A. Bien loin d'user de la sévérité de ce Prince
PENSÉES SUR LA COMÈTE 1 1 i
40 blocus, au lieu que toutes les villes qui n'étoient pas à la France, étoient dans de continuelles frayeurs, au milieu de leurs marais, de leurs inondations, de leurs Citadelles, et d'une prodigieuse quantité de troupes. Rien ne les assurait. S. M. n'avoit qu'à partir dans une saison qui
45 eust été seule un ennemi invincible à d'autres Conquerans, pour jetter une si grande peur dans toutes ces Villes, que la veùe d'un siège formé devant les plus fortes n'en pouvoit rasseurer aucune.
Ça donc été un grand bien pour les Villes qui passe-
50 rent au pouvoir du Roy l'an 1667 d'avoir été subjuguées par nôtre Invincible Monarque. Ça été d'ailleurs un bien au Roy d'avoir uni à ses Etats d'une manière si glorieuse tant de Villes florissantes : et un bien beaucoup plus considérable, qu'il n'est desavantageux à l'Espagne de les
55 avoir perdues, parce que leur situation fait que nôtre Roy en peut tirer de grandes utilitez, au lieu que la même situation est cause que le Roy d'Espagne ne s'en peut presque point servir. Ainsi j'ay droit de conclurre, que les evenemens de la Campagne de l'Isle, ont fait plus
60 de bien que de mal.
Que l'Espagne f air oit bien d'abandonner les Pays-Bas.
J'ay ouy dire à un habile homme que tous ces Etats
que le Roy d'Espagne possède dans des Pays éloignez,
détachez les uns des autres luy sont plus à charge, qu'ils
ne luy servent, et que s'il connoissoit ses véritables inte-
5 rets, il serait dans les sentimens du Roy Antiochus, qui
ayant été contraint après la perte de la bataille de Magnésie de céder aux Romains tout ce qu'il possedoit au deçà du mont Taurus, déclara qu'il s'estimoit fort obligé à ces Mrs. de ce qu'ils l'avoient déchargé du soin de garder
io un grand Pays, qu'il n'eust peu deffendre qu'avec des peines et des pertes continuelles (a). C'est à dire que si le Conseil d'Espagne connoissoit bien les véritables intérêts de la Couronne, il nous remercieroit d'avoir si considérablement diminué les soins qu'il
1 5 lui faloit prendre pour la conservation de tant de Villes, et souhaitteroit d'être entièrement délivré de cet embarras. On faisoit dire aux Espagnols pendant la longue guerre qu'ils ont eue avec la Hollande, Que leur maître aurait puni ces Rebelles il y a long-tems, si des considérations d'Etat
20 ne l'en empêchaient, mais qu'il conservoit ce Pays de contradiction comme le manège et la sale d'escrime de ses légitimes sujets, afin de les tenir en haleine par un exercice continuel (h). Je vous assure, Mr., que cette raison ne subsiste plus, et qu'il y a présentement si peu d'Espagnols, qui profitent
25 de l'occasion de s'aguerrir, que les guerres de Flandre leur fournissent, que ce n'est pas la peine d'en parler. Il vaudrait mieux dire qu'il faut conserver les Pays-Bas afin que l'humeur Françoise naturellement bouillante et ennemie du repos, trouvant là de quoi s'occuper, laisse
30 les Espagnols dans la paisible possession de leurs biens,
(a) Antiochus Magnus ille Rex Asix cum posteaquàm à Scipione devictus, Tauro tenus regnare jussus esset, omnemque banc Asiam qnx est mine nostra Provincia, amisisset, diccre est solitus, bénigne sibi à Populo Romano esse factuin, quod niiuis magna procurations libérâtes, modicis Regni tenninis ■uteretur. (Ciccr., Orat. pro Dcjot.)
(b) Voy. les Poésies Latines de Balsac, p. 43.
11. A. La citation de Cicevon est dans le texte. — C'est à dire que si le Conseil d'Espagne, etc., jusqu'à : Il est seur que S. M. C. est une addition de B.
et n'aille pas troubler la fainéantise qui s'est emparée de la Nation. Mais cela même devroit obliger le Conseil d'Espagne à se défaire de la Flandre, parce que si les Espagnols venoient à être attaqués dans leur pays, il est probable
35 qu'ils réveilleraient cette ancienne valeur qui les a rendus
si célèbres, et qu'ils ne se reposeraient pas, comme ils font,
du soin des affaires générales, sur la vigilance d'autrui.
Il est seur que S. M. C. gagnerait beaucoup à faire
cession des Pays-Bas qui lui restent, car outre qu'elle se
40 délivrerait de la peine de conserver un pays, d'où elle ne retire rien, et qui pour tout revenu n'envoyé en Espagne depuis plus de 50 ans, que des nouvelles à blanchir les cheveux à tous les Ministres d'Etat, il lui serait bien plus glorieux de s'en défaire de bonne grâce, que de s'en voir
45 dépouiller peu à peu en cent manières honteuses, comme sont, par exemple, les arrêts qu'on lui fait signifier par un sergent. Cette même cession ferait aussi l'avantage des Pays-Bas Espagnols, où on ne saurait voyager sans escorte, qu'on ne soit mis en chemise par les voleurs des
50 grands chemins, ce qui ne se fairoit pas sous la domination de la France. C'est dommage qu'un si beau Pays soit entre les mains d'un Maître qui ne peut pas seulement le deffendre contre les voleurs ; et doit on trouver mauvais que notre grand Prince, qui a toujours aimé les
55 Flamans, leur témoigne tant d'envie de les délivrer des Garnisons Espagnolles, qui au lieu de les protéger, volent impunément par tout, comme si les voyageurs dévoient porter la peine de ce qu'on n'a pas assez d'argent à Madrit, pour payer les Soldats de Flandre ?