DES LIVRES SAINTS ET DES PRÊTRES
et la religion y sont d'accord. Il y a, dans ceux des jansénistes, de la tristesse et une judicieuse contrainte, parce que la nature y est perpétuellement mise aux fers par la religion.
Les jansénistes disent qu'il faut aimer Dieu, et les jésuites le font aimer. La doctrine de ceux-ci est remplie d'inexactitudes et d'erreurs peut-être; mais, chose singulière , et cependant incontestable , ils dirigent mieux.
GXXXIII.
Les jansénistes aiment mieux la règle que le bien ; les jésuites préfèrent le bien à la règle. Les premiers sont plus essentiellement savants, les seconds plus essentiellement pieux. Aller au bien par toute voie semblait la devise des uns ; observer la règle à tout prix était la devise des autres. La première de ces maximes, il est b(m de la dire aux hommes : elle ne peut les égarer. La deuxième, on doit quelquefois la pratiquer, mais il ne faut la conseiller jamais. Les gens de bien très-éprouvés sont les seuls qui n'en puissent pas abuser-
Le janséniste attend la grâce de Dieu, comme le quiétiste sa présence; le premier attend avec crainte, et le second avec langueur; l'un se soumet, l'autre se résigne, très-inégalement passifs, mais également fatalistes.
Les jarsénistes font de la grâce une espèce de quatrième personne de la sainte Trinité; ils sont, sans le croire et sans le vouloir, quaternitaux . Saint Paul et saint Augustin, trop étudiés, ou étudiés uniquement, ont tout perdu, si on ose le dire. Au lieu de grâce, dites
aide, secours, influence divine, céleste rosée : on s'entend alors. Ce mot est comme un talisman dont on peut briser le prestige et le maléfice en le traduisant ; on en dissout le danger par l'analyse. Personnifier les mots est uii mai funeste en théologie.
Les jansénistes ont trop d'horreur de la nature, qui est cependant l'œuvre de Dieu. Dieu avait mis en elle plus d'incorruptibilité qu'ils ne le supposent; en sorte que l'infection absolue de la masse était impossible. Ils ôtent au bienfait de la création, pour donner au bienfait de la rédemption, au Père pour donner au Fils.
Les philosophes pardonnent au jansénisme, parce |uele jansénisme est une espèce de philosophie.
Dieu est Dieu ; le monde est un lieu; la matière est une apparence; le corps est le moule de l'âme ; la vie est un commencement.
Tous les êtres viennent de peu, et peu s'en faut qu'ils ne viennent de rien. Un chêne naît d'un gland, un homme d'une goutte d'eau. Et dans ce gland, dans cette goutte d'eau , combien de superfluités ! Tout germe n'occupe qu'un point! Le trop contient Tassez; il en est le lieu nécessaire et l'aliment indispensable, au moins dans ses commencements. Nul ne doit le souffrir en soi; mais il faut l'aimer dans le monde; car il n'y aurait nulle part assez de rien, s'il n'y avait pas toujours un peu de trop de chaque chose en quelque lieu.
La vérité consiste à concevoir ou à imaginer les personnes ou les choses, comme Dieu les voit;, et la vertu à se donner de la bonté ; et la bonté, si elle est parfaite, à n'avoir que le« sentiments qu'on peut croire qu'aurai! un ange, si, devenu ce que nous sommes, en demeurant tout ce qu'il est, il était mis à notre place, et voyait ce que nous voyons.
La sagesse est le repos dans la lumière ; mais c'est la lumière elle-même qui, par le jour qu'elle répand et les prestiges qu'elle opère, en colorant les abstractions comme de légères nuées, et en prêtant à l'évidence l'éclat de la sérénité, excite souvent la sagesse à se jouer dans ses rayons.
Il n'y a de beau que Dieu ; et, après Dieu, ce qu'il y a de plus beau, c'est l'âme; et après l'âme, la pensée; et après la pensée, la parole. Or donc, plus une âme est semblable à Dieu, plus une pensée est semblable à une âme, et plus une parole est semblable à une pensée, plus tout cela est beau,
Voici de plus graves pensées; je parlerai plus gravement.
La volonté de Dieu dépend de sa sagesse, de sa bonté, de sa justice, et borne seule son pouvoir. Tout ce qui est mal sera puni ; tout ce qui est bien sera compté, et rien ne sera exigé que ce qui aura été possible.
