M. DC. LXX
As^c Privilège et Approbation»
Contenant de quelle manière ces Pensées ont esté écrittes et recueillies ; ce qui en a fait retarder l'impression; quel estoit le dessein de Monsieur Pascal dans cet Ouvrage; et de quelle sorte il a passé les dernières années de sa vie.
Monsieur Pascal ayant quitté fort jeune l'estude des mathématiques, de la physique et des autres sciences profanes, dans lesquelles il avoit fait un si grand progrés qu'il y a eu assurément peu de personnes qui ayent pénétré plus avant que luy dans les matières particulières qu'il en a traittées, il commença vers la trentième année de son âge à s'appliquer à des choses plus sérieuses et plus relevées, et à s'adonner uniquement, autant que sa santé le pût permettre, à l'étude de l'Escriture, des Pères et de la Morale Chrestienne.
Mais, quoyqu'il n'ait pas moins excellé dans ces sortes di sciences qu'il avoit fait dans les autres, comme il l'a bien fait paroistre par des ouvrages qui passent pour assez achevez en leur genre, on peut dire néanmoins que si Dieu eust permis qu'il eust travaillé quelque temps à celuy qu'il avoit dessein de faire sur la Religion, et auquel il vouloit employer tout le reste de sa vie, cet ouvrage eust beaucoup surpassé tous les autres qu'on a vus de luy, parce qu'en effet les vues qu'il avoit sur ce sujet estoient infiniment au dessus de celles qu'il avoit sur toutes les autres choses.
, 1. Cette préface, dite préface de la famille, a été faite par l'abbé Etienne Périer, l'aîné df-« tils de M""' Périer, âgé alors de vingt-sept ans. C'est ce qui ressort d'une lettre en date du l" avril 1670, écrite par M"* Périer à Vallant, médecin de la marquise de Sablé (V. cette lettre dans l'édition Faugère, t. 1, p. 402;.
Je crois qu'il n'y aura personne qui n'en soit facilement persuadé en voyant seulement le peu que l'on en donne à présent, quelque imparfait qu'il paroisse, et principalement sçachant la manière dont il y a travaillé, et toute 1 histoire du recueil qu'on en a fait. Voicy comment tout cela s'est passé.
Monsieur Pascal conceut le dessein de cet ouvrage plusieurs années avant sa mort ; mais il ne faut pas néanmoins s'estonner s'il fut si longtemps sans en rien mettre par écrit, car il avoit toujours accoustumé de songer beaucoup aux choses et de les disposer dans son esprit avant que de les produire au dehors, pour bien considérer et examiner avec soin celles qu'il falloit mettre les premières ou les dernières et l'ordre qu'il leur devoit donner à toutes afin quelles pussent faire l'effet qu'il desiroit. Et comme il avoit une mémoire excellente, et qu'on peut dire mesme prodigieuse, en sorte qu'il a souvent assuré qu'il n'avoit jamais rien oublié de ce qu'il avoit une lois bien imprimé dans son esprit, lorsqu'il s'estoit ainsy quelque temps appliqué à un sujet, il ne craignoit pas que les pensées qui luy estoient venues luy pussent jamais échapper ; et c'est pourquoy il differoit asse^ souvent de les écrire, soit qu'il n'en eust pas le loisir, soit que sa santé, qui a presque toujours esté languissante et imparfaite, ne fust pas assez forte pour luy permettre de travailler avec application.
C'est ce qui a esté cause que l'on a perdu à sa mort la plus grande partie de ce qu'il avoit déjà conçu touchant son dessein. Car il n'a presque rien escrit des principales raisons dont il vouloit se servir, des fondemens sur lesquels il prétendoit appuyer son ouvrage, et de l'ordre qu'il vouloit y garder, ce qui estoit assurément très considérable. Tout cela estoit tellement gravé dans son esprit et dans sa mémoire, qu'ayant négligé de l'écrire lorsqu'il l'auroit peut-estre pu faire, il se trouva, lorsqu'il l'auroit bien voulu, hors d'estat d'y pouvoir du tout travailler.
Il se rencontra néanmoins une occasion, il y a environ dix ou douze ans, en laquelle on l'obligea, non pas d'escrire ce qu'il avoit dans l'esprit sur ce sujet là, mais d'en dire quelque chose de vive voix. Il le fit donc en présence et à la prière de pl«-
sieurs personnes très considérables de ses amis. Il leur développa en peu de mots le plan de tout son ouvrage; il leur représenta ce qui en devoit faire le sujet et la matière ; il leur en rapporta en abrégé les raisons et les principes : et il leur expliqua l'ordre et la suitte des choses qu'il y vouloit traitter. Et ces personnes, qui sont aussy capables qu'on le puisse estare de juger de ces sortes de choses, avouent qu'elles n'ont jamais rien entendu de plus beau, de plus touchant, ny de plus convaincant : qu'elles en furent charmées ; et que ce qu'elles virent de ce projet et de ce dessein, dans un discours de deux ou trois heures fait ainsy sur le champ et sans avoir esté prémédité ni travaillé, leur fit juger ce que ce pourroit estre un jour, s'il estoit jamais exécuté et conduit à sa perfection par une personne dont elles connoissoient la force et la capacité, qui avoit accoustumé de tant travailler tous ses ouvrages, qui ne se contentoit presque jamais de ses premières pensées, quelques bonnes qu'elles parussent aux autres, et qui a refait souvent jusqu'à huit ou dix fois des pièces que tout autre que luy trouvoit admirables dés la première.
Après qu'il leur eut fait voir quelles sont les preuves qui font le plus d'impression sur l'esprit des hommes, et qui sont le plus propres à les persuader, il entreprit de monstrer que la Religion Chrestienne avoit autant de marques de certitude et d'évidence que les choses qui sont receuës dans le monde pour les plus indubitables.
