C. que Dieu nous envoie
(1) « Supposons maintenant que les Comètes annoncent quelque grand desastre, quel prognostic tirera-t'on du très grand nombre de Comètes qui sont invisibles aux Habitans de la Terre ? Car en effet il y en a beaucoup que nous ne voyons pas, parce qu'elles ne sortent jamais de la trop grande lumière du soleil qui les offusque et Possidonius raporte qu'une Comète parut seulement pendant une éclipse de soleil. Mais ce desastre qu'elles annoncent, où et à qui l'annoncent-elles ? Il y a tant de Roys, tant de Princes, tant de grands Hommes que, s'il faloit allumer une Comète pour la mort de chacun d'eux, le Ciel en seroit épuisé il y a longtemps. » (Comiers, Merc. Galant., p. 13?.)
je viens de vous proposer, il faut croire que les Comètes sont des ouvrages de la Nature, qui sans aucun raport au bonheur ou au malheur de l'homme, sont portez d'un
65 lieu en un autre selon les loix générales du mouvement, et qui s'approchent plus ou moins du Soleil, et paroissent en un tems plutôt qu'en un autre, parce que la rencontre des autres corps à laquelle Dieu accommode son concours, le demande ainsi. Et comme vous ne sauriez soutenir que
70 les Comètes qui ont paru à deux ou trois personnes seulement, aycntété des signes, avouez qu'il y a des Comètes qui ne signifient rien. D'où il s'ensuit qu'il n'y en a aucune qui présage quelque chose, parce que la différence qu'il y a entre une Comète qui ne paroit pas au public, et
75 une Comète qui paroit à tout le monde, consiste uniquement en ce que l'une est plus éloignée de nous, ou plus petite, ou plus proche du Soleil que l'autre, ce qui ne fait pas une diversité de nature. Au premier jour je vous écrirai quelque chose qui sera plus de vôtre ressort.
A..., ce 25 de May, 1681.
VII. Raison, tirée de la Théologie. One si les Comètes étaient un présage de malheur, Dieu auroit fait des miracles, pour confirmer ïldolatrie dans le monde.
Je pourrais, Mr. me servir de toutes ces raisons et de plusieurs autres encore, et les fortifier contre toutes les objections qu'on me pourrait faire : mais j'y renonce puis
78. La phrase : Au premier jour... et la date ne sont pas dans A.
que vous n'êtes prenable que par des argumens Thcologi- S ques. En voicy un que je ne me souviens pas d'avoir jamais leu, et qui me vint dans l'esprit l'un de ces jours en reveillant les vieilles idées de la Comète de 1665.
Un Ecclésiastique de mes amis qui avoit souvent essayé en vain de me persuader, que ce Phénomène étoit de
10 mauvais augure, n'eût pas plutôt seu la mort de Philippe IV Roy d'Espagne, qu'il me vint voir exprez pour m'accabler de cette grande objection, et débuta par me demander d'un air triomphant, si j'aurois encore l'opiniâtreté de soutenir après un tel exemple, que les Comètes ne font
15 aucun mal au monde ? Il y a beaucoup d'apparence qu'il n'eust pas été fâché de me pouvoir dire, pour fortifier son objection, ce que Mr. de Bassompierre écrivit à Mr. de Luines, l'an 1621 peu après la mort du Roy Philippes III. 77 me semble que la Comète, dont nous nous mocquions à
20 St. Germain, ne s'est pas moquée, d'avoir mis par terre en deux mois un Pape, un Grand Duc, et un Roy d'Espagne (a); car comme on a dit des railleurs de profession, qu'ils aiment mieux, perdre un ami qu'un bon mot, ceux qui sont entêtez des présages, pourraient bien souhaiter plutôt
25 la mort de deux ou de trois Souverains, que de voir la nullité de leurs prophéties à l'exemple de ces Médecins qui voyent de mauvais œil la guerison des malades qu'ils avoient abandonnez.
Je répondis à mon Ami, pour m'accommoder à sa Pro-
30 fession, que Dieu ne faisant rien en vain, n'avoit point sans doute montré des Comètes, ou pour avancer la mort du Roy d'Espagne, ou pour la présager ; qu'un Prince
(a) Bassomp., Ambassad. d'Esp.