L'amour des corps sépare les âmes de Dieu, car Dieu n'a point l'amour des corps. L'horreur du mal unit à Dieu, car Dieu a le mal en horreur. Mais il aime toutes les âmes, même celles qui aiment le mal, si elles conservent quelque amour pour lui et quelque horreur pour elles-mêmes, au fond de leurs égarements- Ce que nous aimons malgré nous, par la force de la matière, il ne iaut pas l'aimer par choix, ou de notre consentement, car alors on l'aimerait trop, et c'est là que serait le mal.
Etablir le règne de Dieu, ou l'existence de tout bien, est la loi de la politique, eu du gouvernement des peuples, et celle de l'économique, ou du gouvernement de la maison, et celle aussi de la morale, ou du gouver-
nement de soi. La loi est ce qui oblige, et dont rien ne peut dispenser, pas même la bonté de Dieu.
Je reprends ma joie et mes ailes, et je vole à d'autres clartés.
Un objet , quel qu'il soit , nous est plus ou moini agréable, selon qu'il est, dans tous ses points, plus ou moins nettement semblable à son type ou à son modèle, qui est dans les idées de Dieu. Nos qualités sont plus ou moins louables, et même plus ou moins réelles, plus ou moins éminentes, plus ou moins dignes de leur nom, selon qu'elles sont plus ou moins, dans leur action et leur essence, conformes à leur règle, dont Dieu a l'idée.
Vraiment, nous voyons tout en Dieu, etnousne voyons rien qu'en lui, du moins dans la métaphysique. Sans son idée et ses idées, on ne peut rien apercevoir, rien distinguer, rien expliquer, ni surtout rien évaluera son taux intrinsèque , à ce taux secret et sacré qui , placé dans le sein et au centre de chaque chose, comme un abrégé d'elle-même, en marque seul exactement, quand on le lit à cette lumière, le degré précis de mérite, le vrai poids et le juste prix.
Rien ne nous plaît, dans la matière, que ce qu'elle a de presque spirituel, comme ses émanations; que ce qui touche presque à l'âme, comme les parfums et les sons; que ce qui a l'air d'une impression qu'y laissa quelque intelligence, comme les festons qui la brodent ou les dessins qui la découpent; que ce qui fait illusion, comme les formes , les couleurs; enfin que ce qui semble en elh^ être sorti d'une pensée , ou avoir été disposé pour quelque destination, indice d'une volonté Ainsi nous ne pouvons aimer, dans les solidités du monde,
que ce qu'elles ont de mobile ; et, dans ce qu'il a de subtil, nous devons nos plus doux plaisirs à ce qui est à peine existant, à ces vapeurs plus que légères, et à ces invisibles ondulations qui, en nous pénétrant, nous élèvent plus haut et plus loin que nos sens. Pressés et poussés par les corps, nous ne sommes vraiment atteints que par l'esprit des choses, tant nous-mêmes sommes esprit !
Je disais bien . la matière est une apparence ; tout est peu, et rien n'est beaucoup ; car qu'est-ce que le monde entier? J'y ai pensé, je le crois, je le vois presque, et je le dirai hardiment. Le monde entier n'est qu'un peu d'éther condensé, l'éther qu'un peu d'espace, et l'espace qu'un point, qui fut doué de la susceptibilité d'étaler un peu d'étendue, lorsqu'il serait développé, mais qui n'en avait presque aucune, quand Dieu l'émit hors de son sein. Newton lui-même le disait : « Quand Dieu vou- « lut créer le monde, il ordonna à un morceau d'espace « de devenir et de rester impénétrable. » Avec ses gravitations, ses attractions, ses impulsions et toutes ces forces aveugles dont les savants font tant de bruit, avec les énormes masses qui effrayent nos yeux, la matière tout entière n'est qu'une parcelle de métal, qu'un grain de verre rendu creux, une bulle d'eau soufflée, où le clair-obscur fait son jeu, une ombre, enfin, où rien ne pèse que sur soi, n'est impénétrable qu'à soi, n'attire ou ne retient que soi, et ne semble fort et immense qu'à l'extrême exiguïté, à la petitesse infinie des particules de ce tout, qui est à peu près rien. Tout ce monde, quand la main de Dieu le soupèse, quel poids a-t-il? quand le regard de Dieu l'embrasse , quelle étendue a-t-il? quand il le voit, que lui en semble? et quand il
le pénètre, qu'y trouve-t-il? Voilà la question. La plus terrible des catastrophes imaginables, la conflagration de l'univers, que pourrait-elle être autre chose que le pétillement, l'éclat et l'évaporation d'un grain de poudre à la chandelle?