Pour entrer dans ce dessein, il commença d'abord par une peinture de l'homme, où il n'oublia rien de tout ce qui pouvoit le faire connoistre et au dedans et au dehors de luy-mesme, jusqpi'aux plus secrets mouvemens de son cœur. Il supposa ensuitte un homme qui ayant toujours vescu dans une ignorance générale et dans une indifférence à l'esgard de toutes choses, et sur tout à l'esgard de soy-mesme, vient enfin à se considérer dans ce tableau et à examiner ce qu'il est. Il est surpris d'y découvrir une infinité de choses ausquellcs il n"a jamais pensé, et il ne sçauroit remarquer sans étonnement et sans admiration tout ce que Monsieur Pascal luy fait sentir de sa grandeur et de
sa bassesse, de ses avantages et de se lumière qui luy reste et des ténèbres qi de toutes parts, et enfin de toutes les qui se trouvent dans sa nature. Il n( demeurer dans l'indifiference, s'il a tanl quelque insensible qu'il ait esté jusqu'î après avoir ainsi connu ce qu'il est, de vient et ce qu'il doit devenir.
Monsieur Pascal l'ayant mis dans cette à s'instruire sur un doute si important, i aux philosophes ; et c'est là qu'après luy que les plus grands philosophes de tout le sujet de l'homme, il luy fait observ^er foiblcsses, tant de contradictions et ta qu'ils en ont avancé, qu'il n'est pas d juger que ce n'est pas là où il s'en doit
Il luy fait ensuitte parcourir tout l'u pour luy faire remarquer une infinité d contrent ; mais il luy fait voir en mesmi si fortes et si convaincantes que toute remplies que de vanité, que de folies, q remens et d'extravagances, qu'il n'y tr puisse satisfaire.
Enfin il luy fait jetter les yeux sur le fait observer des circonstances si extr facilement son attention. Après luy avoi ce peuple a de singulier, il s'arreste par
theur des hommes et de tout ce qu'il y a dans Tuj dans tout ce que ces mesmes hommes se sont ii leurs propres lumières. Ce qui l'arreste en cet en( voir, par la peinture qu'on luy a faite de l'homme, q éloigné de posséder tous ces avantages qu'il a dû avo est sorty des mains de son autheur; mais il ne di long-temps dans ce doute : car dés qu'il poursuit li ce mesme livre, il y trouve qu'après que l'homme eu de Dieu dans Testât d'innocence et avec toutes sorte; lions, la première action qu'il fit fut de se révolter Créateur et d'employer tous les avantages qu'il en pour l'offenser.
Monsieur Pascal luy fait alors comprendre que ce esté le plus grand de tous les crimes en toutes stances, il avoit esté puny non seulement dans homme, qui, estant deschù par là de son estât, toml coup dans la misère, dans la foiblesse, dans l'ern l'aveuglement, mais encore dans tous ses descendai mesme homme a communiqué et communiquera corruption dans toute la suitte des temps.
Il luy fait ensuitte parcourir divers endroits de ce ] découvert cette vérité. Il luy fait prendre garde q plus parlé de l'homme que par rapport à cet es blesse et de desordre ; qu'il y est dit souvent que toi corrompue, que les hommes sont abandonnez à leur s(
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mains de Dieu ; que c'est à luy qiio nous devons recourir pour avoir les forces qui nous manquent ; qu'il se laissera fléchir, et qu'il envoiramesme un libérateur aux hommes, qui satisfera pour eux et qui réparera leur impuissance.
Après qu'il luy a expliqué un grand nombre de remarques très particulières sur îe livre de ce peuple, il luy fait encore considérer que c'est le seul qui ait parlé dignement de l'Estre souverain et qui ait donné l'idée d'une véritable Religion. Il luy en fait concevoir les marques les plus sensibles qu'il applique à celles que ce livre a enseignées, et il luy fait faire une attention particulière sur ce qu'elle fait consister l'essence de son culte dans l'amour du Dieu qu'elle adore : ce qui est un caractère tout singulier et qui la distingue visiblement de toutes les autres Religions, dont la fausseté paroist par le défaut de cette marque si essentielle.
Quoyque Monsieur Pascal, après avoir conduit si avant cet homme qu'il s'estoit proposé de persuader insensiblement, ne luy ait encore rien dit qui le puisse convaincre des veritez qu'il luy a fait découvrir, H l'a mis néanmoins dans la disposition d« les recevoir avec plaisir, pourveu qu'on puisse luy faire voir qu'il doit s'y rendre et de souhaitter mesme de tout son cœur qu'elles soient solides et bien fondées, puisqu'il y trouve de si grands avantages pour son repos et pour l'esclaircissement de ses doutes. C'est aussi lestât où devroit estre tout homme raisonnable .s'il esloit une fois bien entré dans la suitte de toutes les choses que Monsieur Pascal vient de représenter, et il y a sujet de croire qu'après cela il se rendroit facilement à toutes les preuves qu'il apporta ensuite pour conlîrraer la certitude et l'évidence de toutes ces veritez importantes dont il avoit parlé, et qui font le fondement de la Religion i Chrestienne qu'il avoit dessein de persuader.
Pour dire en peu de mots quelque chose de ces preuves, après qu'il eust monstre en gênerai que les veritez dont il s'agis-
1. « ... et qui font le fondement de la Religion, etc. » Il v a sont dans l'édition Havet.
soit estoient contenues dans un livre de h, certitude duquel tout homme de bon sens ne pouvoit douter, il s'arresta principalement au livre de Moyse où ces veniez sont particulièrement répandues, et il fit voir par un très-grand nombre de «irconstances indubitables qu'il estoit également impossible que Moyse eust laissé par écrit des choses fausses, ou que le peuple à qui il les avoit laissées s'y fust laissé tromper, quand mesme Moyse auroit esté capable d'estre fourbe.
II parla aussi de tous les grands miracles qui sont rapportez dans ce livre, et comme ils sont d'une grande conséquence pour la religion qui y est enseignée, il prouva qu'il n'estoît pas possible qu'ils ne fussent vrais, non seulement par l'authorité du livre où ils sont contenus, mais encore par toutes les circonstances qui les accompagnent et qui les rendent indubitables.
Il fit voir encore de quelle manière toute la loy de Moyse estoit figurative, que tout ce qui estoit amvé aux Juifs n'avoit esté que la figure des veritez accomplies à la venue du Messie, et que le voile qui couvroît ces figures ayant esté levé, il estoit aisé d'en voir l'accomplissement et la consommation parfaite en faveur de ceux qui ont reçu Jesus-Christ.
