‹ Pensées diverses sur la comèteChapitre 26 sur 167 · XXXII INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XXXII INTRODUCTION

IS devient I dans : dîner et à la 3e personne du subjonctif : rendit.

US est contracté en U dans : la plupart, plutôt, la 3e personne : voulût, fût, eût.

AI devient A dans : gagner, allions.

El devient E dans : Hélène, amené, règle, e'iràie.

EU devient U dans : pu, In, vu, apperçû, sûr, pourvu.

AN et EN sont encore souvent confondus : il corrige dans : indépendamment, épouvantable, garant, ranger, encre, s'amender ; mais il écrit : avanlure, amendement, garentir. Sergeant devient sergent.

La 3e personne du passé défini des verbes en cer devient ça au lieu de cea : renonça, commença.

Ferait remplace fairoit.

Le redoublement de la consonne est supprimé dans : conclure, exclure, souhaiter, traite, faite, défaite, cabale, exagération, flater, générale, date, adresser, saper, il plaira, défendre, suite, ensuite, réduite, honorer, Espagnole, troupe, souplesse, volerie. Il écrit même : efronterie, couroux, paneau, échaper, suposer, aplication.

Au contraire, il redouble la consonne dans : il fallut, apprendre, suppression, apporter, rapporter, carrosse, battre, abattre, combattre, allarmes, il feuillette, étouffer, accroire. Il écrit aussi : soupper, secrette, secrettement, parroissien.

Enfin il supprime le trait-d'union dans : bienséance, bienaise, entredonner, longtems, malfaire, maltraiter ; mais il écrit : malmener. Il corrige tout à fait en tout-à-fait.

Quoique plus régulière, l'accentuation reste encore bien insuffisante. Il supprime le circonflexe dans toujours, soutenir, déjà ou déjà ; il le remplace par l'accent aigu dans : Chrétien ; il le restitue à : paroître, ils ajoutent, il plaît.

L'accent aigu manque encore très souvent : expérience, compétence, Athénien, représente, gênerai, élévation, félicité, vérité, indépendamment, espérance, etc.

L'accent grave n'est jamais employé pour distinguer l'e ouvert : désolèrent, célèbre, espèce, caractère, manière, Comète, après, Infidèle. On trouve pourtant : succès et après.

Il est essentiel de remarquer pour toutes ces variantes orthographiques qu'à côté des formes corrigées les anciennes graphies reparaissent encore très souvent.

Malgré tout, on sent la volonté d'imposer une règle au désordre orthographique.

Il seroit inutile d'exposer comment cette Lettre m'est

tombée entre les mains. Je dirai seulement qu'après l'avoir

leiie avec beaucoup d'attention, j'ay cru qu'elle n'étoit pas

5 indigne de la curiosité du public, et qu'on y trouver oit, je ne

sai quoi de nouveau, qui seroit fort propre à desabuser entière-

(i) Ei tête de l'édition de 1682, Lettre à M. L. A. D. C.

Les Lettres sur la Comète parurent sans nom d'auteur. Bayle y prenait le style d'un Catholique Romain et, pour mieux dérouter le public, il ajoutait un Avis au Lecteur où l'éditeur déclarait publier une lettre qu'il avait eu la bonne fortune de se procurer. Ce procédé ne doit pas étonner : « De son temps, dit M. Delvolvé, l'anonymat était l'ordinaire pour toute production exposant à quelque danger son auteur ; et pour dérouter le public tous les tours étaient de bonne guerre. » Essai sur Bayle, p. 193. Bayle avoue lui-même ingénuement son goût pour l'anonymat : « Je ne blâme point ceux qui se nomment à la tête de leurs ouvrages, mais j'ai toujours eu une secrète antipathie pour cela. » (Préface du Dict.).

Pour se cacher il imagine toute sorte de subterfuges : quand il publia la Réfutation de l'Histoire du Calvinisme du P. Maimbourg, « il prit, dit Desmaiseaux, toutes les précautions possibles pour se cacher. Dans Y Avertissement , il faisait dire au Libraire que ce recueil de lettres lui étant tombé entre les mains, il avait cru devoir le publier incessamment et qu'on l'avait prié de faire savoir au Lecteur que ces Lettres avaient été effectivement écrites à un Gentilhomme de Campagne du Pays du Maine ». La France toute catholique est supposée imprimée à Saint-Omer et dans Y Avertissement , il prétend que le manuscrit a été donné par un missionnaire nouvellement revenu d'Angleterre.

