A. VI. La sixième raison est, que rien
3 lé PENSÉES SUR LA COMÈTE
Comparaisons qui prouvent cela.
Le bon sens veut cela, et l'expérience le confirme. Parlez à un Cartésien, ou à un Peripateticien, d'une proposition qui ne s'accorde pas avec les Principes dont il est 5 préoccupé, vous trouvez qu'il songe bien moins à pénétrer ce que vous lui dites, qu'à imaginer des raisons pour le combattre. Parlez en à un homme qui ne soit d'aucune Secte, vous le trouvez docile, et prêt à se rendre sans chicaner. On éprouve à peu prés la même chose quand on
10 attaque un Hérétique bigot, ou un de ceux qui au dire du Cardinal Pallavicin, sont plutôt non Catholiques qu'Heretiques, magis extra vitia, quant cuni virtutc. On sait de plus qu'en bonne Philosophie, il est bien plus mal-aisé d'introduire quelque habitude dans une ame qui a déjà
1 5 contracté l'habitude contraire, que dans une ame qui est encore toute nuë. Il est plus difficile, par exemple, de rendre libéral un homme qui a été avare toute sa vie, qu'un jeune enfant qui n'est encore ni avare, ni libéral ; tout de même qu'il est plus aisé de plier d'un certain sens
20 un corps qui n'a jamais été plié, qu'un autre qui a été plié d'un sens contraire. Il est donc très raisonnable de penser, que les Apôtres eussent converti plus de gens à Jesus- Christ, s'ils l'eussent prêché à des Peuples sans Religion, qu'ils n'en ont converti annonceant l'Evangile à des Na-
25 tions engagées par un zèle aveugle et entêté aux cultes superstitieux du Paganisme. Et il n'y a rien de plus vrai, que rcs persécutions horribles qu'on a fait souffrir aux
premiers Chrétiens, partoient d'un Principe de bigoterie idolâtre ; car comme c'étoient les meilleurs sujets du
30 monde, qui préchoient continuellement l'obéissance deùe aux Magistrats, et qui n'ont jamais fait paraître la moindre envie de repousser la force par la force, il n'y avoit aucune maxime d'Etat, qui deust porter les Empereurs à les faire maltraitter, ni les Gouverneurs de Province à exe-
35 cuter les ordres de leur Maître avec plus de rage qu'on ne leur en demandoit.
C'étoit donc uniquement à cause que les Chrétiens en vouloient à tous les faux Dieux du Paganisme, qu'on leur suscitoit des persécutions : c'étoit le faux zèle de l'Ido-
40 latrie qui animoit les Empereurs contre la Croix du Fils de Dieu, ou plutôt qui portoit ceux qui avoient l'oreille du Prince à lui inspirer les sentimens de haine contre les Chrétiens, que d'autres leur avoient inspirez à eux-mêmes. Si personne ne se fût trouvé dans les pernicieuses preoc-
45 cupations de l'erreur, on eust laissé croître l'Eglise Chrétienne sans lui donner de l'empêchement. De sorte qu'on peut dire, que si Dieu avoit formé miraculensement des Comètes de tems en tems, il eust fait de tems en tems des miracles, pour préparer les hommes à rejeter la Croix
50 de son Fils, et pour les aheurter par leur attachement à l'Idolâtrie, qui se fortifioit à la veuë des Comètes, à combatre la véritable Religion.
Je sai bien que la résistance des Idolâtres a servi à faire voir la grandeur et la puissance de Dieu, et la Divinité de
55 l'Evangile. Mais il serait absurde de dire sous ce prétexte, que Dieu s'est préparé par des voyes extraordinaires, ces moyens de faire éclater sa vertu. Ni sa justice, ni sa bonté ne souffrent point qu'il facilite aux pêcheurs les occasions de s'endurcir, quoi que sa sagesse lui fasse
60 trouver dans l'endurcissement où les pêcheurs tombent
par leur propre faute, et contre son intention, des moyens admirables de manifester sa Gloire.
Qu'il est difficile que ceux qui ont long-tems aimé une chose, se portent à aimer le contraire.