Monsieur Pascal entreprit ensuite de prouver la vérité de la Religion par les prophéties, et ce fut sur ce sujet qu'il s'étendit beaucoup plus que sur les autres. Comme il avoit beaucoup travaillé là dessus et qu'il y avoit des veuës qui luy estoient toutes particulières, il les expliqua d'une manière fort intelligible ; il en fit voir le sens et la suitte avec une facilité merveilleuse, et il les mit dans tout leur jour et dans toute leur force.
Enfin, après avoir parcouru les livres de l'ancien Testament et fait encore plusieurs observations convaincantes pour servir de fondemens et de preuves à la vérité de la Religion, il entreprit encore de parler du nouveau Testament, et de tirer ses preuves de la vérité mesme de l'Evangile.
Il commença pa,T Jesus-Christ, et, quoy qn'iU'eust déjà prouvé invinciblement par les prophéties et par toutes les figures de la loy dont on voyoit en luy l'accomplissement parfait, il apporta encore beaucoup de preuves tirées de sa personne mesme, de
ses miracles, de sa doctrine et des circonstances de sa vie.
11 s'arresta ensuite sur les Apostres, et, pour faire voir la vérité do la foy qu'ils ont publiées hautement par tout, après avoir estably qu'on ne pouvoit les accuser de fausseté qu'en supposant, ou qu'ils avoient été des fourbes, ou qu'ils avoient esté trompez eux mesmes, il fit voir clairement que l'une et l'autre de ces suppositions estoit également impossible.
Enfin il n'oublia rien de tout ce qui pouvoit servir à la vérité de l'histoire Evangclique, faisant de très belles remarques sur l'Evangile mesme, sur le stile des Evangelistes et sur leur personnes, sur les Apostres en particulier et Sur leurs escrits, sur le nombre prodigieux de miracles, sur les Martyrs, sur les Saints, en un mot sur toutes les voyes par lesquelles la Religion Chrestienne s'est entièrement établie. Et quoyqu'il n'eust pas le loisir dans un simple discours de traitter au long une si vaste matière, comme il avoit dessein de faire dans sou ouvrage, il en dit néanmoins assez pour convaincre que tout cela ne pouvoit estre l'ouvrage des hommes^ et qu'il n'y avoit que Dieu seul qui eust pu conduire l'événement de tant d'effets différons qui concourent tous également à prouver d'une manière invincible la Religion qu'il est venu luy-mesme es.tablir parmy les hommes.
Voilà en substance les principales choses dont il entreprit de parler dans tout ce discours, qu'il ne proposa à ceux qui l'entendirent que comme l'abrégé du grand ouvrage qu'il méditoit ; et c'est par le moyen d'un de ceux qui y furent présens qu'on a sceu depuis le peu que je viens d'en rapporter.
On verra parmy les fragmens que l'on donne au public quelque chose de ce grand dessein de Monsieur Pascal, mais on y verra bien peu ; et les choses mesme que l'on y trouvera sont si imparfaites, si peu étendues et si peu digérées, qu'elles ne peuvent donner qu'une idée très grossière de la manière dont il avoit envie de les traitter.
Au reste, il ne faut pas s'étonner si dans le peu qu'on en donne on n'a pas gardé son ordre et sa suitte pour la distribution des matières. Comme on n'avoit presque rien qui se suivist, a eust esté inutile de s'attacher à cet ordre, et l'on s'est con-
tenté de les disposer à peu prés en la manière qu'on a jugé ^tre plus propre et plus convenable à ce que l'on avoit. On espère mesme qu'il y aura peu de personnes qui, après avoir bien conçu une fois le dessein de Monsieur Pascal, ne suppléent d'eux-mesmes au défaut de cet ordre, et qui, en considérant avec attention les diverses matières respanduës dans C3s fragmens, ne jugent facilement où elles doivent estre rapportées suivant l'idée de celuy qui les avoit écrites.
Si l'on avoit seulement ce discours là par escrit tout au long et à la manière qu'il fut prononcé, l'on auroit quelque sujet de se consoler de la perte de cet ouvrage, et l'on pourroit dire qu'on en auroit au moins un petit échantillon quoyque fort imparfait. Mais Dieu n'a pas permis qu'il nous ait laissé ny l'un oy l'autre. Car peu de temps après il tomba malade dune maladie de langueur et de foiblesse qui dura les quatre denaieres années de sa vie, et qui. quoyqu'elle parust fort peu au dehors, et qu'elle ne l'obligea pas de garder le lit ny la chambre, ne laissoit pas de l'incommoder beaucoup et de le rendre presque incapable de s'appliquer à quoy que ce soit : de sorte que le plus grand soin et la principale occupation de ceux qui estoient auprès de luy esîoit de le détoiirner d'escrire, et mesme de parler de tout ce qui demandoit quelque application et quelque contention dcsprit, et de ne l'entretenir que de choses indiflferentes et incapables de le fatiguer.
C'est néanmoins pendant ces quatre années de langueur et de maladie qu'il a fait et escrit tout ce que l'on a de luy de cet ouvrage qu'il meditoit, et tout ce que l'on en donne au public. Car, quoyqu'il attendist que sa santé fust entièrement restablie pour y travailler tout de bon, et pour escrire les choses qu'il avoit déjà digérées et disposées dans son esprit ; cependant, lorsqu'il luy survenoit quelques nouvelles pensées, quelques veuës, quelques idées, ou mesme quelque tour et quelques expressions qu'il prévoyoit luy pouvoir un jour servir pour son dessein, comme il nestoit pas alors en estât de s'y appliquer aussy fortement qu'il faùsait quand il se portoit bien, ny de les imprimer dans son esprit et dans sa mémoire, il aimoil mieux
en mettre quelque chose parescrit pourrie le pas oublier ; et pour cela il prenoit le premier morceau de papier qu'il trouvoit sous sa main, sur lequel il mettoit sa pensée en peu de mots, et fort souvent mesme à demy mot, car il ne l'escrivoit que pour luy ; et c'est pourquoy il se contentoit de le faire fort légèrement pour ne 60 pas fatiguer l'esprit, et d'y mettre seulement les choses qui estoient nécessaires pour le faire ressouvenir des veùs et des idées qu'il avoit.
