XXX INTRODUCTION
Bayle n'est pas seulement le précurseur des philosophes du xvme siècle, il est leur ancêtre ; mais il conserve un sentiment qui est l'apanage du xvne siècle et que ses descendants ne posséderont plus, la modération et le sens de la mesure. Montaigne lui a trop bien appris les insuffisances de la raison humaine pour qu'il proclame sa toute-puissance ou sa souveraineté ; il est trop pessimiste et trop peu imaginatif pour s'abandonner à d'illusoires déclamations sur le progrès indéfini ou l'avenir illimité de la science. Mais sans s'exagérer sa puissance, il ne croit plus qu'à la raison ; il est convaincu de l'existence du progrès, mais limité et relatif ; il espère enfin que la science par ses méthodes rationnelles parviendra à dissiper quelques erreurs et à faire peut-être un peu de lumière dans les ténèbres de notre ignorance.
Ce premier ouvrage de Bayle reflète fidèlement tous les aspects de sa pensée ; il n'est peut-être pas pour l'histoire des idées en France de livre plus instructif ni plus curieux.
Vieux-Moulin, 22 Août 1910.
La présente édition reproduit exactement le texte de l'édition de 1683. La Lettre sur les Comètes de 1682 n'était qu'une ébauche ; l'édition de 1699 n'introduit dans l'ouvrage que quelques corrections presque insignifiantes. L'édition de 1683 est donc la première édition, celle où la pensée de l'auteur a pris sa forme définitive, celle enfin qui a donné matière à toutes les discussions postérieures.
On trouvera en note les variantes des deux autres éditions. Dans ces variantes, la Lettre de 1682 est désignée par A et les éditions de 1683 et de 1699 par B et C.
Dans les notes du Commentaire, l'indication des sources et les rapprochements permettront de replacer dans son milieu l'ouvrage de Bayle. Les ouvrages sur les Comètes en particulier, les présages et les superstitions en général étaient à cette époque très nombreux. Bayle en a profité largement. Quand les auteurs étaient connus ou les ouvrages faciles à trouver, je me suis contenté d'indiquer les références. J'ai au contraire donné les citations entières pour les ouvrages qui n'ont pas d'édition moderne. J'en ai fait autant pour les passages extraits des Additions aux Pensées ou à la Continuation des Pensées.
INTRODUCTION' XXXT
Je n'ai pas voulu charger cette édition des variantes purement orthographiques qui n'offraient aucun intérêt. Cependant Bayle semble avoir eu le souci, parfois même minutieux de l'orthographe. C'est pourquoi j'ai cru devoir donner ici quelques indications générales (i).
Bavle dit dans la préface de l'édition de 1699 :
« Je n'ai rien changé, excepté l'orthographe. » Les corrections orthographiques sont en effet nombreuses dans cette 3e édition et ne manquent pas d'intérêt. Elles indiquent un effort réfléchi pour simplifier l'orthographe d'une part et lui donner d'autre part plus d'uniformité. Malgré ces corrections, il subsiste encore un grand désordre et d'inutiles complications, mais pourtant considérable est le progrès depuis 1683.
Voici un tableau d'ensemble de ces corrections qui permettra de bien discerner les intentions qui ont guidé l'auteur :
C disparaît dans : effet, saint, nuit, lit ; mais il écrit : se picquer, se mocquer, se mocquant, etc. C remplace T dans : négocier, négociation.
D tombe dans : ajourne, pié, Piémont.
H est: supprimée dans : auteur, trône, trésor, caractère, Lépante.
I remplace Y dans un grand nombre de mots : Voici, ceci, ici, lui, oui, Druide, asile, tigre, chimérique, favori, hirondelle, hiver, satire, ivrogne, autrui, pluie, abime, Sulli, d'Ailli, Denis, Henri, Tibre, Tibère, Transitante, fat, j'aime, mai, foi, roi, reine, païen ; même dans : pais, païsan, Pirénécs. Par contre, l'y est rétabli dans : moyen, voye%, croye%, ennuyerait.
M s'assimile dans : colonne, solennel.
P est supprimé dans : semaine. Conter est distingué de compter.
S est supprimé dans : même.
T remplace D dans : il conclut, il vit, garant.
AS se contracte en â dans : dégât, A la 3 e personne singulier du subjonctif : tombât, présageât, etc.
ES est contracté en c dans : Evêque, Archevêque, Chêne, bête, fête, être, vous êtes.
(1) Les questions de grammaire l'intéressaient. Cf. les lettres à M. Rou des 10, 15 et 24 octobre et 22 décembre 1690 (Mémoires inédits et opuscules de Jean Rou, par Francis Waddington, Paris, 1857, II, 349 sqq.)