Le Commentaire historique est attribué à Jean Fox de Bruggs. L'anonymat de Y Avis aux Réfugiés a été si bien sauvegardé qu'aujourd'hui encore on n'est pas tout à fait sûr que Bayle soit l'auteur de ce pamphlet. Bientôt, ces artifices prudents de Bayle trouveront en Voltaire un magistral imitateur.

Pensées sur la Comète.

ment ceux qui persistent à s'imaginer, que les Comètes présagent de grands malheurs.

On avoit tant travaillé sur cette matière, et de tant de io biais differens, qu'il ne paroissoit pas possible d'y donner tin nouveau tour. Feu Mr. de Salo remarqua fort bien dans le Journal des scavans du 16 Février i66$ . qu'on fairoit tant de Discours sur la Comète qui paroissoit en ce tems là, qu'enfin chacun en trouveroit qui lui seroit propre. On en fit 1 5 pour ceux qui ayment l'Astronomie : on eu fit aussi pour ceux qui ne prennent point la peine d'observer le Ciel, et qui ont pourtant de la curiosité pour les nouveauté^ qui s'y passent. Les Physiciens se mirent de la partie : les Beaux Esprits s'en mêlèrent en faveur des Dames qui leur detnan- 20 doient ce qu'il faloit penser de tout cela. Ravis d'une si belle occasion de faire paroitre, que leur talent ne se bornoit pas à faire des vers, et des billets doux, ils tranchèrent des Philosophes, sans oublier pourtant qu'ils avoient à faire au beau sexe, à qui on ne doit rien présenter, qui ne sente son homme l'y du monde. C'est pourquoi ils firent des efforts incroyables, pour égayer la matière, et pour la tourner galamment. Il y en eut qui n'y réussirent pas trop bien ; mais ce ne fut pas faute de bonne volonté, ils eurent bonne envie de plaire, et d'instruire en même tems. Le mal est que la Republique des 30 Lettres n'est pas un pays où l'on se contente des bonnes intentions. Les Rieurs pour qui toutes choses sont de bonne prise, ne manquèrent pas de plaisanter sur les Comètes, et sur les imaginations bigarres des Philosophes, et sur les terreurs paniques du Peuple ; on vit des Dissertations de cet air là. 35 Les Astrologues, de leur côté, ne manquèrent pas de publier des prédictions raisonnèes à leur manière. La Comédie, qui se

vante d'être le souverain remède des maladies de l'esprit, s'est enfin mise sur les rangs, et a joué les Comètes avec la même liberté, qu'elle joue les autres choses. Qui croirait après cela

40 qu'on ne se fust pas accommodé à toute sorte de goûts et qu'on ne fust pas entré dans tous les e.xpediens capables de mettre le inonde à la raison sur ce sujet ?

Il est pourtant vrai que le plus grand coup restait à faire, et c'est celui que l'Auteur de cette Dissertation a entrepris. Il

45 y a un très grand nombre de bonnes aines à qui les raisonnemens les plus subtils et les plus solides des Philosophes, sont aussi suspects que les cnjoùemens de la Comédie. Il n'y a rien {disent-elles) qu'on ne puisse tourner en ridicule, et fort souvent la vérité se trouve plus propre à y être tournée

50 que l'erreur. Pourquoi donc croirions nous que tout ce que l'on dit ordinairement, sur les présages des Comètes, sont des imaginations chymeriques, sous prétexte que les Comédiens en ont diverti le monde? Le même Auteur qui plaisante sur nôtre prétendue crédulité, ne fairoit il

55 pas bien, s'il vouloit, une aussi agréable Comédie sur l'incrédulité des esprits forts ? Pour ce qui est des Philosophes, ne sait on pas qu'ils prennent à tache de réduire tout à la Nature, et qu'ils affectent de se distinguer, par un caractère d'esprit, opposé à celui qui prend volontiers

60 les choses, pour des faveurs particulières de la Providence de Dieu? Laissons les donc pousser tant qu'il leur plaira, des raisonnemens difficiles à comprendre contre les pronostics des Comètes, et demeurons à nôtre bien heureuse simplicité, qui nous fait avoir des sentimens plus

£5 favorables à la bonté et à la miséricorde de Dieu.