C'est ainsy qu'il a fait la plusparl des fragmens qu'on trouvera dans ce recueil ; de sorte qu'il ne faut pas s'estonner s'il y en a quelques uns qui semblent assez imparfaits, trop courts et trop peu expliquez, et dans lesquels on peut mesme trouver des termes et des expressions moins propres et moins élégantes. Il arrivoit néanmoins quelquefois qu'ayant la plume à la main, il ne pouvoit s'empescher, en suivant son inclination, de pousser ses pensées et de les estendre un peu davantage, quoyque ce ne fut jamais avec la force et l'application d'esprit qu'il auroit pu faire en parfaite santé. Et c'est pourquoy l'on en trouvera aussy quelques unes plus estenduës et mieux escrites, et des Chapitres plus suivis et plus parfaits que les autres.
Voila de quelle manière ont esté escrites ces Pensées. Et je croy qu'il n'y aura personne qui ne juge facilement par ces légers commencemens et par ces foibles essais d'une personne malade, qu'il n'avoit écrits que pour luy seul et pour se remettre dans l'esprit des pensées qu'il craignoit de perdre, et qu'il n'a jamais revus ny retouchez, quel eust esté l'ouvrage entier si Monsieur Pascal eust pu recouvrer sa parfaite santé et y mettre la dernière main, luy qui sçavoit disposer les choses dans un si beau jour et un si bel ordre, qui donnoit un tour si particulier, si noble et si relevé à tout ce qu'il vouloit dire, qui avoit dessein de travailler cet ouvrage plus que tous ceux qu'il avoit jamais faits, qui y vouloit employer toute la force d'esprit et tous les talents que Dieu luy avoit donnez, et duquel il a dit souvent qu'il luy falloit dix ans de santé pour l'achever.
Comme l'on sçavoit le dessein qu'avoit Monsieur Pascal de travailler sur la Religion, l'on eut un très grand soin après sa
mort de recueillir tous les écrits qu'il avoit faits sur cette matière. On les trouva tous ensemble enfilez en diverses liasses, mais sans aucun ordre et sans aucune suilte, parceque, comme je l'ay déjà remarqué, ce n'estoit que les premières expressions de ses pensées qu'il écrivoit sur de petits morceaux de papier à mesure qu'elles luy vendent dans l'esprit ; et tout cela estoit si imparfait et si mal écrit qu'on a eu toutes les peines du monde à le déchiffrer.
La première chose que Ton fit fut de les faire copier tels qu'ils estoient et dans la mesme confusion qu'on les avoit trouves. Mais lorsqu'on les vit en cet estât, et qu'on eut plus de facilité de les lire et de les examiner que dans les originaux, ils parurent d'abord si informes, si peu suivis, et la pluspart si peu expliquez, qu'on fut fort longtemps sans penser du tout à les faire imprimer, quoyque plusieurs personnes de très grande considération le demandassent souvent avec des instances et des sollicitations fort pressantes, parceque l'on jugeoit bien que l'on ne pouvoit pas remplir l'attente et Tidée que tout le monde avoit de cet ouvrage, dont l'on avoit déjà entendu parler, en donnant ces écrits en Testât qu'ils estoient.
Mais enfin on fut obligé de céder à l'impatience et au grand désir que tout le monde témoignoit de les voir imprimez. Et l'on s'y porta d'autant plus aisément que l'on crût que ceux qui les liroient seroient assez équitables pour faire le discernement d'un dessein ébauché d'avec une pièce achevée, et pour juger de l'ouvrage par l'échantillon, quelque imparfait qu"il fust. Et ainsy l'on se résolut de les donner au public. Mais, comme il y avoit plusieurs manières de l'exécuter, l'on a esté quelque temps à se déterminer sur celle que l'on devoit prendre.
La première qui vint dans Tesprit, et celle qui estoit sans doute la plus facile, estoit de les faire imprimer tout de suitte dans le mesme estât qu'on les avoit trouvez. Mais l'on jugea bientost que de le faire de cette sorte, c'eust esté perdre presque tout le fruit qu'on en pouvoit espérer, parceque les pensées plus parfaites, plus suivies, plus claires et plus étendues, estant meslées et comme absorbées parmy tant d'autres imparfaites, obscures,
à demy digérées, et quelques unes meBine presque inintelligibles à tout autre qu'à ceiuy qui les avoit écrites, il y avoit tout sujet de croire que les unes feroient rebuter les autres, et que Ion ne considereroit ce volume grosgy inutilement de tant de pensées imparfaites que comme un amas confus, sans ordre, sans suittc, et qui ne pouvoit servir à rien.
Il y avoil une autre manière de donner ces escrils au public, qui cstoit d'y travailler auparavant, d'esclaircir les pensées obscures, d'achever celles qui estoient imparfaites, et, en prenant dans tous ces fragraens le dessein de Monsieur Pascal, de suppléer en quelque sorte l'ouvrage qu'il vouloit faire. Cette voye eust esté assurément la plus parfaite ; mais il estoit aussy très difûcilo de la bien exécuter. L'on s'y est néanmoins arresté assez longtemps, et l'on avoit en effet commencé à y travailler. Mais enfin l'on s'est résolu de la rejetter aussy bien que la première, parce que Ion a considéré qu'il estoit presque impossible de bien entrer dans la pensée et dans le dessein d'un autheur, et surtout d'un autheur mort, et que ce n'eust pas esté donner l'ouvrage de Monsieur Pascal, mais un ouvrage tout différent.
