.

(b) L'an de Rome j}6.

5 5 Consul Vairon avoit perdu la funeste bataille de Cannes (a), à cause qu'il avait encouru la haine de Junon, pour avoir mis en sentinelle dans le Temple de Jupiter un beau Jeune Comédien durant la célébration des Jeux Circenses (b) : action qu'il fallut expier par divers sacrifices

60 au bout de quelques années.

V. Si vous joignez à toutes ces observations ce que j'ay déjà touché cy-dessus (c), savoir que les Démons faisoient tout leur possible pour intimider les Peuples par mille sortes de présages, voyant bien que cela ne pro-

65 duisoit aucun amendement de vie, mais seulement une infinité d'actions superstitieuses et idolâtres ; vous comprendrez, Mr. que sans que Dieu s'en mélast par des voyes extraordinaires, le monde étoit plus que suffisamment à couvert du péril de l'Athéïsme.

Que les Démons aiment mieux l'Idolâtrie que l'Athéisme.

Et sur cela permettez-moi de vous dire une pensée qui me vient. C'est qu'apparemment le Démon trouve mieux 5 son conte dans l'Idolâtrie, que dans l'Athéisme : d'où il doit arriver, qu'il employé plutôt ses artifices pour pousser les hommes dans l'Idolâtrie, que pour les jetter dans l'Athéisme. La raison de cette conduite est, à mon avis,

(a) L'an de Rome 537.

(b) Voler. Maxim., I. I, c. I.

(c) S§ 61 et 68.

io celle-ci ; c'est que les Athées ne rendent aucun honneur au Démon, ni directement, ni indirectement, et nient même son existence : au lieu qu'il a tant de part aux adorations qui sont rendues aux faux Dieux, que l'Ecriture Sainte déclare en divers endroits, que les

15 sacrifices offerts aux faux Dieux sont offerts aux Diables (a). Les St. Pères enseignent la même chose. Or cet Esprit vain et ennemi de Dieu, doit mieux aimer sans doute que le culte dérobé à Dieu lui revienne ou en tout, ou en partie, comme il lui revient effectivement,

20 lors que les hommes sont Idolâtres, que non pas qu'il ne lui revienne point, comme il arriveroit, si les hommes étoient Athées. Je croi même qu'il aimeroit mieux partager avec le vrai Dieu le culte que tous les hommes doivent à cet Etre souverain et infini, que de

25 voir tous les hommes dans l'Athéisme ; car ce partage suffiroit pour damner tous les hommes, et pour ôter à Dieu la gloire qui lui est deuë, qui est tout ce que le Diable peut souhaiter, et procureroit d'ailleurs au Démon un honneur très propre à flatter sa vanité, et qu'il ne

30 trouverait pas parmi des Athées. Il n'en va pas d'un Usurpateur, comme de celui qui a un droit légitime ; d'un Galant, par exemple, qui a dessein sur la femme de son voisin, comme du mari de cette femme. Si celui-ci avoit à choisir, ou de voir sa femme tout à la fois amoureuse

35 de lui et d'un autre, ou de la voir indifférente pour tous les hommes, il prendrait le dernier parti, à moins que d'être de ces maris commodes, qui foulant aux pieds les loix sacrées du mariage, se consolent aisément de l'infidélité de leur Epouse, par les représailles dont ils usent

(a) /. ad Corintb,, c. 10, vers. 20. — Deuteron., c. 32, vers. 17. — Tertullian. de Idolol., c. 1$.

40 sur les autres maris. Mais pour le Galant, il ne se met point en peine si sa Maîtresse conserve de l'amitié pour son mari, pourveu qu'il soit admis aux mêmes prérogatives que le mari : à moins que de donner dans la délicatesse chymerique d'un Héros de Roman, laquelle n'a

45 peut être jamais subsisté qu'en idée. Ne trouvez pas étrange cette comparaison, Mr. puis que l'Ecriture ne parle de l'Idolâtrie, que comme d'un adultère commis contre la gloire d'un Dieu jaloux, et souffrez que je m'en serve, pour prouver que le Démon aimeroit mieux que

50 les hommes adorassent et Dieu et lui, que non pas qu'ils n'adorassent rien.

