‹ Pensées diverses sur la comèteChapitre 82 sur 167 · A. Ciceron ne croit pas · texte numérisé non relu

A. Ciceron ne croit pas

(1) « En effet laissant à part les dogmes, les cultes et la Religion mesme dans le fond, on ne pouvoit contester à la société des Payens toutes ces marques extérieures sur lesquelles on veut fonder l'Autorité et les Chrétiens n'étaient pas en état de s'égaler à eus à cet égard. Voulez-vous le consentement des Peuples ? Toute la terre estoit à eux. Cherchez-vous l'antiquité ? ils estoient presque de tout tems...

Il n'y avoit donc rien qui pust ouvrir la bouche aux Apôtres que la fausseté de la Religion Payenne et la vérité de la Chrétienne. Mais il faloit entrer pour cela dans la voye de l'examen et y faire entrer les Peuples qu'ils desiraient convertir. » (La défense de la Reformation, par Claude, p. 67-8).

25 moignages bien autorisez, qu'Apollon avoit rendu une infinité de vrais Oracles. Mais ce n'est rien dans le fond, pourveu qu'on nie le Principe sur lequel ce raisonnement est appuyé savoir, que les opinions généralement établies sont vrayes ( i ), et qu'on fasse voir qu'il n'y a rien de plus faux que

30 cette maxime, par l'exemple même de l'Oracle d'Apollon que l'on consultoit de toutes parts, quoi que ses réponses ambiguës eussent été un piège funeste à plusieurs Nations, et ne fussent après tout qu'une imposture abominable. Il n'est pas d'ailleurs fort difficile de prouver qu'on nie ce

35 principe avec raison, car on découvre tous les jours mille beveiies dans les opinions les plus générales, comme sont par exemple celles qui regardent la Canicule. Non seulement la raison nous montre qu'il n'y a rien de plus faux que la prétendue chaleur de cet Asterisme, mais l'expe-

40 rience aussi nous fait voir, quand on se donne la peine d'y prendre garde, qu'il arrive plus souvent, que le mois d'Août n'est pas le plus chaud de toute l'année, qu'il n'arrive qu'il le soit.

(1) Van Dale affirmera avec une égale énergie les droits de la critique rationnelle qui ne peut se « résoudre à recevoir des Positions non prouvées, sur l'autorité de qui que ce soit au monde. » (Lettre de Monsieur Van Dale à un de ses amis au sujet des livres des Oracles des Payais. (Nouvelles de la Repub. des Lettres, mai 1687.) Cf. Hist. des Oracles, éd. Maigron. Introduction.

Dans sa réponse au livre de Fontenelle (1707) le P. Baltus se fait le défenseur du Consentement universel. « Il faut en effet avoir bien du courage pour s'opposer au sentiment de tout le monde et encore plus pour attaquer, non pas quelques Poètes ou quelques Orateurs payens ; mais tout ce qu'il y a de plus sçavant et de plus respectable dans toute l'antiquité chrétienne ; et pour entreprendre de faire passer les Pères de l'Eglise pour des gens qui raisonnaient mal, et qui avançoient souvent bien des choses qu'ils ne pouvoient prouver par des raisons suffisantes. » P. 7-9.

Pensées sur la Comète.

Exemples de quelques opinions générales qui sont fausses.

Ce qu'on a coutume de dire de certains remèdes, qu'il faut y avoir de la foy si on veut qu'ils fassent leur effet, se peut appliquer à quantité de Traditions. Voulez vous n'en être pas desabusé, croyez les sans les examiner, car 5 si vous vous amusez à vous en eclaircir par vous même avec un esprit difficile, vous trouverez bien tôt que l'expérience ne s'accorde pas avec la voix publique (1). En voici des exemples.