11. A. du Roy d'Espagne, Père de nôtre Incomparable Reyne. 15. Il y a beaucoup d'apparence jusqu'à : Je répondis à mon Ami manque dans A qui continue par : Je lui répondis...
accablé de maux et d'infirmitez, et qui ne vivoit depuis assez long tems qu'à force de chicaner le terrain contre la
35 Nature, par toutes les inventions de la Médecine, pouvoit assurément mourir, sans qu'il fust besoin afin de lui ôter la vie, d'allumer dans les cieux un corps cent fois plus grand que la terre, et rempli, comme la boëte de Pandore, de toute sorte de malédictions, et qu'il étoit si peu neces-
40 saire que Dieu avertit le monde qu'il vouloit retirer le Roy d'Espagne, que toute l'Europe s'étonnoit qu'il eust peu résister si long tems à ses maladies. On n'eût rien à me répliquer. Faisant reflexion l'autre jour sur cette pensée, il me vint dans l'esprit que ceux qui soutiennent
45 les présages des Comètes font faire à Dieu des choses non seulement très inutiles, mais aussi très indignes de sa sainteté. Voici comment je le prouve.
Que les Comètes ne peuvent présager le mal qu'en qualité de signes.
Il est de Foy que la liberté de l'homme est au dessus des influences des Astres, et qu'aucune qualité physique ne la porte nécessairement au mal. Je conclus de là que les Comètes ne sont point la cause des guerres qui s'allu- 5 ment dans le monde, puis que le dessein de faire la guerre, aussi bien que les actes d'hostilité qui se commettent en
35. A. pouvoit assurément mourir, sans qu'il fust besoin d'allumer dans les cieux un corps cent fois plus grand que la terre, et rempli, comme la boëte de Pandore, de toute sorte de malédictions, afin de lui
ôter la vie.
conséquence sont tous effects du libre arbitre de l'homme . Ainsi les Comètes ne peuvent être tout au plus qu'un signal des maux, qui sont prêts à fondre sur la terre,
10 lequel Dieu étale aux veux de l'Univers, afin de porter les hommes à prévenir par leur pénitence, l'horrible tempête dont ils sont menacez ; car je ne vois point qu'on puisse seulement soutenir que les atomes d'une Comète ayent la vertu de produire la peste, la famine, ou quelque autre
15 altération dans nos Elemens. Ma première raison le prouve d'une manière invincible.
Soit donc conclu, que les Comètes ne sont qu'un signe des maux à venir.
Que les Comètes ne peuvent être des signes du mal à venir sans être formées miraculeusement.
Il s'ensuit de là que ce sont des corps formez extraordinairement, et hors de l'enchainure des causes secondes. Car s'ils étoient produits par la vertu et selon le progrez naturel des causes secondes, ils ne pourroient signifier S pour le teins à venir, que les effects que nous connoîtrions avoir une liaison nécessaire avec eux, et ainsi ils ne pre-
15. A. Au lieu de la phrase : Ma première raison le prouve d'une manière invincible, on lit : ou que s'ils ont cette vertu, ce soit d'eux qu'il faudroit faire venir de si loin, que Dieu se veuille servir pour produire ces effets là, au préjudice de tant d'autres causes plus à portée de les produire, et de cette sagesse adorable qui met en action les differens corps de l'Univers par les voyes les plus simples et les plus courtes. Soit donc conclu tant pour cette raison, que pour celles que j'ay raportées cy dessus, que les Comètes ne sont qu'un signe des maux à venir.
sageroient ni la guerre, ni la peste, ni la famine, parce qu'il est de foi, que les actes libres de l'homme, tels que sont les guerres, n'ont point de liaison nécessaire avec les
10 qualitez d'aucun corps, et que la raison ne nous fait appercevoir dans la peste ni dans la famine aucune dépendance nécessaire des Comètes. C'est donc Dieu qui forme miraculeusement les Comètes afin qu'elles avertissent les hommes des malheurs qui leur sont préparez s'ils ne se
1 5 repentent, et qui leur donne une élévation et un mouvement qui les rendent visibles à tous les Peuples de la Terre, afin qu'il n'y ait personne qui en puisse prétendre cause d'ignorance.
