‹ Pensées diverses sur la comèteChapitre 153 sur 167 · C. quelque chose de plus suportable · texte numérisé non relu

C. quelque chose de plus suportable

appaisée sans cela, ne soit diminuée de quelque peu. Tous ces jugemens que les Payens ont formés de la Divinité, avec plusieurs autres qu'il seroit ennuyeux de particulariser, supposent manifestement que la nature Divine

30 est bornée, et sujette à mille sensualitez, et à des caprices qu'on ne pardonnerait pas à un honnête homme ; et dépouillent par conséquent cet Etre infini de sa toutepuissance, de son éternité, de sa spiritualité, de sa justice, et de ses autres perfections, sans lesquelles néanmoins il

35 y a autant de contradiction qu'il existe, qu'il y a de contradiction à nier son existence. Bien davantage. Il n'y a point d'homme de bon sens, qui après avoir reconnu qu'il est impossible que l'existence soit séparée de la nature Divine, ne reconnoisse qu'il est encore plus impos-

40 sible que la saincteté, la justice, et le pouvoir infini soient séparez de l'existence de la nature Divine : si bien qu'il seroit plus contre la raison, que Dieu existast, et fust sujet à des fautes et à des foiblesses, qu'il ne le seroit, que Dieu n'existast point du tout. C'est prouver, ce me

45 semble, que les erreurs où sont tombez les Payens touchant la nature Divine, sont pour le moins une aussi grande note d'infamie à la raison humaine, que le saurait être l'Athéisme.

Réflexion sur le Ridicule de la Religion Payenne.

Aussi voit-on que les Payens n'ont jamais eu de Système de Religion, ou de Théologie, qui eut quelque ordre, ou quelque raport dans ses parties. Tout y montre

5 l'aveuglement, la fureur et la contradiction : et je soutiens, que s'il y avoit des Esprits qui ne connussent l'homme que par sa définition d'Animal raisonnable, et nullement par l'Histoire de ses faits, il seroit impossible de leur persuader que les livres d'Arnobe, de Clément

10 d'Alexandrie, de Tertullien, de St. Augustin, de Firmicus Maternus, etc. contre le Paganisme, ont été écrits contre une Religion actuellement établie dans le monde. Ils diroient que cela ne se peut pas, que ce sont des fictions et des Romans, des livres faits à plaisir par des personnes

15 oiseuses, qui s'étoient formé des Grotesques et des monstres dans leur esprit, pour s'amuser en suite à les renverser. Car quelle apparence, que des créatures douées de raison n'établissent pas leurs cultes sur des Dogmes et des jugemens bien suivis et bien liez ensemble, au lieu de

20 ces absurditez qui se détruisent elles-mêmes à veùe d'ceil dans le système du Paganisme ?

Cependant il n'est que trop vrai à la honte de l'homme, et à la damnation éternelle de la plus grande partie des hommes, que les livres de ces anciens Pères ne réfutent

25 que des erreurs trés-reelles, et qui ont même trouvé des Défenseurs parmi les Sçavans (a). A la vérité ce sont de pitoyables Défenseurs ; car ce que j'ay dit de l'Astrologie judiciaire (b), que c'est une moisson de triomphes pour tous ceux qui entreprennent de la réfuter, est incompara-

30 blement plus véritable que l'Idolâtrie des Gentils. Jamais on n'a écrit contre ses abominables extravagances, qu'on ne les ait écrasées sous le poids de plusieurs raisons invincibles, et jamais on n'a peu en faire une bonne Apologie :

(a) Sed jam pudet me ista refellere, cùm eos non puduerit ista sentire. Cum vcro ausi sint etiam defendere, non jam eorum, sed ipsius genêt is humant me pudet, cujus aura hxc ferre potuerunt. (D. August., Epist. $6.)

(b) Cy-dessus, p. 65.

mais ce n'est pas tant faute d'esprit en ceux qui s'en sont

35 mêlez, que faute de raison en la cause même. C'étoit une cause si destituée de preuves, qu'il ne faloit pas beaucoup d'habileté pour en faire voir le faux, et qu'il n'y avoit aucune éloquence qui pust en soutenir la foiblesse. Si bien qu'il y a lieu de s'étonner, qu'un Poëte de repu-

40 tation (a) fasse paroitre autant de timidité qu'il en témoigne, s'agissant de combattre contre un Payen éloquent, et qu'il appelle cela, commettre sa barque mal gouvernée aux flots impétueux d'une mer qui la peut facilement engloutir. Il ne faut pas avoir pour toutes armes

45 qu'un fouet à la main, (ce sont les propres paroles de l'habile homme, dont je vous raporte ici le discours) afin de battre en ruine tous les Apologistes de la Religion Payenne armez de pied en cap ; et il n'y a point de doute, que si le redoutable Carneade eust eu cette cause à

50 soutenir, il n'eust veu échouer cette éloquence, à qui Ciceron attribue, de n'avoir jamais rien soutenu, sans l'avoir prouvé, ni rien attaqué, sans l'avoir détruit de fond en comble (b), et qui fit tant d'impression sur les Sénateurs de Rome, où la ville d'Athènes avoit envoyé une Ambas-

55 sade composée de Carneade et de quelques autres, qu'ils se plaignirent de ce que les Athéniens leur avoient envoyé des Ambassadeurs, non pas pour leur persuader, mais pour les forcer de faire tout ce qu'ils voudroient (c).

(a) Prudent., prxf., I. 2, contra Symm.

(b) Nullam unquam rem défendisse, quant non probarit, nullam oppugnasse quant non everterit.

(c) Ailian. var. Hist., 1. 3, c. ij.

44. A. Le texte de Prudence est à la suite de la traduction :

Puppim credere fluctibus Tanti non timeam vïri, Cui mersare facillimum est Tractandas indocilem ratis.

Si bien que Caton le Censeur opina qu'on renvoyast inces- 60 samment ces Ambassadeurs, parce que les raisons de Carneade causoient un certain ebloùissement, qui empêchoit de discerner la vérité d'avec le mensonge (a).

Qu'il ne faut pas juger de la Religion Payeune par ce qu'en ont dit les Poètes.

Au reste, je ne prétends pas faire le procez aux Payens sur la doctrine de leurs Poètes. 11 y auroit de l'iniquité 5 à les rendre responsables de toutes les insultes que ces Poètes ont faites aux Dieux, qu'ils ont tournez en ridicules de toutes les manières, tantôt les déguisant en toute sorte de figures, afin qu'ils pussent assouvir les mouvemens dereiglez de leur incontinence, de leur haine, ou de

io leur jalousie : tantôt les faisant tous assembler, pour être les témoins d'un flagrant delict, dans lequel l'un d'entreeux avoit surpris la Déesse sa femme, et sur lequel il y en eut qui firent des réflexions de la dernière friponnerie : tantôt les faisant bouffonner sur la démarche boiteuse du

i j même Dieu, dont le deshoneur leur fut si visible, ou sur le malheur qui arriva à la Jeune Déesse qui leur versoit

(a) Quoi Carneade argumentante, quid vert esset haud facile discemi posset. Plinius, lib. 7, cap. 30.

5. C. toutes les insultes que l'on a faites aux Dieux dans les Ouvrages de poésie. On les y a rendus ridicules de toutes manières, tantôt en les déguisant sous toute sorte.

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