0 vérité ! il n'y a que les âmes et Dieu qui offrent de la grandeur et de la consistance à la pensée, lorsqu'elle rentre en elle-même, après avoir tout parcouru, tou/ sondé, tout essayé à ses creusets, tout épuré à sa lumière et à la lumière des cieux , tout approfondi , tout connu.
DE L'HOMME, DES ORGANES, LE l'ame et des facultés intellectuelles.
11 y a deux existences que l'homme enfermé dans lui* même pourrait connaître : la sienne et celle de Dieu ; je suis, donc Dieu est. Mais la sensation seule peut lui apprendre celle des corps
Nous voyons tout à travers nous-mêmes. Nous sommes un milieu toujours interposé entre les choses et nous.
L'homme n'habite, à proprement parler, que sa tête et son cœur. Tous les lieux qui ne sont pas là ont beau être devant ses yeux, à ses côtés où sous ses pieds, il D'y est point.
Le corps est la baraque où notre existence est campée.
Ce n'est guère que par le visage qu'on est soi. Le corps montre le sexe plus que la personne, l'espèce plus que l'individu.
DES OUGANES. 43
Au-dessous de la tête, des épaules et de la poitrine commence l'animal, ou cette partie du corps où l'âme ne doit pas se plaire.
Il y a, dans le visage, quelque chose de lumineux, qui ne se trouve pas dans les autres parties du corps.
Le sourire réside sur les lèvres; mais le rire a son siège et sa bonne grâce sur les dents.
Il y a, dans les yeux, de Tesprit, de l'âme et du corps.
Il n'appartient qu'à la tête de réfléchir, mais tout le eorps a de la mémoire. Les pieds d'un danseur, les doigts d'un musicien habile, ont, dans un degré éminent, la faculté de se ressouvenir.
La voix est un son humain que rien d'inanimé ne saurait parfaitement contrefaire. Elle a une autorité et une propriété d'insinuation qui manquent à l'écriture. Ce n'est pas seulement de l'air, c'est de l'air modulé par nous, imprégné de notre chaleur, et comme enveloppé par la vapeur de notre atmosphère, dont quelque émanation l'accompagne, et qui lui donne une certaine configuration et de certaines vertus propres à agir sur l'esprit. La parole n'est que la pensée incorporée.
L'homme, en famille, est doué de la faculté d'inventer un langage, comme le castor de celle de bâtir là. où il trouve de l'eau et des arbres. Le besoin de parler n'est pas moins inhérent à l'un que le besoin de bâtir à l'autre. L'homme invente les langues, non avec l'uni-
formité suivant laquelle construit le castor, assujetti parle genre fixe et borné de son instinct, mais avec les variétés possibles à l'intelligence. L'invention des langues est donc une industrie naturelle, c'est-à-dire commune, et, en quelque sorte, donnée à tous. Quant à son exercice, il ne faut pas s'imaginer qu'il soit si difficile d'inventer quelques mots : les enfants iiême en sont capables, et le genre humain a partout commencé comme eux. Or, peu de mots suffiraient à une famille isolée, et qui ne connaîtrait que ses besoins et sa demeure. C'est de peu de mots aussi que se composent d'abord les idiomes des inventeurs. D'autres surviennent, et ajoutent aux mots connus des mots nouveaux. Imposer des noms n'est pas plus difficile que d'imposer des figures. Les langues des sauvages ne sont donc pas plus merveilleuses que les cartes de leur pays qu'ils tracent sur des peaux de cerf. Dessiner, c'est parler aux yeux, et parler, c'est peindre à l'oreille. Il y a loin du dessin d'un huron à un tableau de David, et du premier idiome des arcades à la langue de Cicéron, comme il y a loin de la pirogue ou du canot creusé, avec le feu, dans un tronc d'arbre, à un navire de haut bord, d'un carbet scythe à la ville de Constantin. Courber un arc, y attacher une corde, y ajuster une flèche, sont des opérations aussi compliquées et aussi difficiles que celle de construire une phrase; et cependant l'arc et la flèche sont partout; partout où il y a des insulaires, il y a des barques ; partout où il y a des hommes et des forêts, il y a de la chasse et des armes, des armes qui atteignent de loin. Partout où il y a plusieurs hommes, il y a des mots. L'homme est né avec la faculté de parler; qui la lui donne? Celui qui donne son chant à l'oiseau.