D'ailleurs, quoi qu'on m'oppose qu'il n'y a qu'à tourner du bon côté le zèle d'un Idolâtre, pour en faire un
5 véritable Dévot ; qu'au lieu qu'on ne trouve aucune tendresse de conscience dans un Payen qui se moque de sa Religion, on trouve dans un Payen superstitieux un bon fonds à cultiver ; qu'il en va comme de ces femmes qui ont le tempérament porté à l'amour, lesquelles n'ont pas
10 plutôt compris, qu'elles ne sont plus propres au monde, qu'elles tournent toutes leurs pensées vers Dieu, e l'aiment encore plus tendrement qu'elles n'ont aimé les créatures ; qu'un indevot qui passe dans la vraye Religion, y apporte bien souvent toute son insensibilité, et
15 choses semblables ; je ne laisse pas d'avoir raison. Il se peut faire, que tout ce que Ton m'oppose arrive quelquefois, j'en tombe d'accord. Mais on m'avouera aussi, qu'il y a des exemples du contraire. On voit des gens qui épuisent si fort toute la capacité de leur cœur à aimer les
20 vanitez du siècle, que quand l'âge, ou quelque disgrâce les en dégoûtent, ils n'aiment plus rien, et se sentent encore plus dégoûtez des choses du Ciel, que des choses de la Terre. On en voit qui ne s'épuisent jamais pour le monde, et qui l'aiment jusques à leur extrême vieillesse,
25 nonobstant ses rebuts et ses froideurs. Il y en a qui dans
le chagrin de ne se voir plus à la mode, font quelque tentative pour se détacher du monde ; mais le peu d'habitude qu'ils ont toujours eu avec les choses du Ciel, les leur fait paroitre si insipides, qu'ils les quittent tout 30 aussitôt, pour rattraper leur premier maître qui les fuit. Ceux-cy ne sont pas en petit nombre ; car au dire du P. Rapin, La plupart des personnes qui ont vieilli dans les vanitei du monde, et qui pensent à leur salut, voyent la dévotion comme une ressource ; mais elles n'y voyent rien que 35 de pénible, parce qu'elles la regardent d'une veùe trop humaine : le dégoût du monde qui est dégoûté d'elles les fait penser à Dieu, sans leur faire sentir les douceurs qu'il y a à le servir : elles n'envisagent que les plaisirs qu'elles quittent, sans voir ceux qu'on leur promet ; et possédées qu'elles sont du 40 présent, elles ne voyent dans l'avenir que tout ce qui est propre à les rebuter (a). Tout ceci est le train gênerai. On en voit qui abjurent tout à la fois et leurs Hérésies et leur indevotion, qui passent de l'impiété à la véritable crainte de Dieu, et quelquefois mêmes jusqu'à des pratiques supers- 45 titieuses, à l'exemple de ce Roy de Rome, dont T. Live parle ainsi, // fut lui-même long-tems malade. Et alors la férié de son esprit fut tellement abatuë avec les forces de son corps, qu'au lieu qu'auparavant il ne ne trouvoit rien de plus indigne d'un Roy, que de s'attacher aux choses sacrées il devint 50 tout d'un coup bigot, et s'engagea dans toute sorte de superstitions, grandes et petites, et en remplit toute la ville (b).
(a) Foi des derniers siècles, p. 141.
(b) Titllus Hostilius. « Ipse quoque longinquo inorbo est impiieitus. Tune adeo fracti, simul cum corpore, sunt spiritus illi féroces, ut qui nibil ante ratus esset minus regium, quàm sacris dedere animum, repente omnibus magnis parvisque superstitionibus obnoxius deçeret, religionibusque etiam populum impleret. » Vide Plutarch. in N. Pomp.
31. La phrase : Ceux-cy ne sont pas, et la citation du P. Rapin sont une addition de B.
Ce sont donc tout au plus des exceptions combattues par des exceptions. Si bien que le parti le plus raisonnable, est de prendre pour la reigle générale, ce qui en
55 d'autres sujets est la reigle sans difficulté, savoir, qu'un homme entêté d'une fausse Religion, résiste plus aux lumières de la véritable, qu'un homme qui n'a aucun entêtement. On m'avouera, que si Julien l'Apostat eust été Athée, de l'humeur dont il étoit d'ailleurs, il n'eust fait
60 aucune chicane aux Chrétiens ; au lieu qu'il leur faisoit des avanies continuelles, infatué qu'il étoit des superstitions du Paganisme, et tellement infatué, qu'un Historien de sa Religion n'a peu s'empêcher d'en faire une espèce de raillerie, disant, que s'il fuît retourné victorieux de son expc-
65 dition contre les Perses, il eut dépeuplé la Terre de bœufs, à force de sacrifices (a).
VI. Preuve. Ni l'esprit ni le cœur ne sont pas en meilleur état dans les Idolâtres, que dans les Athées.
La sixième raison est, que soit qu'on considère les
Payens et les Athées par la disposition de leur entende-
5 ment, soit par la disposition du cœur, on trouve tout
autant de desordre pour le moins dans les premiers, que
dans les derniers.
(a) Julianus superstitiosus magU, quàm sacrorum legilimus observator, innumeras sine parsimonia pecudes maclans, ut xstimaretur si revtrtisset de Parthis, boves jam defuturos, Marti illius similis Czsaris, in quem id accepimus, 0'. ycuxoi è3ôsc Mipy.w tû> Kafaxpi 7.7 SU v.xtjtt,; t.-j.î!; à~wX^|i£9a. — Ammiam Marcellin., lib. 2j.