Ainsy, pour éviter les inconveniens qui se trouvoient dans l'une et l'autre de ces manières de faire paroistre ces escrits, l'on en a choisy une entre deux, qui est celle que l'on a suivie dans ce recueil. L'on a pris seulement parmy ce grand nombre de pensées celles qui ont paru les plus claires et les plus achevées, et on les donne telles qu'on les a trouvées, sans y rien adjoûter nv changer, si ce n'est qu'au lieu qu'elles estoient sans suitte, sanliaison et dispersées confusément de costé et d'autre, on les a mises dans quelque sorte d'ordre, et réduit sous les mesmes titres celles qui estoient sur les mesmes sujets, et l'on a supprimé toutes les autres qui estoient ou trop obscures ou trop imparfaites.
Ce n'est pas qu'elles ne continssent aussy de très belles choses et qu'elles ne fussent capables de donner de grandes veuës à ceux qui les entendroient bien ; mais, comme l'on ne vouloit pas travailler à les esclaircir et à les achever, elles eussent esté entièrement inutiles en l'cstat Qu'elles sont. Et afin que l'on en
ait quelqae idée, j'en rapporteray icy seulement une pour servir d'exemple, et par laquelle on pourra juger de toutes les autres que Ton a retranchées. Voycy donc quelle est cette pensée, et en quel estât on Va. trouvée parmy ces fragmens : « Un artisan qui parle des richesses, un procureur qui parle de la guerre, de la royauté, etc. Hais le riche parle bien des richesses, le roy parle froidement d'un grand don quil vient de faire, et Dieu parle bien de Dieu d.
Il y a dans ce fragment une fort belle pensée ; mais il y a peu de personnes qui la puissent voir, parce qu'elle y est expliquée très imparfaitement et d'une manière fort obscure, fort courte et fort abrégée : en sorte que si on ne luy avoit souvent ouy dire de bouche la mesme pensée, il seroit difficile de la reconnoistre dans une expression si confuse et si embrouillée. Voycy à peu près en quoy elle consiste.
Il avoit fait plusieurs remarques particulières sur le stile de lEscriture et principalement de l'Evangile, et il trouvoit des beautez que peut-estre personne n'avoit remarquées avant luy. Il admiroit entr' autres choses la naïveté, la simplicité,^ et pour le dire ainsy la froideur avec laquelle il semble que Jesus-Chrisl y parle des choses les plus grandes et les plus relevées, comme sont, par exemple, le royaume de Dieu, la gloire que posséderont les Saints dans le ciel, les peines de l'enfer, sans s'y étendre, comme ont fait les Pères et tous ceux qui ont escrit sur ces matières. Et il disoit que la véritable cause de cela estoit que ces choses qui à la vérité sont infiniment grandes et relevées à nostre égard, ne le sont pas de mesme à légard de Jesus-Christ, et qu'ainsi il ne faut pas trouver étrange qu'il en parle de cette sorte sans étonnement et sans admiration, comme l'on voit, sans comparaison, qu'un gênerai d'armée parle tout simplent et sans s'émouvoir du siège d'une place importante et du gain d'une grande bataille, et qu'un roy parle froidement d'une somme de quinze ou vingt millions, dont un particulier et un artisan ne parleroient qu'avec de grandes exaggerations.
Voilà quelle est la pensée qui est contenue et renfermée sous ^f neu de paroles qui composent ce fragment ; et cette considé-
ration, jointe à quantité d'autres semblables. pouToit serTir assuréruenl dans l'esprit des personnes raisonnables et qui agissent de bonne foy de quelque preuve de la divinité de Jesus- Chriat.
Je crois que ce seul exemple peut suffire non seulement pour faire juger quels sont à peu prés les autres fragmens qu'on a retrancher, mais aussy pour faire voir le peu d'application et la négligence pour ainsy dire avec laquelle ils ont presque tous esté escrits : ce qui doit bien convaincre de ce que j'ay dit, que Monsieur Pascal ne les avoit escrits en effet que pour luy seul et sans aucune pensée qu'ils dussent jamais paroistre en cet estât. Et c'est aussy ce qui fait espérer que l'on sera assez porté à excuser les défauts qui s'y pourront rencontrer.
Que s'il se trouve encore dans ce recueil quelques pensées ua peu obscures, je pense que pour peu qu'on s'y veuille appliquer on les comprendra neanmoms très facilement, et qu'on demeurera d'accord que ce ne sont pas les moins belles et qu'on a mieux fait de les donner telles qu'elles sont, que de les esclaircir par un grand nombre de paroles qui n'auroient servy qu'à les rendre traînantes et languissantes, et qui en auroient osté une des principales beautez, qui consiste à dire beaucoup de choses en peu 'àe mots.
L'on en peut voir un exemple dans un des fragmens du chapitre des Preuves de Jesus-Christ par les prophéties, qui est conçu en ces termes : « Les prophètes sont meslez de prophéties particulières et de celles du Messie, afin que les prophéties du Messie ne fussent pas sans preuves, et que les prophéties particulières ne fussent pas sans fruit ». Il rapporte dans ce fragment la raison pour laquelle les Prophètes qui n'avoient en veuë que le Messie et qui sembloient ne devoir prophétiser que de luy et fle ce qui le regardoit, ont néanmoins souvent prédit des choses particulières qui paroissoient assez indifférentes et inutiles à leur dessein. Il dit que c'estoit afin que ces évenemens particuliers s'accomplissant de jour en jour aux yeux de tout le monde en la manière qu'il les avoient prédits, ils fussent incontestablement reconnus pour Prophètes, et qu'ainsy l'on ne pust douter
de la vérité et de la certilude de toutes les choses qu'ils prophetisoient du Messie. De sorte que par ce moyen les prophéties du Messie tiroient en quelque façon leurs preuves et leur authorité de ces prophéties particulières yerifiées et accomplies ; et ces prophéties particulières servant ainsy à prouver et à authoriser celle du Messie, elles n'estoient pas inutiles et infructueuses. Voylà le sens de ce fragment étendu et développé. Mais il n'y a sans doute personne qui ne prist bien plus de plaisir de le décou- TTir soy-mesme dans ces paroles obscures, que de le voir ainsy esclaircy et expliqué.