DE l'ame. 45
Les mots inventés les premiers sont les simples dénominatifs; les actifs suivent; les affectifs succèdent; ceux qui expriment de simples actes de l'esprit sont les derniers.
Il y a, dans les langues, quelque chose de fatidique et d'inspiré.
On peut considérer la langue de l'homme, dans le mécanisme de la parole, comme la corde qui lance d'elle-même la flèche qu'on y a ajustée. La parole, en effet, estnine flèche qu'on décoche.
L'âme est une vapeur allumée qui brûle sans se consumer ; notre corps en est le falot. Sa flamme n'est pas seulement lumière, mais sentiment.
L'âme est aux yeux ce que la vue est au toucher; elle saisit ce qui échappe à tous les sens. Comme, dans l'art, ce qu'il y a de plus beau est hors des règles, de même, dans la connaissance, ce qu'il y a de plus haut et de plus vrai est hors de l'expérience.
Les sens sont des lieux où l'âme a des plaisirs et des douleurs. Par la mort, par l'âge et souvent par la maladie, ces lieux sont détruits. Par le recueillement, la prière et l'austérité religieuse ou philosophique, l'âme en est absente.
Il est des âmes qui non-seulement n'ont pas d'ailes, mais qui même n'ont pas de pieds pour la consistance, et pas de mains pour les œuvres.
U y a dans Tâme un goût qui aime le bien, comme il y a dans le corps un appétit qui aime le plaisir.
Il faut, comme disait Laurent Joubert, en parlant de Tâme humaine à la reine de Navarre, la colorer, la par-^ fumer, la teindre et Yimbiber.
L'esprit est l'atmosphère de l'âme.
Plus j'y pense, plus je vois que l'esprit est quelque chose hors de l'âme, comme les mains sont hors du corps, les yeux hors de la tête, les branches hors du tronc. Il aide k pouvoir, mais non pas à être plus.
Ce que nous appelons àme dans les hommes est invariable, mais ce que nous appelons esprit n'est le même ni à tous les âges, ni dans toutes les situations, ni tous les jours. L'esprit est quelque chose de mobile dont la direction change par tous les vents qui soufflent constamment
L'esprit est un feu dont la pensée est la flamme. Comme ia flamme, il tend naturellement à s'élever. On travaille à le ravaler, en dirigeant sa pointe en bas.
Tout ce qui joint à la sensibilité la faculté de se mouvoir, ou sur soi, ou autour de soi, avec choix et par une détermination propre, a quelque manière de penser ; mais l'homme seul a des pensées dont il peut former un tissu et une longue contexture.
Je soupçonne que les organes de la pensée sont dis
tribuiis en plusieurs classes. Par les uns on imagine, par les autres on réfléchit , de manière cependant qu'aucun n'est ému sans émouvoir les autres. Les hommes d'un grand génie sont ceux dont les organes ont une telle force et une telle union, qu'ils sont toujours émus ensemble, dans une exacte proportion.
Quand nous réfléchissons, il se fait matériellement dans nos organes des plis, des déplis, des replis qui vont jusqu'au froncement, si la réflexion est profonde.
Chacun de nos organes est comme un appareil où se digèrent et se filtrent les difî'érents objets de leurs sensations. Quand on exprime ce qu'on pense, il se fait une sorte de sécrétion agréable, et quand on pense ce qu'il faut, une utile nutrition s'opère.
L'habitude de penser en donne la facilité; elle nous rend plus pénétrants et plus prompts à tout voir. Nos organes, comme nos membres, acquièrent par l'exercice plus de mobilité, de force et de souplesse.
