LIV
La force de cervelle fait les entêtés, et la force d'es* prit les caractères fermes.
Il est des esprits semblables à ces miroirs convexes ou concaves, qui représentent les objets tels qu'ils les reçoivent, mais qui ne les reçoivent jamais tels qu'ils 8ont.
Les esprits ardents ont quelque chose d'un peu
(on , et les esprits froids quelque chose d'un peu stupide.
Peu d'esprits sont spacieux ; peu même ont une place vide et offrent quelque point vacant. Presque tous ont des capacités étroites et occupées par quelque savoir qui les bouche. Pour jouir de lui-même et en laisser jouir les au'tres, il faut qu'un esprit se conserve toujours plus grand que ses propres pensées , et , pour cela, qu'il leur donne une forme ployante, aisée à resserrer, à étendre, propre enfin à en maintenir la flexibilité naturelle. Tous ces esprits à vue courte voient clair dans leurs petites idées, etne voient rien dans celles d' autrui. Esprits de nuit et de ténèbres , ils sont semblables à ces mauvais yeux qui voient de près ce qui est obscur, et qui de loin ne peuvent rien apercevoir de ce qui est clair.
Il y a des esprits fatigués qui vont l'amble et le traquenard ; mais leur allure ne déplaît pas à tous les goûts.
On se luxe l'esprit comme le corps.
n y a des esprits-machines qui digèrent ce qu'ils apprennent comme le canard de Vaucanson digérait les aliments : digestion mécanique et qui ne nourrit pas
L'élévation d'esprit se plaît aux généralités; sa gravité penche vers les applications.
(irl TITRE IV.
Les questions montrent l'étendue de l'esprit, et les réponses sa finesse.
Il est des esprits méditatifs et difEciles qui sont distraits dans l^urs travaux par des perspectives immenses et les lointains du rd y.ckIôv ou du beau céleste, dont ils voudraient mettre partout quelque image ou quelque rayon, parce qu'ils l'ont toujours devant la vue, même alors qu'ils n'ont rien devant les yeux ; esprits amis de la lumière, qui, lorsqu'il leur vient une idée à mettre en œuvre, la considèrentlonguement et attendent qu'elle reluise, comme le prescrivait BufFon, quand il définissait le génie l'aptitude à la patience; esprits qui ont éprouvé que la plus aride matière et les mots même les plus ternes renferment en leur sein le principe et l'amorce de quelque éclat, comme ces noisettes des fées, où l'on trouvait des diamants, quand on en brisait Tenveioppe, et qu'on avait des mains heureuses; esprits qui sont persuadés que ce beau dont ils sont épris, le Deau élémentaire et pur, est répandu dans tous les points que peut atteindre la pensée, comme le feu dans tous les corps ; esprits attentifs et perçants qui voient ce feu dans les cailloux de toute la littérature, et ne peuvent se détacher de ceux qui tombent en leurs mains qu'après avoir cherché longtemps la veine qui le recelait, et l'en avoir fait soudainement jaillir ; esprits qui ont aussi leurs systèmes, et qui prétendent, par exemph\ que voir en beau et embellir, c'est voir et montrer chaque chose telle qu'elle est réellement dans les recoins de son essence, et non pas telle qu'elle existe aux regards des inattentifs, qui ne considèrent que les surlaces ; esprits qui ?e contentent peu, à cause
d'une perspicacité qui leur fait voir trop clairement et J^s modèles qu'il faut suivre et ceux que l'on doit éviter • esprits actifs, quoique songeurs, qui ne peuvent se refposer que sur des vérités solides, ni être heureux que par le beau, ou du moins par ces agréments divers qui en sont des parcelles menues et de légères étincelles ; esprits bien moins amoureux de gloire que de perfection, qui paraissent oisifs et qui sont les plus occupés, mais qui, parce que leur art est long et que la vie est toujours courte , si quelque hasard fortuné ne met à leur disposition un sujet où se trouve en surabondance l'élément dont ils ont besoin et l'espace qu'il faut à leurs idées, vivent peu connus sur la terre, et y meurent satas monument, n'ayant obtenu en partage, parmi les esprits excellents, qu'une fécondité interne et qui n'eut que peu de confidents.