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SUR QUELQUES ROMANS DU TEMPS

France y est sans relâche, le délire perpétuel, ei la vertu elle-même, soit par les choses qu'elle éprouve, soit par les sentiments qu'elle inspire, y est incessammenl*souilîée. Il 'n'est pas une héroïne de ces livres dont on ne puisse dire avec raison : C'est une rose sur laquelle on a marché.

J'ai vu les loges de la Salpêtrière et les fureurs de la révolution, et il me semble toujours, par une liaison d'idées dont je ne distingue que le nœud, apercevoir, au fond de ces scènes monstrueuses, la chemise des folles et la houppelande de Marat. Je crois même y respirer quelque chose de l'odeur de ce livre infect qui portt^ un beau mot dans son titre et un cloaque dans son sem. Ces livres honnêtes et ce livre infâme, que je ne veux pas nommer, de peur que l'air n'en soit souillé, sont nés visiblement sous la même atmosphère et dans le temps de la même peste ; ces papiers-là se sont touchés : ils sont marqués des mêmes taches, mélanges d'amour et de sang. Que si cette comparaison indigne les âmes délicates, je leur dirai qu'elle m'indigne aussi , mais elle se fait malgré moi ; je l'écarté , et elle me

poursuit Tant l'abîme appelle l'abîme, tant l'horreur

appelle l'horreur !

Il y a des livres dont l'effet naturel et inévitable est de paraître pires qu'ils ne sont, comme l'effet naturel et inévitable de quelques autres est de paraître meilleurs qu'eux-mêmes; ceux-ci, parce qu'ils donnent une idée de beauté, de bonté, de perfection, qui e» devient comme inséparable; ceux-là, parce qu'ils nous transportent dans des régions où sont toutes les idées du laid, qui en deviennent inséparables aussi. ^

Quand la fiction n'estpas plus belle que le monde, elle û'a pas droit d'exister. Aussi ces monstruosités existent

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dans la librairie ; on les y voit pour quelques francs, et on en parle quelques jours ; mais elles n'ont pas de rang dans la littérature, parce que, dans la littérature, l'objet de l'art, c'est le beau. Au delà, est l'affreuse réalité. Si, oubliant l'ancien précepte : « Hors du temple « et du sacrifice, ne montrez pas les intestins, » les arts tombent dans son domaine, ils sortent des limites et sont perdus.

La nature a fait assez dépassions. Le bien, et le seul bien des livres, est de rendre les hommes plus sages et mieux ordonnés; les romans mômes doivent rendre l'amour parfait. On ne peut aimer que follement des folles ; les belles âmes, on les aime parfaitement : tout amour né de la perfection est, par lui-même, une harmonie. Les livres causent beaucoup de mal quand, au lieu de nous tempérer, ils nous agitent ou nous dépravent en jetant de l'éclat sur ce qu'il y a de pire, l'excès et le désordre, et de l'obscurité sur ce qu'il y a de meilleur, la modération et la règle.

Chose remarquable que des femmes aient méconnu ces bienséances, et que ce soit par des femmes auteurs que ces règles aient pour la première fois été franchies 1 Il y a pourtant une morale littéraire, et elle est plus sévère que l'autre, puisqu'elle établit les règles du goût, faculté plus chaste que ne l'est la chasteté même.

Fin DES PENSÉES j MAXIMES V ESSAIS*

M. Sainte-Beuve, ce juge éminent des choses de l'esprit, qui n'a laissé échapper aucune occasion de montrer toute sa sympathie pour la publication des Pensées et de la Correspondance de M. Joubert, a recueilli, dans les papiers de M. de Chênedollé, le compte rendu des conversations littéraires que ce dernier avait eues avec MM. de Fontanes et de Chateaubriand et avec M. Joubert lui-même. Il l'a inséré dans une intéressante notice sur M. de Chênedollé, qui, publiée d'abord dans la Revue des Deux Mondes, vient d'être réimprimée à la suite de son livre sur M. de Chateaubriand *

Il veut bien autoriser celui qui se trouve chargé de surveiller cette nouvelle édition à reproduire ici quelques-unes des appréciations de M. Joubert conservées par M. de Chênedollé. C'est un complément dont le remercieront tous ceux qui estiment à sa juste valeur cet esprit si élevé , si délicat et si hardi à la fois : et le nombre s'en accroît heureusement chaque jour. .

Nous nous empressons de profiter de la permis-

1 Chateaubriand et son groupe littéraire sou* l'empire* 2 vol iSfS*$ Paris, Garnier frèrea, 1860.

SLon que nous a donnée M. f)aiiite-Beuve. Ces fragments donneront une idée de ce qu'étaient les conversations de ces hommes d'élite.

« Joul)ertveut de l'avenir dans toutes ses idées. Il veut que le premier mot touche le dernier, y réponde moyennant un enchaînement continu. Il veut que dès le vestibule tout s'annonce.

Apparel domus intùs, et atria longa pateaciint.