S'il y a ou s'il n'y a pas des idées qu'on peut appeler innées, est une question qui tient essentiellement à la science, à la connaissance de l'âme, et non pas simplement une question d'école. Si, lorsque la proposition en frappe l'oreille, l'idée d'une chose, d'une existence qui n'a jamais frappé les sens, naît aussitôt dans notre esprit, y éclôt et s'y développe, on peut dire, on doit penser que c'est là une idée innée , ou dont îe germe était en nous, à peu près comme on suppose que le feu est dans les veines du caillou. En considérant ces notions comme des germes que nous portons dans notre
esprit, et que certains traits de lumière y font éclore, on s'entend et l'on devient plus clair. Ces idées innées ne sont point indestructibles en nous. Elles peuvent, au contraire, être très-aisément défigurées," dénaturées, altérées, déplacées. Quoique éternel, tout cela est mobile et se chasse aisément, comme tout ce qui est germe.
On ne peut concevoir aucun objet, sans au préalable la possibilité; aucun individu, sans au préalable une nature; aucune existence, sans au préalable une existence; rien enfin d'individuel, sans une idée universelle. L'idée universelle est lelieu indispensable à chaque chose pour se placer dans notre esprit. C'est comme une idée première qui nous vient de notre esprit, de la nature et de Dieu même : notion mathématique, transcendante, qui précède toute instruction et même toute expérience. Quand vous dites : Dieu est juste. Dieu est bon, que faites-vous, sinon une des plus hautes et des plus hardies opérations de l'entend'^ment? Vous comparez Dieu à un modèle, son être à une nature idéale. Vous lui attribuez une perfection que vous concevez hors de lui en quelque sorte ; tant le primitif est pour l'esprit hors d'existence et en essence seulement! Et cette haute opération, cette opération si hardie, le moindre esprit la fait sans cesse, sans effort, que dis-je? inévitablement. Les idées! les idées! elles sont avant tout, et précèdent tout dans notre esprit.
Platon a tort : il y a des choses qui se communiquent et qui ne s'enseignent pas; il y en a qu'on possède manifestement, sans pouvoir les communiquer. A la rigueur, peut-être, on n'est savant que de ce qui peut être enseigné; mais on peut être doué d'un art qui ne sau-
rait être transmis : tels le coup d'œil, l'instinci, le génie ; tels aussi peut-être l'art de connaître les hommes, et celui de les gouverner.
Quelquefois une faculté de Tesprit parle à l'autre et en est entendue, comme la bouche parle à l'ouïe, quand on est seul. C'est ce que savent bien les écoliers qui étudient à haute voix ce qu'ils veulent apprendre, afin que la leçon entre par deux portes dans leur mémoire.
Notre esprit a plus de pensées que notre mémoire ne peut en retenir; il porte plus de jugements qu'il ne saurait alléguer de motifs ; il voit plus loin qu'il ne peut atteindre, et sait plus de vérités qu'il n'en peut expliquer. Une bonne partie de lui-même serait fort utilement employée à chercher les raisons qui l'ont déterminé, à se constater les aperçus qui l'ont frappé et qui l'ont fui. Il y a pour l'âme une foule d'éclairs, auxquels elle prend peu de part; ils la traversent et l'illuminent avec tant de rapidité qu'elle en perd le souvenir. On serait étonné du nombre de choses qu'elle se trouverait avoir vues, si, en remontant à tout ce qui s'est passé en elle, on en faisait l'observation, au moins de mémoire, et en approfondissant toutes les circonstances. Nous ne nous fouillons pas assez, et, semblables à des enfants, nous négligeons ce que nous avons dans nos poches, pour ne songer qu'à ce qui est dans nos mains ou devant nos veux.
La réminiscence est comme l'ombre du souvenir.
Il faut que la pensée soit quelque chose, et qu'elle iaisse d'elle-même quelque trace, puisque nous avons le
pouvoir, en nous mettant en quête et en revenant sHir ses brisées, de la rattraper quand elle a fui.
Une pensée est tantôt un simple mouvement et kint^t une action de l'ame.
La pensée est subite et jaillit comme le feu; l'idée naî v'omme le jour après la nuit, après l'aurore. L'un^ éblouit et l'autre éclaire.
Il n'y a que de l'esprit dans nos pensées; il n'y a pas d'âge, d'expérience, et de cette gravité qui s'y joinA quand elles ont passé par les affaires humaines.