Qu'on raisonne de son mieux avec des gens préoccupe^ de

ces pensées, on n'y gagnera jamais rien. Plus vos raisons de Philosophie seront convaincantes, plus s' imaginer a-t' on que ce sont des subtilite\ inventées à plaisir, pour se jouer de la

70 vérité, et pour embarrasser les bonnes Ames. Non seulement ce sont les pensées d'une infinité de bonnes Ames, mais aussi d'une très grande quantité de gens, qui ne sont ni Dévots, ni entete\ de l'Astrologie : qui rient dans l'occasion, qui se divertissent à voir tourner tout en ridicule sur le Théâtre,

75 mais qui ne croyant pas que pour cela les choses soient ridicules en elles-mêmes : qui d'ailleurs se persuadent qu'en se soumettant, en dépit de la Philosophie, à une opinion, qui établit également le soin que Dieu a de châtier les Pécheurs, et celui qu'il a de les appeller à la repentance, ils font une

80 chose qui leur tiendra lieu de vertu.

L'Auteur de cette lettre a sans doute fait réflexion sur cecy plus d'une fois, puis qu'on voit que le fort de ses raisons est destiné à combat re ceux qui prétendent se faire un mérite devant Dieu, de ce qu'ils ne défèrent pas en cecy, aux lumières

85 de la Philosophie. Comme c'est là leur fort, et leur principale ressource, l'Auteur ne pouvait mieux faire que de les en débusquer : et l'on peut dire qu'il n'y a point de chemin plus droit ni plus seur, pour aller à eux avec avantage, que de leur montrer, comme il a fait, que leur Préjugé choque la Nature

90 de Dieu dans ses plus nobles attributs, f'ay bieu leu de livres : mais je n'avois pas encore veu qu'on se fust avisé d'attaquer les erreurs populaires par cet endroit là, qui est proprement le jugulum causse, et le véritable moyeu d'abréger cette controverse. Car comme il n'y a rien de plus propre à multi-

95 plier les Incidens d'un procei, que de contester sur la validité d'un Acte, c'est avoir beaucoup gagné que de convenir

que l'on s en tiendra à ce que portent les termes de l'Acte. Vous voulez qu'on mette la Philosophie à part, et qu'on ne juge des présages des Comètes que sur les idées que la Theoioo logie nous donne de la bonté, et de la sagesse de Dieu. Si on vous dispute votre prétention, vous vous batre% toute votre vie sur un Incident, jamais vous n'aurez terminé la question, s'il faut juger du fond de l'affaire par la Philosophie ou par la Théologie. Mais si on vous accorde vôtre prétention, 105 vous voilà en termes d'accommodement, ou du moins voilà un fort long embarras de Préliminaires oté.

Or c'est ce que fait cet Auteur, puis qu'il ne demande point ^ d'autre Juge que la Théologie, et qu'il veut bien se servir contre les présages de la Comète, des mêmes armes de la pieté 110 et de la Religion, desquelles ou s'est servi jusquicy en faveur de ces présages.

je dis la même chose pour l'autre grand retranchement

de l'opinion publique, c'est-à-dire l'expérience, dont on se

glorifie beaucoup. Faites voir par des exemples, et par des

115 raisons solides, que deux choses peuvent aller ensemble, sans

que l'une soit la cause ou le signe de l'autre, à peine vous

écouter a-t' on. Si vous pressez, les gens de vous répondre, ils

vous diront, qu'il paroit bien que vous avez étudié, et que

vous seriez capable avec vos souplesses de Rhétorique,

120 et de Philosophie de prouver que le blanc est noir, mais

que pour eux qui ne se piquent pas de tant d'esprit, ils

ne vont pas chercher tant de détours, qu'ils s'en tiennent

à l'expérience. He bien, leur dit cet Auteur, tenons nous

y, ne disputons plus sur l'autorité de l'expérience ;

125 voyons seulement si elle fait pour vous, ou contre vous,

je pretens qu'elle ne fait point pour vous. C'est ainsi qu'il

met ses Adversaires hors des gonds, et c'est ce qu'on appelle, batre les gens jusques sur leur propre fumier.

