‹ Pensées diverses sur la comèteChapitre 83 sur 167 · C. si l'on y prend bien garde · texte numérisé non relu

C. si l'on y prend bien garde

(1) Bayle revient longuement sur ces idées dans la Continuation des Pensées diverses :

« Qui peut révoquer en doute qu'il n'y ait beaucoup d'erreurs capitales qui ont plus de sectateurs, que les doctrines à quoi elles sont opposées ? Ceux qui connoissent la véritable Religion, ne sont-ils pas en plus petit nombre que ceux qui errent sur le culte du vrai Dieu ? La vertu et l'orthodoxie sont à peu près dans les mêmes termes. Les gens de bien sont fort rares, apparent ravi liantes in gurgite vaste. . En un mot la vérité perdrait hautement sa cause si elle étoit décidée a la pluralité des voix. » (§ IV.)

« La justice, la raison et la prudence sont du côté du petit nombre en cent occasions, et tel qui est seul de son avis opine plus sagement que tout le reste de la compagnie. Les plus sages tètes d'une assemblée ont trèssouvent le déplaisir de voir que la cabale des jeunes gens emportez et peu éclairez obtient à la pluralité des suffrages une décision inique, téméraire et pernicieuse. »

(Voyez M. Arnauld Apol. pour les Cathol., p. 94 où il parle du décret de la Sorbonne contre Henri III.)

Il est naturellement amené à étendre sa critique à la preuve de l'existence de Dieu par le consentement universel qu'il discute et combat à l'aide d'une argumentation serrée et ingénieuse dans les 5 7-58 de la Continuation des Pensées diverses. Il rappelle qu'un Docteur en Théologie, Anglais de Nation, et Protestant de Religion,

Permettez moi de vous demander, Mr., si vous avez

65 jamais pris garde à cette multitude d'Autheurs, qui ont dit les uns après les autres, qu'un homme pesé plus à jeun, qu'après Je repas ; qu'un tambour de peau de brebis se crevé au son d'un tambour de peau de loup ; que les vipères font mourir leurs meres en sortant de leur ventre, et donnent occasion à la

70 mort de leurs pères au premier moment qu'elles sont formées, et plusieurs autres choses de cette nature. On ne s'est pas contenté de raporter cela comme des faits avérez, on a pris encore la peine d'en rechercher la cause, on a fait des exclamations là dessus à perte de veùe, les moralitez ont

75 été de la partie, les Avocats s'en sont fait honneur dans le Barreau, les Prédicateurs en ont tiré mille belles comparaisons, on a donné dans les Classes une infinité de Thèmes sur ce sujet. Cependant ce sont toutes choses contraires à l'expérience, comme l'ont vérifié ceux qui

80 ont eu la curiosité de s'en eclaircir.

Quelle est la véritable cause de l'autorité d'une opinion.

Il paroit de là que les Sçavans sont quelquefois une aussi méchante caution que le Peuple, et qu'une Tradition fortifiée de leur témoignage n'est pas pour cela exemte

Samuel Parker a rejeté tout à fait la preuve de l'existence de Dieu par le consentement général des Peuples. (Disput. 6, de Deo et Providentia divina. Sect. ij, p. 541 sqq.)

Il contredit par là ce qu'il soutient lui-même au § CCXIX de ses Pensées diverses.

de fausseté. Il ne faut donc pas que le nom et le titre de 5 sçavant nous en impose (i). Que savons nous si ce grand Docteur qui avance quelque doctrine a aporté plus de façon à s'en convaincre qu'un ignorant qui l'a crue sans l'examiner ? Si le Docteur en a fait autant, sa voiK n'a pas plus d'autorité que celle de l'autre, puis qu'il est certain

10 que le témoignage d'un homme ne doit avoir de force qu'à proportion du degré de certitude qu'il s'est acquis en s'instruisant pleinement du fait.

Je vous l'ay déjà dit et je le répète encore ; un sentiment ne peut devenir probable par la multitude de ceux

15 qui le suivent, qu'autant qu'il a paru vrai à plusieurs independemment de toute prévention et par la seule force d'un examen judicieux, accompagné d'exactitude, et d'une grande intelligence des choses : et comme on a fort bien dit qu'un témoin qui a veu est plus croyable que dix qui

20 parlent par ouï dire (a) ; on peut aussi asseurer qu'un habile homme qui ne débite que ce qu'il a extrêmement médité, et qu'il a trouvé à l'épreuve de tous ses doutes, donne plus de poids à son sentiment, que cent mille

(z)Phtris est oculatus testis niais, qttam auriti decem. (Plan!.)