Le bon sens est de savoir ce qu'il faut faire ; le bon espxrit, de savoir ce qu'il faut penser.
L'esprit consiste à avoir beaucoup dépensées inutiles, et le bon sens, à être bien pourvu des notions nécessaires.
La sagacité précède Tattention, de même que le tact précède le toucher.
Y a-t-il quelque chose de meilleur que le jugement? Oui : le don de voir, l'œil de l'esprit, l'instinct de la pénétration, le discernement prompt, enfin la sagacité naturelle pour découvrir tout ce qui est spirituel.
L'intelligence est la floraison, le développement complet du germe de la plante humaine.
Botre i'esprit et l'ame, il y a l'imagination, faculté
naïve et riante, qui participe de l'un et de l'autre. Entre l'esprit et l'imagination, il y a le jugement, il y a IcJ goût.
L'imagination est l'œil de l'âme.
J'appelle imagination la faculté de rendre sensible ce qui est intellectuel, d'incorporer ce qui est esprit ; en un mot, de mettre au jour, sans le dénaturer, ce qui est de soi-même invisible.
C'est à l'imagination que les plus grandes vérités sont révélées : par exemple, la Providence, sa marche, ses desseins; ils échappent à notre jugement; l'imagination seule les voit.
Sans l'imagination, la sensibilité est réduite au moment où l'on existe; les sensations sont plus vives, plus courtes, et n'ont point d'harmonie dans leur succession.
L'imaginative, faculté animale, est fort différente 4 l'imagination, faculté intellectuelle. La première est passive; la seconde, au contraire, est active et créatrice. Les enfants, les têtes faibles, les peureux, ont beaucoup d'imaginative. Les gens d'esprit, et de beaucoup d'esprit, ont seuls beaucoup d'imagination.
LU
L'imagination est tellement nécessaire, dans la littérature et dans la vie, que ceux même qui n'en ont pas et la décrient sont obligés de s'en faire une.
C'est la nature des esprits, c'est leur lumière naturelle, et non pas leur degré de force, variable comme la santé, qui fait leur véritable prix, leur qualité, leur excellence.
On mesure les esprits par leur stature; il vaudrait mieux les estimer par leur beauté.
Les esprits sont semblables aux champs : dans quelques-uns, ce qui vaut le mieux, c'est la superficie; dans quelques autres, c'est le fond, à une grande profondeur.
Il est des esprits meilleurs que d'autres et cependant méconnus, parce qu'il n'y a pas de mesure usitée pour les peser. C'est comme un métal précieux qui n'a pas sa pierre de touche.
La tendance vers le bien, la promptitude à le saisir t't la constance à le vouloir ; l'intensité, la souplesse et
la fermeté du ressort que cette tendance met en jeu ; la vivacité, la force et la justesse des élans vers le but indiqué, sont les éléments qui, comme autant de caractères, forment, par leurs combinaisons, le taux intrinsèque de l'homme et déterminent sa valeur.
La nature a fait deux sortes d'esprits excellents : les uns pour produire de belles pensées ou de belles actions, et les autres pour les admirer.
Le ciel accorde rarement aux mêmes hommes le don de bien penser, de bien dire et de bien agir en toutes choses.
Chaque esprit a sa lie
Avoir un bon esprit et un mauvais cerveau, cela est assez commun parmi les délicats.
Les esprits délicats sont tous des esprits nés sublimes, mais qui n'ont pas pu prendre l'essor, parce que ou des organes trop faibles, ou une santé trop variée, ou de trop molles habitudes ont retenu leurs élans.
Génies gras, ne méprisez pas les maigres!
Il y a une faiblesse de corps qui procède de la force de l'esprit, et une faiblesse d'esprit qui vient de la force du corps
L'esprit a de la force, tant qu'on a la force de se plaindre de sa faiblesse
Certains esprits, pour faire éclater leur feu, ont besoin d'être contenus et comme captivés par un sujet fixe et un temps court. Ils éclatent alors et s'élancent par jets, semblables à ces vins qui ne pétillent et ne montrent leur feu que lorsque, renfermée en un petit espace et contenue entre les parois d'une bouteille, leur fermentation se concentre et prend une vivacité que plus de liberté anéantirait.