Ces manières m'ont fait concevoir bonne opinion de

130 l'Auteur, et j'ay cru facilement qu'un homme qui savoit si bien trouver le point de veiie, et le nœud d'une difficulté, méritait bien que l'on publiast son ouvrage. Si j'avois eu l'honneur de le connaître, j'aurais pris la liberté de lui donner quelques avis, avant que de le faire imprimer, fe

135 l'eusse exhorté à retoucher sa Dissertation, à se permettre moins d'écarts, à serrer un peu son s file, et ses pensées, car il reconnoit lui-même qu'il se donne beaucoup de liberté, parce qu'il n'écrit que pour un Ami. Mais ne sachant à qui m adresser, je nay peu l'exhorter à rien. Sur cela j'ay été en

140 balance quelque tems. Enfin je me suis déterminé à publier cette Lettre, après avoir meurement considéré, que toutes les digressions de l'Auteur sont instructives, curieuses, et divertissantes ; qu'il y en a qui contiennent une morale fort fine, et fort sensée ; qu'à la reserve de quelques esprits Géomètres,

145 pour lesquels cet ouvrage n'est point écrit, les Lecteurs ne sont pas fachei qu'on les promeine de lieu en lieu, pourveu qu'à l'exemple de cet Auteur, on les instruise en chemin faisant, et qu'on les rameine au lieu d'où on les avait ecartci. Combien y a-t'il de gens d'esprit, qui s'cnnuyent à la lecture d'un

150 ouvrage, qui resserre leur imagination en le tenant toujours appliquée sur un même sujet? Oui est-ce qui n'ayme la diversité? Quel plus grand charme qu'une Episode bien pratiquée ? J'ay donc cru enfin que les digressions fai raient plus de bien à cet ouvrage que de tort, et que le Lecteur qui se verroit

155 toujours servi de quelque trait d'Histoire curieux, ou de quelque Reflexion de bon goût (non publici saporis) ne

regretteroit pas d'avoir perdu de veiie la Comète, de teins en tems. Je ne sai même si cet ouvrage n'aura pas une destinée semblable à celle du Satyre et de la pcrdris de Protogene. Le

160 Satyre étoit proprement ce que le Peintre avoit eu en veiie, la perdris n'étoit qu'un accessoire : cependant les Connoisseurs s'arretoient si fort sur la perdris, qu'ils ne regardaient presque point le Satyre. Il pourra bien arriver aussi que ceux qui liront cette Lettre, trouvant dans les digressions je ne sais quoi de

165 plus vif, de plus libre, de plus singulier, ne fuiront cas de l'ouvrage, qu'à cause de ce qui y est hors d 'œuvre.

Je sai bien qu'on me dira qu'il y a dans cette Lettre quelques passages, qu'on trouve en une infinité d'autres livres : mais ce n'est pas une affaire. Car outre que la nouvelle

170 application d'un passage le peut faire passer pour une nouvelle pensée, et qu'il faudrait condamner presque toutes les citations, si on rejettoit comme des citations de contrebande, celles qui ont été déjà faites ; outre cela, dis-je, il faut considérer que c'est icy un de ces livres, qui sont faits pour le

175 Peuple, et pour ceux qui ne font pas profession d'étudier. On sait que les personnes de cet ordre n'ayant pas beaucoup de lecture pour l'ordinaire, voy eut pour la première fois, quand ils se donnent la peine de lire un livre, les histoires les plus rebâtîtes dont ce livre fait mention. Ainsi on peut s'assurer,

180 qu'il y a tel passage dans cette lettre, qui se trouve en mille autres lieux, qui ne viendra pourtant à la connaissance de ceux qui liront ce livre, que par le moyen de ce livre, et peut être n'y viendrait il jamais, si ce livre n'en eust fait mention.