(1) « Il n'y a rien de plus dangereux que d'avoir trop de déférence pour l'autorité de celui qui nous enseigne (a) ; car le préjugé de son mérite fait adopter tous ses dogmes, sans que l'on se donne la peine d'examiner s'il les prouve par de solides raisons. Les sectateurs qu'il se fait augmentent l'autorité de sa doctrine, et ainsi l'on se dispense de plus en plus de la peine de l'examen, on se contente de grossir le nombre. Les erreurs passent des pères aux fils, et se multiplient, et se greffent les unes sur les autres. » (Cont. des Pensées, p. 18).

(a) Obest plerumque iis qui discere volunt auctoritas eorum gui se docere profitentur. Dtsinunt enim suum judicium adhibere : id habent ratum quod ab eo quetu probant judicattttn vident. [Cicero de Mat. Deor. lib. I, circa init.)

Montaigne cite également cette pensée de Cicéron dans son chapitre de l'Institution des enfants.

esprits vulgaires qui se suivent comme des moutons, et se -25 reposent de tout sur la bonne foy d'autruy. Et c'est à cause de cela sans doute que Themistius et Ciceron ont déclaré si nettement, le premier qu'il croiroit plutôt à ce que Platon lui feroit entendre d'un signe de tête, qu'à ce que tous les autres Philosophes lui affirmeroient avec ser- 30 ment : et le dernier que la seule autorité de Platon sans aucune preuve briseroit toute l'incrédulité de son esprit (a).

Qu'il ne faut pas juger en Philosophie par la pluralité

des voix.

Je n'approuve pas ces manières, mais j'en reviens toujours là, qu'il ne faut pas conter les voix, qu'il faut les peser, et que la méthode de décider une controverse à la pluralité des voix, est sujette à tant d'injustices (b), qu'il

5 n'y a que l'impossibilité de faire autrement qui la rende légitime en certains cas. Vous voyez assez d'où nait cette impossibilité, c'est qu'il n'y a personne sur la terre qui puisse déterminer au juste combien un suffrage vaut plus que l'autre, qui ait ni la jurisdiction ni les lumières

10 nécessaires pour réduire les opinions des membres d'une compagnie, chacune à son juste prix, de sorte qu'il faut

(a) Ut enim rationem Plato nullam afferret, vide quid bomini trihuam, tpsà autoritate me frangeret. (Tusculan, I.)

(b) Sed hoc pluribus visum est, numerantur enim sententix non ponderantur, nec aliud in publico consilio potest fieri, in quo nihil est tam inzquale, quant xqualitas ipsa, nom cum sit împar pruaentia, par omnium jus. est. (Plinius, epist. 12, 1. 2.)

13e PENSÉES SUR LA COMÈTE

nécessairement tolérer que l'une vaille autant que l'autre dans certains cas. Mais puis que les Controverses de Philosophie ne sont pas de cette espèce, il nous est fort per-

15 mis de conter pour rien les suffrages d'une infinité de gens crédules et superstitieux, et d'acquiescer plutôt aux raisons d'un petit nombre de Philosophes. Ainsi, Mr., sans avoir égard à vôtre Vox pûpuli, vox Dei, qui autoriseroit les pensées les plus ridicules, si on y votlloit déférer •

20 je serois fort d'avis qu'on examinast premièrement s'il est vrai que les années qui ont suivi de prés les Comètes ayent toujours été remarquables par des evenemens plus tragiques que ceux qu'on voit arriver dans d'autres tems. Si on trouvoit que la chose fust ainsi, on pousseroit ses

25 recherches plus loin, et on examineroit quelle peut être la cause de la liaison de ces evenemens tragiques avec les Comètes. Si on trouvoit que la chose fust autrement, on tacheroit de desabuser le monde de ses fausses imaginations sur ce point là, et on ne fairait pas plus de cas de la

30 fausseté, sous prétexte qu'elle seroit répandue par tout le monde, que si elle n'étoit que la maladie de deux ou trois personnes, aussi bien comme le remarque Ciceron, n'y a-t-il point d'apparence de faire cas d'un jugement rendu par une multitude de personnes, dont chacune prise à

3 S part est si peu capable de connoître la chose, que son sentiment n'est d'aucune considération (a).

(a) An qtticquam stvltius qnam qtws singiilcs, sicut operarios barharosque Contettlnat, eos aliquidputare esse unhersos ? (Tusculnii, On.rst. 5.)

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