Il est des esprits légers, mais qui n*ont pas de légères opinions; leurs doctrines et leurs vertus les rendeiït graves, quand il le faut. Il y a, au contraire, des esprits sérieux et sombres qui ont des doctrines très-futiles, et alors tout est perdu.
Quelque légèreté entre toujours dans les natures excellentes, et comme elles ont des ailes pour s'élever, elles en ont aussi pour s'égarer.
Ce qu'on appelle légèreté d'esprit n'est quelquefois qu'une apparence produite par la facilité de ses mouvements; une légèreté d'évolutions, fort différente de la légèreté d'attention et de jugement.
XVIIÎ.
Il y a des hommes qui n'ont tout leur esprit que lorsqu'ils sont de bonne humeur, et d'autres que lors qu'ils sont tristes.
Les uns ne peuvent trouver d'activité que dans le repos, et les autres de repos que dans le mouvement.
Il est des esprits aventuriers qui n'attendent et ne reçoivent leurs idées que du hasard.
Les esprits qui ne se reposent jamais sont sujets à beaucoup d'écarts.
Comme il y a des hommes qui ont plus de mémoire que de jugement, il y en a qui ont, en quelque sorte, plus de pensées que d'esprit; aussi ne peuvent-ils ni les atteler ni les mener. D'autres n'ont pas assez de pensées pour leur esprit : il dépérit d'ennui, s'il n'est égayé par des bagatelles D'autres enfin ont trop de pensées pour leur âge et pour leur santé, et elles les tpurmentent.
Les uns se déclament leurs pensées, d'autres se les récitent, et d'autres se les chantent. Quelques-uns ne ibnt que se les raconter, se les lire ou se les parler.
La raison est abeille, et l'on n'exige d'elle que son produit ; son utilité lui tient lieu de beauté. Mais l'esprit n'est qu'un papillon, et un esprit sans agrément est comme un papillon sans couleurs : il ne cause aucun plaisir.
On n'est jamais médiocre quand on a beaucoup de bon sens et beaucoup de bons sentiments.
Il y a des esprits creux et sonores, où les pensées retentissent comme dans un instrument. Il en est d'autres dont la solidité est plane, et où la pensée la
plus harmonieuse ne produit que l'effet d'un coit|) de marteau.
Se mêler des petits objets comme des grands, être propre et prêt aux uns comme aux autres, n'est pas faiblesse et petitesse, mais capacité et suffisance.
Il y a des esprits naturellement éclairés, ou pénétrants par leur nature, qui ont beaucoup d'évidences qu'ils n'ont pas raisonnées et ne pourraient pas raisonner.
Les uns passent par les belles idées, et les autres y séjournent; ceux-ci sont les plus heureux; mais les premiers sont les plus grands.
Il ne faut laisser son esprit se reposer que dans des idées heureuses, satisfaisantes ou parfaites. Les idées heureuses ! On les a quand on les attend, et qu'on est propre à les recevoir.
Ceux qui ont refusé à leur esprit des pensées graves tombent dans les idées sombres
XXXIÏ.
Ce qui ne donne à l'esprit que du mouvement nous rend actifs et nous fait écrire. Mais ce qui lui donne de la lumière et du bonheur ne nous rend que méditatifs.
Les esprits pénétrants dépassent les préliminaires: ils ne s'arrêtent pas sur le bord des questions et n'y arrêtent personne.
11 est des esprits dont on peut dire : il y fait clair, et d'autres, seulement: il y fait chaud. 11 y a beaucoup de chaleur où il y a beaucoup de mouvement, et beaucoup de lumière où il y a beaucoup de sérénité ; sans la sérénité, point de lumière.
Il est des esprits tellement chauds que leurs pensées s'exhalent en fumée et se consument en eux dès le moment qu'elles s'y forment.
Etre éclairé, c'est un grand mot! Il y a certains hommes qui se croient éclairés, parce qu'ils sont décidés, prenant ainsi la conviction pour la vérité, et la forte conception pour l'intelligence. Il en est d'autres qui, parce qu'ils savent tous les mots, croient savoir toutes les vérités. Mais qui est-ce qui est éclairé de cette lumière éternelle qui s'attache aux parois du cerveau, et rend éternellement lumineux les esprits où elle est entrée, et les objets qu'elle a touchés?