185 Ceux qui blâment les Auteurs qui redisent ce que les autres ont déjà publié, ne sont pas toujours fort raisonnables. Car

que deviendraient tant d'honnêtes gens curieux, qui pour rien du monde ne lir oient un vieux livre François ; qui ne savent ni Grec, ni Latin, et qui ne lisent que des livres fraicbement

190 sortis de dessous la presse, si on n'osoit avancer aucune chose de ce qui a déjà été imprimé il y a 20, 30, jo, 80 ou 100 ans ? N'est-il pas vrai que ces Messieurs là qui méritent tant que les personnes d'étude travaillent pour eux, seraient réduits à la nécessité d'ignorer une infinité de pensées et

195 d'actions très remarquables ? Il faut considérer de plus, que si un Auteur n'osoit parler d'une chose des qu'un autre en aurait déjà parlé, il arriverait nécessairement qu'il faudrait ou ignorer presque tout ce qu'il y a de beau, ou acheter tout ce qui s'est jamais imprimé, ce qui est au-dessus des forces de

200 la plus part des Curieux. Outre que les matières dont on traiterait seroient dénuées de mille beauté^, et de mille preuves dont ou les illustre, en ramassant des choses qui saut répandues en une infinité de livres. Apres tout il faut prendre garde, qu'on ne fait pas imprimer des livres, pour apprendre

205 aux sçavans de la volée d'un Scaliger, d'un Saumaise, d'un P. Sirmond, des secrets dont ils n'ayent jamais ouï parler : si cela êtoit on aurait tort de se servir de citations. Mais ce n'est pas pour eux qu'au fait des livres, c'est à eux à en faire pour les autres : on en fait pour les Demi-Sçavaus, et pour

210 les Ignorans qui passent quelques heures à lire, afin d'apprendre quelque chose dans leur loisir, ou. eu cherchant à se desennuyer, ou en se délassant des occupations que leurs charges, ou leur naissance leur imposent. Et pour ceux là qui doute qu'il ne soit permis de se servir du travail d 'autrui,

215 pourveu qu'on ne s'approprie point la gloire de l'invent'wn ? Quoi qu'il en soit des Auteurs qui se copient les uns les

autres, dont je ne prêtais pas faire ici l'Apologie (car on verra bien tôt que cet Ecrit n'est pas de ce genre là) je ne croi pas qu'il y ait personne qui ne m'avoue, que quand on

220 fait un livre à l'usage de toute sorte de gens, comme est celui cy, et sur un sujet comme des Comètes, dont tout le monde est fort curieux de s'instruire, principalement lors qu'il en paroit, ou qu'il en a paru depuis peu, il n'y a point de danger de le parsemer de quelques traits Historiques, car plus

225 il est chargé d'érudition, plus aussi apprend il des choses à un nombre infini de gens, dont la curiosité est excitée, par le sujet et par la qualité de l'ouvrage. Ceux qui écrivent en Astronomes sur les Comètes ne pourroient pas se défendre par les mêmes raisons, s'ils s amu soient à citer quelques histoires,

230 parce que leurs livres sont si difficiles, et si pleins de cercles, et d'autres figures, qu'ils font peur à ceux qui ne sont pas du métier. On a évité toutes ces épines dans cette Lettre, et à peine y a-t'il quelque chose que les Dames ne puissent comprendre asseï aisément. Ce qui n'empêche pas qu'il n'y ait

235 quantité de choses pour les sçavans, et en gênerai une agréable diversité capable ou d'instruire, ou de toucher, ou de faire naitre de nouvelles idées, de quelque profession que l'on soit, f 'espère donc que le public approuvera le dessein que j'ay fait défaire imprimer cette pièce.

240 Mais j'ay été confirmé dans ce même dessein par une raison bien plus forte. J'ay seu de bonne part que le Docteur de Sorbonne à qui cette Lettre a été ecritte y prépare une réponse fort exacte et fort travaillée. Il serait fort a craindre veu son indifférence pour la qualité d'Auteur, qu'il ne se contentast de

245 travailler pour son Ami, si on ne l'engageait en publiant la lettre qu'il en a receiie, à faire part au public des belles et

savantes réflexions qu'il aura faites sur des points considérables; comme sont la conduite de la Providence à l'égard des anciens Payens : la question, si Dieu a fait des miracles

250 parmi eux, quoi qu'il seust qu'ils en deviendroient plus Idolâtres : la question, si Dieu a quelquefois établi des présages parmi les Infidèles : la question, si un effet purement naturel peut être un présage asseuré d'un événement contingent : la question, si l'Athéisme est pire que

25s l'Idolâtrie, et s'il est une source nécessaire de toute sorte de crimes : la question, si Dieu pouvoit aymer mieux que le monde fust sans la connoissance d'un Dieu, qu'engagé dans le culte abominable des Idoles, et plusieurs autres sur lesquelles un grand et savant théologien comme celui là,

260 peut avoir des pensées très instructives, et très dignes de voir le jour.

