INTRODUCTION XXIX
tion les principes directeurs de sa pensée. Il affermit ses idées dans la lecture de ce Charron (i), que le P. Mersenne trouvait si dangereux pour la religion (cf. L'impiété des déistes, athées, 1624) et aussi dans les ouvrages libertins de La Mothe le Vayer. La philosophie cartésienne exerça sur son esprit une influence profonde en le dirigeant toujours dans les mêmes voies de rationalisme critique. La doctrine de Malebranche acheva de façonner sa pensée.
A cette date de 1683, Bavle représente de façon caractéristique le mouvement de pensées si curieux et si actif de cette fin du xvne siècle. C'est le moment où le Cartésianisme enfin triomphant va ramener à lui pour se les approprier toutes les tendances d'idées, les plus différentes mêmes, du siècle. La pensée protestante, qui jusqu'alors s'est montrée inflexible et intransigeante, s'assouplit sous l'effort de la persécution et, avide de tolérance, se rattache à la philosophie libertine du xvie et du xvne siècle. Pour la première fois, l'esprit de la Réforme semble coïncider avec celui de la Renaissance. Le jansénisme qui pendant un demi-siècle a entravé les progrès du Cartésianisme semble devenir maintenant son allié pour fonder, avec la liberté de pensée et la tolérance, la Philosophie nouvelle.
Le livre des Comètes est l'œuvre la plus représentative de cette époque de transition où Bossuet voyait « un grand combat se préparer contre l'Eglise sous le nom de la philosophie cartésienne ». L'esprit de Bayle, tout imbu qu'il soit encore de théologie chrétienne, a déjà des tendances novatrices toutes modernes. Par exemple, il admet sans discussion la théorie chrétienne de la perversité de la nature humaine, mais il laisse entendre que loin d'être incompatible avec l'idée de progrès, elle en est au contraire le fondement nécessaire.
Tout en s'astreignant dans ses raisonnements à la logique abstraite du cartésianisme, il commence à discerner les avantages et la fécondité de la méthode expérimentale ; le scepticisme purement négatif et stérile des libertins fait naître chez lui la critique historique et devient le gage de la probité scientifique.
(1) Cf. en particulier Les Trois Vérités contre tous Athées, idolâtres, Juifs, Mahomelans, hérétiques et schismatiques, par Pierre Charron, 1593.
(2) Au fond, ni Bayle ni ses contradicteurs de Hollande ni ses adversaires de Paris n'ont l'esprit laïque. La société où ils se meuvent est imprégnée de théologie. Léon-G. Pelissier, (Qq. lettres de Bayle et de Balu^e. Toulouse, 1891).