De tout ce que je viens de repondre à l'objection, vous me laisserez conclurre apparemment, que l'apparition des Comètes a été extrêmement favorable à l'Idolâtrie, sans

55 avoir été aucunement nécessaire au monde, afin d'empêcher que l'Athéisme ne ruinast la société humaine, et qu'ainsi les Comètes ne sont pas des signes extraordinairement envoyez de Dieu.

IV. Réponse. Que l'Athéisme n'est pas un plus grand mal que l' Idolâtrie (i).

Cela étant, je puis me passer de faire le parallèle de l'Idolâtrie et de l'Athéisme, et de montrer que l'Idolâtrie

(1). « M. Silvestre... a raison d'être surpris que parmi les Auteurs qui ont dit que l'Idolâtrie etoit pire que V Athéisme, je n'aie pas cité le Chancellier Bacon. Je n'y eusse pas manqué, si j'eusse pu retrouver l'Endroit, dont il m'étoit resté une Idée si confuse, que je ne me souvenois pas

5 est pour le moins aussi abominable que l' Athéisme, car je n'ai pas besoin que ce Paradoxe soit vrai (i). Je l'ai ouï

même dans quel Livre je l'avois vu cité pour cela. Peu de jours après que mon Livre fut en vente, je cherchai quelque chose dans les Dialogues d'Oratius Ttibero et j'y trouvai ce Passage de Bacon. Je consultai les Œuvres latines de Bacon et la Traduction Françoise de ses Essais moraux et Politiques : et je trouvai que La Mothe le Vayer, Auteur des Dialogues d'Oratius Tubero que j'avois lus autrefois d'un bout à l'autre, citoit fidèlement (a). Je fus bien fâché que la Découverte fut trop tardive, car l'Autorité d'un aussi grand homme que le Chancellier Bacon est d'un grand Poids. (A M. Des-Mai^eaux. Rotterdam, le j d'Avril 1705.) Cf. La Réponse aux Questions d'un Provincial, IV, p. 118

(a) Voici le passage de La Mothe le Vayer : « L'Athéisme (dit le Chancelier Bacon dans ses essais moraux Anglois) laisse à l'homme le sens, la Philosophie, la piété naturelle, les loix, la réputation et tout ce qui peut servir de guide à la vertu : mais la Superstition détruit toutes ces choses et s'érige une Tyrannie absolue dans l'entendement des hommes : c'est pourquoy l'Athéisme ne troubla jamais les Estats, mais il en rend l'homme plus prévoyant à soymesmes, comme ne regardant pas plus loin. Et je voy (adjouste-t-il les tems inclinez à l'Athéisme conmme le tems d'Auguste César et le notre propre en quelques contrées ont esté tems civils et le sont encore, là où la superstition a esté la confusion de plusieurs Estats : ayant porté à la nouveauté le premier mobile qui ravit toutes les autres sphères des gouvernemens, c'est-à-dire le Peuple. » (Dial. d'Oratius Tubero, la Divinité, p. 393-594^).

(1) Jurieu : « On lit le dangereux paradoxe, que l'Athéisme n'est pasun plus grand mal que l'idolâtrie. Impiété qui porte les hommes à négliger les Athées, et à n'avoir pas plus d'horreur pour eux que pour les Idolâtres. Comme on ne punit pas les Idolâtres de mort, aussi ne faudra-t'il pas punir les Athées de mort. » Bayle répond : « Il est bon de remarquer que mon paradoxe, l'Athéisme n'est pas un plus grand mal que l'Idolâtrie, est infidèlement rapporté encore qu'on trouve ces mêmes paroles dans la page que le délateur a citée. Il faut sçavoir qu'après qu'un Auteur a posé l'état de la question, et déclaré les restrictions qu'il donne à ses termes, il néglige ensuite de repeter à chaque page ces restrictions; mais il faut néanmoins qu'elles soient toujours sous-entcnduës, et un faiseur d'extraits qui les supprime est coupable ou de mauvaise foi, ou d'ignorance. Mon paradoxe doit être entendu dans un sens de restriction tant du côté du sujet, que du côté de l'attribut : le sujet, sçavoir, l' Athéisme a été borné dans la page 227 à une sorte d'Athées. C'est ce qui paroit par ces paroles : « Je vous -avertis une fois pour toutes, Monsieur, que je parle de ces Athées qui ignorent l'existence de Dieu, non pas pour avoir étouffé malicieusement la connoissance qu'ils en ont eue, afin de s'abandonner à toute sorte de crimes sans nul remors, mais parce qu'ils n'ont jamais oui dire

soutenir à un des habiles hommes de France, et qui est aussi bon Chrétien que j'en connoisse. Permettez-moi de