11 est encore, ce me semble, assez à propos, pour détrompe^,' quelques personnes qui pourroient peut-estre s'attendre de trouver icy des preuves et des démonstrations géométriques de l'exis-^ tence de Dieu, de l'immortalité de l'ame et de plusieurs autres arti-i clés de la foy chrestienne, de les avertir que ce n'estoit pas là le ■ dessein de Monsieur Pascal. Il ne prétendoit point prouver toutes ■ ces veritez de la Religion par de telles démonstrations fondées sur des principes évidens capables de convaincre l'obstination, des plus endurcis, ny par des raisonnemens métaphysiques quij^ souvent égarent plus l'esprit qu'ils ne le persuadent, ny par desj' lieux communs tirez de divers effets de 1^ nature, mais par des' preuves morales, qui vont plus au cœur qu'à l'esprit. C'est-à-\ dire qu'il vouloit plus travailler à toucher et disposer le cœur 1 qu'à convaincre et à persuader l'esprit, parce qu'il sçavoit que r les passions et les attachemens vicieux qui corrompent le cœur et la volonté sont les plus grands obstacles et les principaux: empeschemens que nous ayons à la foy, et que pourveu qu'on' pust lever ces obstacles, il n'estoit pas difficile de faire recevoir à l'esprit les lumières et les raisons qui pouvoienl le convaincre.,, j
L'on sera facilement persuadé de tout cela enlisant ces écrits. Mais Monsieur Pascal s'en est encore expliqué luy-mesme dans un de ses fragmens qui a esté trouvé parmy les autres et qu'on n'a point mis dans ce recueil. Voicy ce qu'il dit dans ce fragment : < Je n'entreprendray pas icy de prouver par des raisons naturelles ou l'existence de Dieu, ou la Trinité, ou l'immortalité de l'ame, ny aucune des choses de cette nature, non sevUment
parceque je ne me sentirois pas assez fort pour trouver dans /« nature de quoy convaincre des athées endurcis, mais encore parce que cette connaissance sans Jesus-Christ est inutile et stérile. Quand un homme serait persuadé que les proportions des nombres sont des veritez immatérielles, éternelles et dépendantes d'une première vérité en gui elles subsistent et qu'on appelle Dieu, Je ne le trouverais pas beaucoup avance pour son salut. >
L'on s'étonnera peut-estre aussy de trouver dans ce recueil une si grande diversité de pensées, dont il y en a mesrae plusieurs qui semblent assez éloignées du sujet que Monsieur Pascal avoit entrepris de traitter. Mais il faut considérer que son dessein estoit bien plus ample et plus estendu que l'on ne se l'imagine, et qu'il ne se bornoit pas seulement à réfuter les raisonnemens des athées et de ceux qui combattent quelques-unes des veritez de la foy Chrestienne. Le grand amour et rcMirae singulière qu'il avoit pour la Religion faisoit que non-seulement il ne pouvoit souffrir qu'on la voulust détruire et anneantir tout à fait, mais mesme qu'on la blessast et qu'on la corrompist en la moindre chose. De sorte qu'il vouloit déclarer la guerre à tous ceux qui en attaquent ou la vérité ou la sainteté, c'est-à-dire non seulement aux athées, aux infidelles et aux hérétiques qui refusent de soumettre les fausses lumières de leur raison à la foy et de reconnoistre les veritez qu'elle nous enseigne, mais mesme aux Chrestiens et aux Catholiques, qui, estans dans le corps de la véritable Eglise, ne vivent pas néanmoins selon la pureté des maximes de l'Evangile qui nous y sont proposées comme le modèle sur lequel nous devons régler et conformer toutes nos actions.
Voilà quel estoit son dessein, et ce dessein estoit assez vaste et assez grand pour pouvoir comprendre la pluspart des choses qui sont répandues dans ce recueil. Il s'y en pourra néanmoins trouver quelques-unes qui n'y ont nul rapport et qui en effet n"y estoient pas destinées, comme par exemple la pluspart de celles qui sont dans le chapitre des Pensées diverses, lesquelles on a Hussy trouvées parmy les papiers de Monsieur Pascal et que l'on
a jugé à propos de joindre aux autres, parce que l'on ne donne pas ce livre-cy simplement comme un ouvrage fait contre les athées ou sur la Religion, mais comme un recueil de Pensées de Monsieur Pascal sur la Religion et sur quelques autres sujets.
Je pense qu'il ne reste plus pour achever cette Préface que de dire quelque chose de l'autheur après avoir parlé de son ouvrage. Je crois que non seulement cela sera assez à propos, mais que ce que /"ay aessein cfen écrire pourra mesme estre très utile pour faite connoistre comment Monsieur Pascal est entré dans l'estime et dans les sentimens qu'il avoit pour la Religion, qui luy firent concevoir le dessein d'entreprendre cet ouvrage.
L'on a déjà rapporté en abrégé dans la préface des Traitiez de réquilibre des liqueurs et de la pesanteur de l'air, de quelle manière il a passé sa jeunesse et le grand progrés qu'il y fit en peu de temps dans toutes les sciences humaines et prophanes ausquelles il voulut s'appliquer, et particulièrement en la Géométrie et aux Mathématiques ; la manière étrange et surprenante dont il les apprit à l'âge d'onze ou douze ans ; les petits ouvrages qu'il faisoit quelquefois et qui surpassoieut toujours beaucoup la force et la portée d'une personne de son âge ; l'effort étonnant et prodigieux de son imagination et de son esprit qui parut dans sa machine d'Arithmétique qu'il inventa âgé seulement de dix-neuf à vingt ans, et enfin les belles expériences du vuide qu'il fit en présence des personnes les plus considérables de la ville de Roiien, où il demeura quelque temps pendant que Monsieur le Président Pascal, son père, y estoit employé pour le service du Roy dans la fonction d'Intendant de Justice. Ainsyje ne repeteray rien icy de tout cela, et je me contenteray seulement de représenter en peu de mots comment il a méprisé toutes ces choses et dans quel esprit il a passé les dernières années de sa vie ; en quoy il n'a pas moins fait paroistre la grandeur et la solidité de sa vertu et de sa piété qu'il avoit monstre auparavant la force, l'étendue et la pénétration admirable de son esprit.