S'il y a des corps alertes dont les influences puissent

10 être de quelque vertu à l'égard de la Terre, c'est sans doutte la Lune à cause qu'elle en est fort proche. Ainsi est on fort persuadé qu'elle est cause de bien de choses. C'est elle qui fait croitre et decroitre la moûelle et la cervelle des animaux : qui ronge les pierres : qui reigle le

! ^ froid et le chaud, les pluyes et les orages. Car si le tems est à la pluie lors qu'on a nouvelle Lune, ne vous attendez pas à voir revenir le beau tems avant que la Lune soit pleine. Si alors la pluie ne cesse pas, faites vôtre conte qu'elle durera jusqu'au renouveau de la Lune : et ainsi

(1) Depuis longtemps, Bayle autant par tournure d'esprit que par sujte de son éducation cartésienne avait défiance des opinions fondées sur le consentement général. En 1671, il écrit à son père que parmi ses maîtres de Genève, il préfère M. Tronchin parce qu'il est<r dégagé de toutes les opinions populaires et de ces sentiments généraux qui n'ont point d'autre fondement que parce qu'ils ont été crus par ceux qui nous ont précédés, sans être soutenus de l'autorité de l'Ecriture. » (Œuv. div. Tom. I. Lettre III à sou père, p. 106. Cité par Delvolvé, p. 13.) Cf. Répons, aux questions d'un provincial, 2° partie, ch. 99.

20 de la sécheresse, de la gelée, etc. par la raison, que c'est aux Conjonctions et aux Oppositions de la Lune qu'il appartient de changer le tems. Et de là vient que parce que dans la Conversation on retombe fort souvent sur le discours de la pluye, du froid, de la sécheresse, ou de

25 choses semblables, on entend si souvent ceux qui se plaignent du tems qu'il fait, s'entre-consoler par l'espérance de la nouvelle ou de la pleine Lune, qui, à ce qu'ils prétendent, v apportera du changement. Vous ne me nierez pas, Mr., que ce ne soient là de ces sentimens qui sont de

30 tout Pays, et communs à toute sorte de personnes.

Cependant ceux (a) qui ont pris la peine d'examiner l'article de la moùelle des animaux des vingt et trente années de suitte, ont remarqué qu'en quelque état que soit la Lune, on trouve des os qui ont beaucoup de

35 moùelle, et d'autres qui en ont fort peu : ce qui fait voir que la Lune n'a point de part à tout cela non plus qu'à la plénitude plus ou moins grande des ecrevices et des huitres, car on a remarqué aussi qu'elle ne roule point selon les vicissitudes de la Lune, quoi qu'en dise l'erreur popu-

40 laire. Je dis la même chose touchant le changement du tems et je soutiens après y avoir souvent pris garde, qu'il n'est affecté à aucun état de la Lune que ce puisse être, et qu'il n'y a aucun jour dans le mois Lunaire où le passage de la pluye au beau tems, du dégel à la gelée, par exem -

45 pie, se fasse plutôt que dans tous les autres. Si nous avions des observations bien suivies nous trouverions que la température de l'air se conforme si peu à la nouvelle ou à la pleine Lune, qu'on conteroit autant de mois où le

(a) Mr. Rohault, Phys., 2. part., ch. 2J. — L'Art de Pens., ch. 18, part. ].

31. C. ceux qui ont pris la peine 20 et 30 années de suite d'examiner la moùelle des.inimaux.

tems a été sec quoi que le retour de la Lune eût été plu- 50 vieux, que des mois pluvieux après un retour de Lune pluvieux, et au contraire : tant il est vrai que les changemens du tems ne suivent aucune reigle qui nous soit connue.

Il me seroit aisé de montrer que la raison est en cecy 5 5 tout à fait contre le sentiment commun : mais j'ayme mieux me servir de l'expérience, et mettre en fait que si on y prend garde exactement, on la trouvera contraire à ce que tout le monde débite, et sur cela je remarque qu'il n'est pas étonnant qu'une erreur devienne générale veu le 60 peu de soin qu'ont les hommes de consulter la raison quand ils ajoutent foy à ce qu'ils entendent dire à d'autres, et le peu de profit qu'ils font des occasions qui leur sont offertes de se détromper (1).

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