Je m estimerai fort heureux si je puis être cause que le public, après avoir vcu par mon moyen les reflexions de l'Auteur de cet ouvrage, sur ces belles matières, voye aussi celles du Doc-

265 teur tant sur les mêmes matières, que sur les pensées de l'Auteur. On ne connoit jamais bien la valeur d'un Paradoxe, qu'après que plusieurs sçavans personnages ont traité le poulet le contre (a).

Il est vrai aussi quelquefois qu'on la connoit moins après

270 cela. On n'y perd pas tout pourtant, car on connoit au moins les diverses veùes de ceux qui en ont parlé, ce qui augmente V étendue de nôtre esprit.

Si cet Ouvrage avoit le bonheur de déraciner entièrement de

(a) "Aaa Se ;jl5XXov iv eTt, r.n-zz ti as^ôvra lî/Of^s-Oa'. toodc xi\xo6<ji Ta tûv d[j.9t3|ÎT,T0,jv'tti>v Xôywv ô:/a'.ùi;iaTi.

Sic et credibiliora erunt quz dicenlur, si prius disputautium movienta rectè expenderimus. Aristot., de cselo, 1. I. ç. 10.

F esprit du Peuple, la peur qu'il a des Comètes, je tic m'en

27 5 fairois pas un eas de conscience, quoi que je ne sois pas du sentiment de l'Auteur, en ce qu'il dit, qu'il ne faut jamais faire quartier au mensonge ; car je tiens au contraire qu'il y a des opinions fausses, que l'on ne doit pas tacher de détruire, lors qu'elles servent d'un puissant motif à la pieté, et qu'on

280 n'en abuse pas pour des profits sordides et frauduleux. D'où vient donc que je travaille à la destruction de celle cy, dont l'avarice de personne ne peut abuser ? C'est parce que j'ay remarqué qu'elle est absolument inutile pour la reformation des mœurs. Je n' ay pas pris garde que depuis que la Comète a

285 paru, les Belles ayent eu moins d'envie d'avoir des Galans, et que celles qui aimoient à s'ajuster de l'air le plus propre à les faire paroiire jolies, ayent eu moins de soin de s'ajuster : les unes et les autres s'en laissoient conter comme de coutume, jusques sur les lieux où elles alloient contempler cette terrible

290 et menaçeante Comète. Je n'ay pas pris garde que ceux qui joùoient, ou qui alloient au Cabaret, etc., y aient renoncé depuis l'apparition de ce nouvel astre. Personne, que je sache, n'a diminué son train afin d'avoir de quoi nourrir plus de pauvres. Si quelques uns se sont réduits à moins de dépense,

295 afin de sauver une Terre qu'on alloit leur mettre en décret, je loue leur œconomie, mais ils me permettront de croire qu'ils n ont pas fait un acte de pénitence, par la crainte des jugemens de Dieu dénonce^ par la Comète. Ainsi l'on peut desabuser le monde, de ses erreurs à l'égard de la Comète, sans faire aucun

300 préjudice à la Morale.

Je ne voudrois point d'autre raison pour dégrader les Comètes de la qualité de signes de la colère de Dieu, que de dire que ce sont des signes qui ne menacent que d'une façon

vague et confuse, qui n'est propre à produire aucune véritable

305 conversion, car un mal qu'on voit en eloignement, ou par conjecture ne change pas nôtre conduite, comme il paroit par l'exemple des jeunes gens, qui savent qu'ils mourront un jour, ou qui songent qu'ils mourront peut être dans peu de tems. En sont ils pour cela plus prêts à mortifier leurs passions ?