Il avoit esté préservé pendant sa jeunesse, par une protection
particulière de Dieu des vices où tombent la pluspart des jeunes gens, et, ce qui est assez extraordinaire à un esprit aussy furieux que le sien, il no s'esloil jamais porté au libertinage pour ce qui regarde la Religion, ayant toujours borné sa curio- BJté aux choses naturelles. Et il a dit plusieurs fois qu'il joignoit cotte obligation à toutes les autres qu'il avoit à Monsieur son père, qui, ayant luy-mesme un très-grand respect pour la Religion, le luy avoit inspiré dés l'enfance, luy donnant pour maxime que tout ce qui est l'objet de la foy ne sçauroit l'esti'e de la raison, et beaucoup moins y estre soumis.
Ces instructions, qui luy estoient souvent réitérées par un père pour qui il avoit une Irés-grande estime et en qui il voyoit une grande science accompagnée d'un raisonnement fort et puissant, faisoient tant d'impression sur son esprit que, quelque discours qu'il entendist faire aux libertins, il n'en estoit nullement émû ; et quoyqu'il fust fort jeune, il les regardoit comme des gens qui estoient dans ce faux principe, que la raison humaine est au dessus de toutes choses, et qui ne connoissoient pas la nature de la foy.
Mais enfin, après avoir ainsy passé sa jeunesse dans des occupations et des divertissemens qui paroissoient assez innocens aux yeux du monde. Dieu le toucha de telle sorte qu'il luy fit comprendre parfaitement que la Religion Chrestienne nous oblige à ne vivre que pour luy et à n'avoir point d'autre objet que luy. Et cette vérité luy parut si évidente, si utile et si nécessaire qu'elle le fit résoudre de se retirer et de se dégager peu à peu de tous les attachemens qu'il avoit au monde pour pouvoir s'y appliquer uniquement.
Ce désir de la retraite et de mener une vie plus Chrestienne et plus réglée luy vint lors qu'il estoit encore fort jeune, et il le porta dés lors à quitter entièrement l'étude des sciences prophanes, pour ne s'appliquer plus qu'à celles qui pouvoient contribuer à son salut et à celuy des autres. Mais de continuelles maladies qui luy survinrent le destournerent quelque temps de son dessein et l'empeschereot de le pouvoir exécuter plûtost qu'à l'âge de trente ans.
Ce fut alors qu'il commença à y travailler tout de bon, et pour y parvenir plus facilement et rompre tout d'un coup toutes ses habitudes, il changea de quartier et ensuite se retira à la campagne *, où il demeura quelque temps ; d'où estant de retour il témoigna si bien qu'il vouloit quitter le monde qu'enfin le monde le quitta. Il établit le règlement de sa vie dans sa retraitte sur deux maximes principales, qui sont de renoncer à tout plaisir et à toute superfluité. Il les avoit sans cesse devant les yeux et il taschoit de s'y avancer et de s'y perfectionner de plus en plus.
C'est l'application continuelle qu'il avoit à ces deux grandes maximes qui luy faisoit témoigner une si grande patience dans ses maux et dans ses maladies, qui ne l'ont presque jamais laissé sans douleur pendant toute sa vie ; qui luy faisoit pratiquer des morlificalions très rudes et très sévères envers luy mesme ; qui faisoit que non seulement il refusoit à ses sens tout ce qui pouvoit leur estre agréable, mais encore qu'il prenoit sans peine, sans dégoust, et mesme avec joye, lorsqu'il le falloit, tout ce qui Jeur pouvoit déplaire, soit pour la nourriture, soit pour les remèdes : qui le portoit à se retrancher tous les jours de plus en plus tout ce qu'il ne jugeoit pas luy estre absolument nécessaire, soit pour le vestement, soit pour la nourriture, pour les meubles, et pour toutes les autres choses ; qui luy donnoit un amour si grand et si ardent pour la pauvreté qu'elle luy estoit toujours présente, et que, lorsqu'il vouloit entreprendre quelque chose, la première pensée qui luy venoit en l'esprit estoit de voir si la pauvreté y pouvoit estre pratiquée ; et qui luy faisoit avoir en mssme temps tant de tendresse et tant d'affection pour les pauvres qu'il ne leur a jamais pu refuser l'aumosne, et qu'il en a fait mesme fort souvent d'assez considérables, quoiqu'il n'en fit que de son nécessaire ; qui faisoit qu'il ne pouvoit souffrir qu'on cherchast avec soin toutes ses commoditez, et qu'il blasmoit tant cette recherche curieuse et cette fantaisie de vouloir exceller en
t. «... et ensuite se retira à la campagne, » Lisez : « à Pori- Royaldes-Champs. *
tout, comme de se senrir en toutes choses des meilleurs ouTriere, d'avoir toujours du meilleur et du mieux fait, et mille autre choses semblables qu'on fait sans scrupule parce qu'on ne croit pas qu'il y ait du mal, mais dont il ne jugeoit pas de mesme : et enfin qui luy a fait faire plusieurs actions très remarquables et très Chresticnnes, que je ne rapporte pas icy de peur d'estre trop long, et parce que mon dessein n'est pas de faire une Tie, mais de donner quelque idée de la pieté et de" la vertu de Monsieur Pascal à ceux qui ne l'ont pas connu ; car pour ceux qui l'ont vu et qui l'ont un peu fréquenté pendant les dernières années de sa vie, je ne prétens pas leur apprendre par là, et je crois qu'ils jugeront bien, au contraire, que j'aurois pu dire encore beaucoup d'autres chosae que je passe sous silence.
Approbation de Monseigneur de Comenge*.