Il faut qu'on entrevoie les longs portiques dans une idée, et qu'ainsi arrivé à la fin , en se retournant, on revoie tout le passé d'une longue perspective *. »

« Joubert dit que le style de Rousseau fait sur l'âme l'impression que ferait la chair d'une belle femme en nous touchant. Il y a de la femme dans son style *. »

« Joubert prétend qu'il n'y a que de fausses beautés dans Buffon. Il prétend que son style est contagieux, parce qu'il cache l'emphase sous un air de sagesse. — Cela est injuste de tout point, s'écriait Chênedollé. Buffon n'est pas le premier des écrivains; sans doute Pascal et Bossuet sont au-dessus de lui; mais c'est un très-grand écrivain. La pureté parfaite du style s'allie en lui à une noblesse continue. Il a donné à la langue française cette élévation calme et majestueuse que

1 Ce qui rejoint, ajoute M. Sainte-Beuve, cette autre pensée et la complète : u II faut que la fin d'un ouvrage fapse toujours souvenir du commencement. » {Pensées, p. 319.)

' V. la même pensée sur Rousseau, reproduite en termes plus heureux et dont celle-ci semble la première formule, p. 368.

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Platon avait donnée à la langue grecque. — Arrêtez! s'écriait à .<on tour Joubert. N'associez point à RufFon le nom de Platon, ce génie de la grâce. »

« Dans la critique, on peut mêler les images et les formes de l'éloquence à la discussion : Diderot l'a fait avec succès. Fontanes, suivant Joubert, est souvent pris aux fausses beau tés; mais il sent vivement le vrai beau. Il a aussi cherché à donner une forme animée et des parures à la critique. »

M Voici ce que disait, un jour de février 1807, en se promenant devant la colonnade du Louvre, M. Joubert, à qui revenaient en mémoire Béné, Paul et Virginie et Ataîa :

« L'ouvrage de M. de Saint-Pierre ressemble à une statue de marbre blanc ; celui de M. de Chateaubriand à une statue de bronze fondue par Lysippe. Le style du premier est plus poli, celui du second plus coloré. Chateaubriand prend pour matière le ciel, la terre et les enfers; Saint-Pierre choisit une terre bien éclairée. Le style de l'un a l'air plus frais et plus jeune; celui de l'autre a l'air plus ancien; il a l'air d'être de tous les temps. Saint-Pierre semble choisir ce qu'il y a de plus pur et de plus riche dans la langue ; Chateaubriand prend partout, même dans les littératures vicieuses, mais il opère une vraie ti nsformation ; et son style ressemble à ce farneux métal qui, ans l'incendie de Corinthe, s'était formé du mélange de to, ■ les autres métaux. L'un a une unité variée, l'autre une ricne variété.

« Il y a un reproche à faire à tous les deux. M. de Saint- Pierre a donné à la matière une beauté qui ne lui appartient pas; Chateaubriand a donné aux passions une innocence qu'elles n'ont pas ou qu'elles n'ont qu'une fois. Dans Atala, les passions son/ couvertes de longs voiles blancs.

(( Saiîiv*Pierre n'a qu'une ligne de beauté qui tourne et revient indéfiniment sur elle-même et se perd dans les plus gracieux contours; Chateaubriand emploie toutes les lignes, même les défectueuses, dont il fait servir les brisures à la vérité des détails et à la pompe des ensembles.

« Chateaubriand produit avec le feu : il fond toutes ses phrases au feu du ciel.

« Bernardin écrit au clair de lune, Chateaubriand au soleil. »

« On a dit des Gaules de Bernardin de Saint-Pierre et de leur facilité cherchée : Au premier abord cela a l'air plus antique que Fénelon ; mais au fond cela Test beaucoup moins. »

« Fontanes dit que Lebrun est un poète de mots. — Et ce n'est pas peu, répond Joubert. »

« La conversaticm de G..., disait M. Joubert, est très-fleurie; mais ses fleurs n'ont pas l'air de naître spontanément; elles ont l'air de ces fleurs de papier qu'on prend dans les bou- Mques. La nature n'a pas fait ces roses.

« Il disait encore à propos des mots de G..., qui semblaient faits d'avance et ne sentaient pas l'inspiration : « Il ne sert pas chaud. »

« Joubert raconte que quand il vit mes premiers vers dans le Mercure, il dit : « Quel est ce M. Chênedollé? Ses vers me plaisent ; ses vers sont d'argent ; ils font sur moi l'effet du disque argenté de la lune. — Est-ce comme éclat métallique seulement? demandai-je. — Non, ils ont aussi le son argentin, ils me donnent les sensations d'un clair de lune. »

« Ce qui caractérise souvent votre talent , me disait Joubert, c'est l'haleine. 11 est impossible de voir dans votre poëme (te Génie de Vhomme) les points de repos, les instants où vous vous êtes arrêté et où vous avez repris l'ouvrage. Tout le poëme paraît fondu d'un seul jet. »

« Joubert me disait encore : « Il y a dans tout votre ouvrage une circulation qui anime tout. On voit la vie et le sang partout. Il y a de l'harmonie de pensée et de l'harmonie pour l'oreille. »

Nous arrêtons ici ces extraits. Ceux qui voudront étudier de plus près le milieu littéraire dans lequel vivait M. Joubert et la façon dont se jugeaient entre eux ces illustres amis devront se reporter au livre de M. Sainte-Beuve et à la Correspondance de M. Joubert îui-méme.

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