310 Enfin, pour ne rien dissimuler, je confesse qu'ayant veu dans les manières de l'Auteur, cet air libre que l'on se donne quand on écrit à un Ami, mais non pas quand on veut se faire imprimer; je me suis fait une secrette joye de produire aux yeux du Public un Ouvrage qui representast naïvement les

315 sentimens de son Auteur. Il est rare d'en voir de cette nature. Ceux qui écrivent dans la veiie de publier leurs pensées s'accommodent au tems, et trahissent en mille rencontres le jugement qu'ils forment des choses, fe me suis rencontré diverses fois pendant mes voyages avec des Autheurs qui avaient pension

320 de l'Etat, ou qui travaillaient pour en avoir, et qui avoient publié plusieurs beaux éloges du Gouvernement et des Ministres, fe n'avois garde de me démasquer en leur présence, et je ne disois pas un mot sans y avoir pensé plus d'une fois, craignant qu'il ne m'echappast quelque terme de liberté, dont

325 ils me fissent un crime de félonie. Mais je m'appercevois en peu de tems, qu'ils se donnaient eux-mêmes la plus grande licence du monde, et j'étais tout surpris qu'au lieu de trouver un Auteur , je trouvais un homme qui parloit comme les autres. Mr. Pascal a raison de dire qu'il y a des gens qui masquent

330 toute la Nature(a). Il n'y a point de Roy parmi eux, mais un Auguste Monarque, point de Paris, mais une Capitale du

(a) Dans st's Pensées diverses.

Royaume. Ils sont toujours guindé^ jusques dans le discours familier, de sorte qu'au lieu qu'où croyait trouver un homme, l'on est tout étonné de rencontrer un Auteur. Mais ilarrive aussi

335 quelquefois, qu'au lieu qu'on croyoit trouver un Auteur, l'on est tout étonné de trouver un homme qui a oublié les fateries dont il a régalé les Puissances, et qui parle tout autrement qu'il n'écrit. C'est pourquoi pour la rareté du fait, je n'ay pas voulu laisser cchaper cette occasion de publier un livre où l'on

340 parle comme l'on pense, d'autant plus que cet Auteur ayant écrit sans aucune raison d'intérêt, et sans menacer tout le monde, a revêtu, pour ainsi dire, les louanges magnifiques qu'il donne au Roy, du caractère qui fait le véritable prix d'un Eloge. Cette circonstance suffiroit à un bon François

34S comme moi, pour procurer l'impression d'un livre.

AVERTISSEMENT AU LECTEUR (l)

Deux raisons qui m'ont paru considérables, m'obligent à mettre ici une petite Préface. Il m'a semblé nécessaire d'apprendre d'abord à mes lecteurs, I. Pourquoi le style de 5 cet Ouvrage est celui d'un Catholique Romain, soit qu'il s'agisse de Religion, soit qu'il s'agisse d'affaires d'Etat. II. Pourquoi cette troisième édition n'est pas telle que je Tavois promise.

On verra l'éclaircissement de la première de ces deux choses io dans le récit que je vais faire touchant l'origine de cet Ouvrage.

Comme j'étois Professeur en Philosophie à Sedan (2) lorsqu'il parut une Comète au mois de Décembre mille six cens quatre-vingt , je mctrouvois incessamment exposé aux questions 15 de plusieurs personnes curieuses, ou allarmées. fe rassûrois autant qu'il m'étoit possible ceux qui s'inquietoient de ce prétendu mauvais présage ; mais je ne gagnois que peu de chose

(1) En tête de la 30 éd.

(2) L'Académie protestante de Sedan était alors florissante. Pierre Jurieu y enseignait la théologie. Jacques Basnage qui y achevait ses études de théologie eut l'idée d'y faire entrer son ami Bayle en qualité de Professeur de Philosophie. Celui-ci passa brillamment ses thèses, fut reçu professeur le 2 novembre 1676 et le 11 fit l'ouverture de ses leçons publiques. Il resta six ans à Sedan, jusqu'à ce que l'Académie fut dissoute, par arrêt du 6 juillet 1681. (Delvolvé, Bayle, p. 18-19 ; Desmaiseaux, Vie de M. Bayle, La Haye, 1732, p. 42 sqq.).

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