Ces pensées de Monsieur Pascal font voir la beauté de son génie, sa solide pieté et sa profonde érudition. Elles donnent une si excellente idée de la Religion, que l'on acquiesce saTts deine à ce quelle contient de plus impénétrable. Elles touchent si bien les principaux points de la Morale, quelles découvrent d'abord la source et le progrez de nos desordres et les moyens de nous en délivrer, et elles effleurent les autres sciences avec tant de suffisance que Von s'apperçoit aisément que M. Pascal ignorait peu de choses de ce que les hommes sçavent. Quoy que ces Pensées ne soient que les commencemens des raisonnemens qu'il méditoit, elles ne laissent pas d'iJistruire profondement. Ce ne sont que des semences, mais elles produisent leurs fruits en mesme temps quelles sont répandues. Von achevé naturellement ce que ce sçavant homme avait eu dessein de composer, et les lecteurs deviennent eux-mesmes autheurs en un moment pour peu d'application qu'ils ayent. Rien n'est donc plus capable de nourrir utilement et agréablement l'esprit que la lecture de ces essais, quelques informes qu'ils paroissent, et il n'y a gueres eu de production parfaite depuis longtemps qui ait mieux mérité selon mon jugement d'estre imprimée que ce livre imparfait.
A Paris, le 4 Septembre 4669.
Gilbert, E. de Comenge.
De Monseigneur l'Evesqued'Aulonne, suffragant de Clermont.
Apres avoir lu fort exactement et avec beaucoup de consolation les Pensées de M. Pascal touchant la Religion Chrétienne,
1. « Gilbert, E. de Comenge >, G. de Ghoiseul-Praslin, évêque de Gomminges, de 16U à 1671. Voy. Port-Royai de Sainte-Beuve, pas- £im, et, pour ses titres littéraires, Morérl.
il me semble que les veritez quelles contiennent peuvent estre fort bien comparées aux essences, dont on n'a point accoustumc de donner beaucoup à la fois pour les rendre plus utiles aux corps malades, par^e qu'estant toutes remplies d'esprits, on n'en sçauroit prendre si peu que toutes les parties du corps ne s'en ressentent. Ce sont les images des pensées de ce recueil. Une seule peut suffire à un homme pour en nourrir son ame tout un Jour, s'il les lit à cette intention, tant elles sont remplies de lumières et de chaleur. Et bien loin qu'il y ait rien dans c" recueil qui soit contraire à la foy de l'Église Catholique, Apostolique et Romaine, tout y est entièrement conforme à sa doctrine et à ses maximes dans les mœurs : car l autheur estait trop bien informé de la doctrine des Pères et des Conciles pour penser ou parler un autre langage que le leur, ainsi que tous /e? lecteurs le pourront facilement reconnoistre par la lecture dtout cet ouvrage, et particulièrement par cette excellente pensée dont voicy les propres termes : Le corps n'est non plus vivant sans le chef que le chef sans le corps. Quiconque se sépare ëe l'un ou de l'autre n'est plus du corps et n'appartient plus à Jesd5-Christ. Toutes les vertus, le martyre, les austeritez et toutes les bonnes œuvres sont inutiles hors de l'Eglise et de la communion du Chef de l'Église, qui est le Pape. Fait en l'Abbaye de Saint André lez Clermont, le 24 Novembre 4669.
Jean, E. d'Aulonne^, suffragant de Clermont.
1. « Jean E. d'AuloJVie, etc. », J. Berthier, mort vers 1690. L'Histoire de Port-Royal de l'abbé Besoigne (Cologne [HolL], 1752, t. V, p. 190) parle de lui en ces termes : t M. l'évèque d'Aulonne, suffragant de M. l'évèque de Châlons, prélat recommandable par son attachement a la vérité et par sa conduite exemplaire. C'était un récollet qu'on avait fait évèque in partibus. » On trouve dans l'abbr Guilbert {Mémoires hist. et chronol. de l'abbaye de Port-Royal, 1755-59, 9 vol. in-12; et dans le Recueil des pièces qui n'ont pa.i encore paru sur le Formulaire (Avignon, 1754, 2 vol. in-12i uni' lettre de l'évèque d'Aulonne aux religieuses de Port-Royal, datée en effet de Châlons, 26 février 1689. Cependant il est dit dans \'abréc/<: du Recueil des actes et mémoires du clergé de France (par l'abbp Marc du Saulzet); Par-is, 1752, in-fol., que ce prélat, qu'il appelle M. l'évèque â'Olonne, avait été promu à l'épiscopat pour être suffragant de M. l'évèque de Clermont, devenu aveugle.
De Monseigneur l'Evesque d'Amiens.
Neus avons lu le livre posthume de M. Pascal, qui auroit eu besoin des derniers soi7is de son autheur. Quoy qu'il ne contienne que des fragmens et des semences des discours, on ne laisse pas d'y remarquer des lumières très sublimes et des délicatesses très agréables. La force et la hardiesse des pensées surprennent quelquefois lesprit; mais plus on y fait d'attention, plu» on les trouve saines et tirées de la philosophie et de la théologie des Pères. Un ouvrage si peu achevé nous remplit d'admiration et de douleur de ce qu'il n'y a point d'autre main qui puisse donner la perfection à ces premiers traits que celle qui en a sceu graver une idée si vive et si remarquable, ny nous consoler de la grande perte que nous avons faite par sa mort. Le public est obligé aux personnes qui luy ont conservé des pièces si précieuses, quoy qu'elles ne soient point limées; et, telles qu'elles sont, nous ne doutons' pas quelles ne soient très utiles à ceux qui aimeront la vérité et leur salut. Donné à Paris, où nota nous sommes trouvez pour les affaires de nostre Église, le premier jour de Novembre 4669.
François, E. d'Amiens *.
Approbation des Docteurs.
Nous sous-signez, Docteurs en Théologie de la Faculté de Paris, certifions avoir là le Recueil des Pensées de M. Pascal, trouvées dans son cabinet après sa mort, que nous nous avons jugées Catholiques et pleines de pieté. Le public a beaucoup perdu de ce que l'auteur n'a pas eu le temps de donner à cet ouvrage toute sa perfection. Les athées en eussent encore esté plus pleinement convaincus, la Religion Catholique plus puissamment confirmée et la pieté des fidelles plus vivement excitée :
i. c François E. d'Amieits, » F. Faure, éyêqne d'Amiens, 1654-
c'est ce que *out croyons et attestons. A Paris, le 5 Slep
tembre 4S60.
De Breda, curé de Saint André des Arti*.
Lb Vaillant, curé de S. Christophe.
Grenet, curé de S. Benoist.
îdARLiN, curé de S. Eustache.
J. l'Abbé. Petitpied.