8. A. Il disoit entre autres raisons. I. Premièrement, qu'il est autant.

qu'on doive reconnoître un Dieu. » L'attribut, sçavoir l'idolâtrie est borné aux abominables cultes des Payens. Cela se prouve par deux raisons. i° Tout le livre est écrit sous la fiction d'un Catholique Romain, et de sorte que le mot idolâtrie se doit entendre selon le style de la Communion de Rome. Or selon ce style, il n'y a point d'autres idolâtres que ceux qui adorent les faux Dieux. 2° Il est évident que je ne parle que de l'idolâtrie dont j'avois parle dans ma preuve theologique contre les présages des Comètes. Or il est manifeste que dans cette preuve il ne s'agit que du Paganisme, qui couvroit toute la terre hormis la Judée, avant que les Apôtres annonçassent Jesus-Christ. Il est donc visible que l'objection contre ma preuve se rapporte au même Paganisme, et que la réponse à cette objection se rapporte au même objet. Ainsi pour extraire fidèlement il faloit représenter ma doctrine en cette manière. Il prouve que l'idolâtrie des anciens Payens n'est pas un mal plus affreux que l'ignorance de Dieu, dans laquelle on tomberait par stupidité, ou par défaut d'attention, sans une malice préméditée, fondée sur le dessein de ne sentir nul remors en s'adonnant à toute sorte de crimes. L'état de la question ainsi posé, je soutiens que mon sentiment est trés-véritable : car s'il est vrai,

I. Que l'on offense beaucoup plus celui que l'on nomme fripon, scélérat, infâme, que celui auquel on ne songe pas, ou de qui on ne dit ni bien ni mal.

II. Qu'il n'y a point d'honnête femme qui ne prit pour une plus mortelle injure que des medisans la décriassent comme une infâme prostituée, que s'ils la faisoient passer pour morte.

III. Qu'il n'y a point de mari jaloux qui n'aime mieux que sa femme fasse vœu de continence, ou en gênerai qu'elle ne veuille plus oùir parler de commerce avec un homme, que si elle se prostituoit à tout venant.

IV. Qu'un Roi chassé de son trône s'estime plus offensé, lorsque ses sujets rebelles sont ensuite très fidelles à un autre Roi, que s'ils n'en mettoient aucun à sa place.

V. Qu'un Roi qui a une forte guerre sur les bras, est plus irrité contre ceux qui embrassent avec chaleur le parti de ses ennemis, que contre ceux qui se tiennent neutres.

Si, dis-je, ces cinq propositions sont vrayes, il faut de toute nécessité que l'offense que les Payens faisoient â Dieu, soit plus atroce que celle que lui font les Athées dont je parle, s'il y en a.

Je voudrais bien qu'il m'apprit ce qu'il veut dire, quand il avance qu'on ne punit pas les Idolâtres de mort. A-t-il oublié qu'il n'y avoit point de gens qui selon les loix de Moïse fussent plus punissables que les Idolâtres ? Croit-il que Servet et Gentilis auraient dogmatisé impunément qu'il faloit rétablir l'ancien Paganisme? Oseroit-on bien prêcher à Rome, en Espagne, en Suisse, en Suède, qu'il faut adorer

Pensées sur la Comète. 20

30é PENSÉES SUR LA COMÈTE

vous rapporter une partie de ses raisons, et de les para- 10 phraser ou commenter selon que je le jugerai à propos(i).

I. Preuve : L'imperfection est aussi contraire pour le moins a la nature de Dieu, que le non-être.

Il disoit en premier lieu, qu'il est autant pour le moins contre la Nature Divine d'être divisée en un très-grand

5 nombre de Divinitez différentes, et sujettes aux défauts que l'on reconnoissoit dans les Dieux du Paganisme, que de n'être point du tout. Ainsi les Idolâtres qui nient que Dieu soit un, et au dessus de l'infirmité, forment un jugement aussi absurde pour le moins et aussi desavanta-

10 «-eux à Dieu, que les Athées qui nient son existence ; car

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