‹ Pensées diverses sur la comèteChapitre 150 sur 167 · A : V. Que s'il y a quelque différence · texte numérisé non relu

A : V. Que s'il y a quelque différence

Jesus-Christ (a), ceux qui savent la volonté de leur maître, et néanmoins ne la font pas, seront plus sévèrement punis, que ceux qui ne l'ont ni faite, ni connue ; ce qui suppose manifestement, qu'il y a plus de malice

15 dans la conduite des premiers, que dans celle des derniers, et que Minucius Félix (b) n'a pas eu raison de soutenir sans aucune limitation, que c'est une aussi noire méchanceté de ne pas connoitre Dieu que de l'offenser. Donc c'est un plus grand crime à un Idolâtre de faire de faux ser-

20 mens, de piller les Temples, et de commettre toutes les autres actions qu'il sçait n'être pas agréables à ses Dieux, qu'il ne l'est à un Athée de faire les mêmes choses. Donc la condition des Idolâtres est pire que celle des Athées, puis que les uns et les autres étant également dans l'igno-

25 rance du vrai Dieu, et incapables également de le servir, les Idolâtres ont en particulier certaines notions et certaines persuasions, contre lesquelles ils ne sauroient agir sans une malice extrême, et sans un mépris visible de leurs Divinitez. Or quoi que Dieu ne prenne point part

30 aux cultes et aux honneurs qui sont rendus à Jupiter et à Neptune, par exemple, et qu'il les regarde comme des abominations qui méritent tous les fléaux de sa colère, il ne laisse pas de prendre part aux impietez qui se commettent contre eux. Ainsi quand un Payen, demeurant per-

35 suadé que Jupiter et Neptune étaient ses Dieux, voloit les choses qui leur étoient consacrées, et leur disoit des injures, il étoit sacrilège et blasphémateur devant Dieu : et ce n'étoit pas un moindre crime à Caligula d'appeler son Ju-

(a) Evangel. sec. Luc, c. 12, v. 47.

(b) Cùm parentem omnium, et omnium dominum non minoris sceleris sit ignorare, quant Ixdere.

16. La fin de la phrase : et que Minucius Félix et la citation ne sont pas dans A.

piter en duel (a), et de lui jeter des pierres vers les nues,

40 avec ces paroles, « ôte moi du monde, ou je t'en ôterai », toutes les fois qu'il voyoit tomber la foudre, qu'il le seroit à un Chrétien de faire la même chose à l'égard de Jesus-Christ; si ce n'est que la persuasion du chrétien fust plus grande que celle de Caligula, ou que le défaut de persuasion fust

45 moins inexcusable dans Caligula, que dans le chrétien. Car pour juger si un crime est plus atroce qu'un autre dans la même espèce, il faut savoir non seulement si l'un a été commis avec plus de connoissance que l'autre, mais aussi lequel des deux criminels a contribué le plus à son igno-

50 rance par sa malice : se pouvant faire qu'un homme ignore certaines choses, parce qu'il a refusé de s'instruire, de peur que l'instruction ne le detournast de ses pernicieux desseins, auquel cas l'ignorance ne peut aucunement excuser. De sorte que si Caligula s'est porté à cet

55 excez de fureur contre Jupiter, quoi qu'il le reconnust pour le Dieu qui lance la foudre, et qui gouverne le monde, il y a autant de malice dans son fait, cœteris partibus, que dans celui d'un Chrétien, qui reconnoissant Jesus-Christ pour Dieu, se porteroit néanmoins à un

60 semblable excez de brutalité contre lui.

Cela nous fait voir, que le pillage des Temples des faux Dieux, et le renversement de leurs statues, ne peut être une bonne action que quand il procède d'un bon Principe, c'est à dire qu'il se fait par un zèle bien conduit

65 pour la véritable Religion ; et par conséquent, que toutes les actions des Payens commises, ou contre les Principes de leur fausse Religion, ou contre les lumières de leur conscience, sont des crimes trés-reels, quoique les actions

(a) Dion Cassius, 1. $8. Scneca, de ira, 1. I, cap, 21. 61. A. le saccageaient des Temples.

qu'ils commettent suivant leurs faux Principes, ou suivant

70 leurs fausses lumières, ne puissent jamais être bonnes. De quoi il ne faut pas s'étonner, car il faut bien plus de circonstances afin qu'une action soit bonne, qu'afin qu'elle soit mauvaise (a). Adorer ce que l'on s'imagine faussement être Dieu, est un acte d'Idolâtrie. Fouler aux pieds

75 ce que l'on s'imagine faussement être Dieu, est un acte d'impiété. Ce sont deux actions diamétralement opposées, cependant elles produisent le même effet. Dieu prend sur soi, pour ainsi dire, l'affront qui est fait aux faux Dieux, par des gens qui les croyent être le vrai Dieu : mais il ne

80 prend pas sur son conte l'honneur qui est rendu aux faux Dieux, par des gens qui les croyent être le vrai Dieu. D'où il paroit, que les Athées ne peuvent pas offenser Dieu en tant de manières, ni avec tant de malice, que les Idolâtres ; et qu'ainsi allumer des Comètes extraordinairement, afin

85 que les hommes [soient plutôt Idolâtres qu'Athées, n'est autre chose que vouloir faire les hommes plus mechans et plus malheureux. Je vous avertis une fois pour toutes, Mr. que je parle de ces Athées qui ignorent l'existence de Dieu, non pas pour avoir étouffé malicieusement la con-

90 noissance qu'ils en ont eue, afin de s'abandonner à toute sorte de crimes sans nul remors, mais parce qu'ils n'ont jamais ouï dire qu'on doive reconnoître un Dieu.

(a) Bonum ex intégra causa, malum ex quolibet defectu.

83. A. les Idolâtres (j'entens ceux qui ignorent l'existence de Dieu non pas pour avoir étouffé malicieusement la connoissance qu'ils en ont eue, afin de s'abandonner à toute sorte de crimes sans nul remors, mais parce qu'ils n'en ont jamais oui parler à qui que ce soit.) et qu'ainsi.

V. Preuve : L'Idolâtrie rend les hommes plus difficiles à convertir, que l'Athéisme.

La cinquième raison est, que rien n'indispose davantage les hommes à se convertir à la vraye Religion, que

S l'Idolâtrie. Car quoi qu'il y ait des exemples qui font voir que les Idolâtres et les superstitieux s'étant une fois convertis, ont plus de zèle pour la bonne cause, que ceux qui se convertissent après avoir été tiédes dans leur fausse Relig'on ; il est pourtant vrai généralement parlant, que

10 le zèle d'un Idolâtre est une disposition du cœur beaucoup plus pernicieuse que l'indifférence ; parce que généralement parlant, un homme rempli de bigoterie et entêté de ses faux Principes, se rend avec plus de peine à la vérité, qu'un homme qui ne sait ce qu'il croit. Et sur

15 ce pied-là, il semble qu'il vaudroit mieux être Athée, que plongé dans les abominables Idolâtries des Gentils, parce qu'il y a beaucoup d'apparence, que les Prédicateurs de l'Evangile expliquant nos Mystères, et les appuyant de beaucoup de miracles eclatans, ouvriroient

2Q plutôt les yeux à des personnes qui n'auroient pas encore pris leur parti, je veux dire, qui seroient sans Religion, qu'à des gens infatuez de l'antiquité de leurs cérémonies, et enracinez dans la foi et dans le culte de leurs idoles.

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