Etrange conséquence qui naîtroit de ce que les Comètes seroient formées par miracle.
Or voyez un peu, Mr. la terrible conséquence qui nait de cela ; c'est que Dieu a fait quantité de miracles des plus insignes, pour ranimer presque par toute la terre le zèle languissant des Idolâtres, et pour les obliger à offrir des 5 sacrifices, des vœux, et des prières à leurs fausses Divinitez avec plus de dévotion qu'ils n'avoient accoutumé de faire car comme avant l'établissement du Christianisme, Dieu n'étoit connu que dans un petit coin de la Judée, et qu'il avait abandonné toutes les autres Nations du monde 10 dans les voyes de leur égarement (a), on ne savoit dans le monde ce que c'étoit que d'appaiser le vrai Dieu quand il
(a) Act. ApostoL, Cap. 14, v. 1$.
paroissoit irrite. Tout ce qu'on savoit faire dans cette consternation, c'étoit de se prosterner devant les Idoles, de leur immoler des victimes, de consulter les Démons, 15 et de faire par leur conseil tout ce qui étoit le plus désagréable à Dieu. De sorte qu'allumer des Comètes dans les Cieux, n'étoit à proprement parler, que faire redoubler les actes d'Idolâtrie ; et naturellement parlant c'étoit tout ce que Dieu s'en devoit promettre.
20 Je ne nie pas qu'il n'y ait eu des gens de bon sens parmi les Payens, qui ont reconnu que le véritable moyen de plaire à la Divinité, n'étoit pas d'offrir de somptueuses Hécatombes en son honneur, mais de vivre justement, et que c'étoit là le véritable sacrifice qui appaisoit le Ciel 25 irrité.
Immunis aram si tetigit matins,
Non sumptuosa blandior hostia,
Mollibit aversos Pénates
Faire pio et saliente mica (a).
30 Mais quoi qu'il en soit, ce n'étoit pas à cela qu'ils avoient recours, quand ils vouloient desarmer la colère de Dieu. Ils ne s'avisoient pas de renoncer à leur orgueil et à la haine qu'ils avoient pour leurs ennemis ; de pardonner les injures qu'ils avoient receiis ; de mortifier leur convoitise ;
35 de rompre avec leurs Maîtresses ; de s'humilier intérieurement devant Dieu par une vive douleur de n'avoir pas été vertueux ; de promettre une conversion de cœur, et une reforme générale de leurs pensées, de leurs discours, et de leurs actes. C'étoient des choses trop difficiles et qui
40 ne s'achettent pas. Ils aimoient mieux qu'il leur en coutast de l'argent à faire construire des chapelles, à remplir de dons et d'oblations les Temples des Dieux, et à contri-
(fi)Horat., Od. 2}, 1. ;.
l6û PENSÉES SUR LA COMÈTE
buer aux frais de toutes les expiations que les livres Sybillins, ou les Oracles, ou les Augures, ou les Prêtres
45 en gênerai ordonneroient. Et c'est la raison pourquoi les Démons qui par des Jugemens de Dieu que nous devons adorer avec humilité, se joiioient de la crédulité des Peuples, excitoient le plus qu'ils pouvoient de Phénomènes extraordinaires, voyant bien qu'à coup seur cela fomente-
50 roit l'Idolatrie(i), et maintiendroit en vigueur les sacrifices, les fêtes, et la superstition du Paganisme.
Les Démons entretenaient les superstitions en produisant des prodiges.
Si Brennus à la tête des Gaulois eut pillé le Temple de Delphes, le zèle de tous les Peuples à consulter le Démon qui y rendoit des oracles, et à lui faire des presens magnifiques, eut été fort exposé au péril d'un grand relâche- 5 ment. Aussi le Diable ne s'épargna-t-il pas pour prévenir ce rude coup. Il fit dire par la Prêtresse, qu'il n'abandon-