Il y a des cerveaux lumineux, des têtes propres à recevoir, à retenir et à transmettre la lumière ; elles rayonnent de toutes parts, elles éclairent; mais là se termine leur action. Il est nécessaire d'y joindre celle d'agents secondaires, pour lui donner de l'efficacité. C'est ainsi que le soleil fait éclore, mais ne cultive rien.
XXX VIII
Il est des têtes qui n'ont point de fenêtres 3t que le jour ne peut frapper d'en haut. Rien n'y vient du côté du ciel.
Celui qui a de rimagination sans érudition a des al les et n'a pas de pieds.
Il est des hommes qui, lorsqu'ils tiennent quelque discours ou forment quelque jugement, regardent dans l^ur tête, au lieu de regarder dans Dieu, dans leur âme, dans leur conscience, dans le fond des choses. On reconnaît cette habitude de leur esprit à la contenance qu'ils prennent et à la direction de leurs yeux.
Les esprits faux sont ceux qui n'ont pas le sentiment du vrai, et qui en ont les définitions ; qui regardent dans leur cerveau, au lieu de regarder devant leurs yeux; qui consultent, dans leurs délibérations, les idées qu'ils ont des choses , et non les choses ellesmêmes.
La fausseté d'esprit vient d'une fausseté de cœur; elle provient de ce qu'on a secrètement pour but son opinion propre, et non l'opinion vraie. L'esprit faux est faux en tout, comme un œil louche regarde toujours de travers. Mais on peut se tromper une fois, cent fois, sans avoir l'esprit faux. On n'a point l'esprit faux quand on l'a sincère.
Il y a dans certains esprits un noyau d'erreur qui attire et assimile tout à lui-même.
Quelquefois de grands esprits sont pourtant des esprits faux. Ce sont des boussoles bien construites, mais dont les aiguilles, égarées par l'influence de quel-
que corps environnant , se détournent toujours du nord.
Il est des personnes qui ont beaucoup de raison dans l'esprit, mais qui n'en ont pas dans la vie ; d'autres, au contraire, en ont beaucoup dans la vie, et n'en ont pas dans l'esprit.
Les gens d'esprit traitent souvent les affaires comme les ignorants traitent les livres : ils n'y entendent rien.
xLvn.
Si les bommes à imagination sont quelquefois dupes des apparences, les esprits froids le sont aussi souvent de leurs combinaisons.
Donnez aux esprits froids, aux esprits lourds des doctrines subtiles et délicates, et vous verrez l'étrange abus qu'ils en feront. Jetez quelques vives lumières dans un esprit naturellement ténébreux, et vous verrez à quel point il les obscurcira. Ses ténèbres n'en deviendront que plus palpables, le chaos succédera à la nuit.
A ces esprits lourds qui vous gênent par leur poids et leur immobilité, qu'on ne peut faire voler ni nager, car ils ne savent point s'aider, qui vous serrent de près et vous entraînent, combien je préfère ceux qui aiment à se livrer aux évolutions des oiseaux, à s'élever, à planer, à s'égarer, à fendre l'air, pour revenir à un point fixe, solide et précis !
Avoir fortement 'des idées, ce n'est rien ; l'important est d'avoir des idées fortes, c'est-à-dire où il y ait une grande force de vérité. Or, la vérité et sa force ne dé*
pendent point de la tête d'un homme. On appelle un homme fort celui qui tient tête aux objections ; mais ce n'est là qu'une force d'attitude. Un trait obtus, lancé d'une main forte, peut frapper fortement, parce que l'on va du corps au corps ; mais de forts poumons et un fort entêtement ne donneront point de vraie efficacité à une idée faible fortement dite, parce que l'esprit seul va à l'esprit.
Ce n'est pas une tête forte, mais une raison forte qu'il faut honorer dans les autres et désirer pour soi Souvent ce qu'on appelle une tête forte n'est qu'une forte déraison.
LU
L'esprit dur est un marteau qui ne sait que briser. La dureté d'esprit n'est pas quelquefois moins funeste et moins odieuse que la dureté de cœur.
LUI
On est ferme par principes, et têtu par tempérament. Le têtu est celui dont les organes, quand ils ont une fois pris un pli, n'en peuvent plus ou n'en peuvent de longtemps prendre un autre.